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ENTRETIEN - Dans son nouveau livre L’Envie d’y croire, la romancière interroge notre foi aveugle dans la technologie et analyse la quête de sens de notre époque.

LE FIGARO.- Votre livre s’intituleL’Envie d’y croire. Sommes-nous vraiment entrés dans un monde sans foi ni loi?

Éliette ABÉCASSIS. - Le discrédit jeté sur nombre de religieux, de politiques, parfois même d’intellectuels, vide petit à petit nos vies de sens. Nous n’avons plus vraiment de guide. Nos repères moraux, spirituels, culturels sont obsolètes. Dans cette hypermodernité, nous nous sommes perdus. L’ogre technologique nous dévore. Quatre milliards deux cents millions d’internautes, soit 55 % de la population mondiale, se connectent chaque jour. Trois milliards trois cents millions de requêtes sont effectués quotidiennement sur Google.

Nous avons modelé nos vies sur ces technologies sans trop nous poser de questions, et n’imaginons plus vivre sans elles. Nous voilà dans une forme de servitude heureuse, telle celle que décrit Étienne de La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire(1574).C’est l’œuvre la plus pertinente pour comprendre le monde moderne.

«Il est admis de tous que, désormais, ce sont nous les produits. À chaque clic, nous livrons nos données, nos goûts, nos vies. Tous les jours nous vendons notre âme au diable, en quelque sorte»

Eliette Abécassis

Le marché a-t-il remplacé la morale?

En effet, quand il n’y a plus ni foi ni loi, la loi du marché prime. Avec tous les bienfaits que nous apporte la technologie, nos vies se sont remplies et accélérées. Hyperconsommation et hypercommunication marquent notre temps. Il est admis de tous que, désormais, ce sont nous les produits. À chaque clic, nous livrons nos données, nos goûts, nos vies. Tous les jours nous vendons notre âme au diable, en quelque sorte. Avec le techno-capitalisme et la mondialisation, il semble que tout s’achète et tout se vend, même les enfants, et même les sentiments, comme le montre la sociologue Eva Illouz dans l’ouvrage collectif qu’elle a dirigé, Les Marchandises émotionnelles.

Les mutations technologiques actuelles entraînent-elles une mutation anthropologique?

Nous assistons à une révolution à la fois des mœurs, des comportements et du quotidien. Particulièrement ma génération. Celle-ci, née sans portable, est aujourd’hui incapable de s’en passer. L’époque est passionnante, bien sûr, mais à condition de savoir vers quoi nous voulons aller: voulons-nous le monde dessiné par le transhumanisme, avec la fin programmée de l’homme tel que nous le connaissons? Ou bien voulons-nous sauver notre humanité, son passé, sa culture, son sens? C’est à nous de le décider, et d’agir.

«Il faut retrouver l’envie de croire en soi, en l’autre, en la vie, en l’homme. Ce but exige de réintroduire du sacré dans sa vie»

Eliette Abécassis

La Toile, cependant, ne peut-elle pas aussi créer du lien?

Je reconnais que la Toile tisse des liens entre les gens perdus dans une société hyperindividualiste. Cependant, il est urgent de retrouver notre être même. Voilà encore trois ans, quand nous recevions un courriel ou un texto, nous n’étions pas obligés de répondre tout de suite. Aujourd’hui, si on ne répond pas immédiatement, c’est la panique! Voilà une pression qui ne cesse jamais, ajoutée à celle des notifications et des prétendus événements. Pour y échapper et trouver un peu de sérénité, de conscience de soi et même, pourquoi pas, éprouver l’ennui, je préconise un jour par semaine sans technologie. Afin de se déshabituer à répondre et, ainsi, retrouver son âme, son cœur et son esprit.

L’époque que vous décrivez semble désespérante pour la condition humaine…

Je ne suis pas désespérée mais combative. Il faut retrouver l’envie de croire en soi, en l’autre, en la vie, en l’homme. Ce but exige de réintroduire du sacré dans sa vie. Pas nécessairement du religieux. Ce peut être des moments sacrés - le repas, par exemple. Lorsque l’on est à table, on pose le regard sur l’autre, pas sur son portable. Sacraliser et ritualiser: ce sont deux termes empruntés à l’univers religieux que je transpose dans la vie quotidienne et le rapport humain. Les rituels, quels qu’ils soient, nous font entrer dans un autre espace-temps et nous permettent de retrouver notre humanité. Ainsi nous pourrons reprendre le contrôle de la technique et sauver notre âme.

* «L’Envie d’y croire. Journal d’une époque sans foi», d’Éliette Abécassis (Albin Michel, 216 p., 18 €).

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 13/04/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici