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RÉCIT - Très discret depuis sa renonciation au pontificat, en 2013, le pape émérite a publié jeudi par voie de presse un réquisitoire très sévère sur la faillite morale que connaît l’Eglise avec les scandales sexuels, sa genèse et ses conséquences. Un document événement.

C’est un texte inédit de Benoît, pape émérite, qui fera date. Une sorte de testament ecclésial et spirituel de douze pages, publié jeudi dans le mensuel allemand Klerusblatt, dont le quotidien italien Corriere della Sera a eu l’exclusivité. Le pape émérite, qui aura 92 ans le 16 avril, s’était pourtant promis de ne jamais intervenir depuis sa renonciation au pontificat, le 11 février 2013, provoquée par la gravité de la crise (dont la pédophilie) dans l’Église. Il met donc les pieds dans le plat en prenant aujourd’hui la parole sur cette débâcle, sur ses conséquences pour les prêtres et sur les moyens de s’en sortir.

Il prend soin de préciser qu’il a averti, avant publication, le secrétaire d’État du Vatican, le cardinal Pietro Parolin, mais aussi le Pape en exercice, car il «retenai[t] juste» de devoir écrire ce qu’il écrit. La dernière phrase de ce texte, qui pourrait être une encyclique sur les maux actuels de l’Église, est d’ailleurs dédiée au pape François, qu’il «remercie pour tout ce qu’il fait pour nous montrer continuellement la lumière de Dieu qui, encore aujourd’hui, n’est pas dépassée».

Rédigé avec le tact de son style habituel, le texte dénonce toutefois avec vigueur ce qui ne va pas dans l’Église catholique: «l’écroulement de la théologie morale» qui a abandonné «la loi naturelle» pour une morale sans référence à un «bien» et à un «mal» objectifs, et pour qui, dorénavant, «la fin justifie les moyens». Il dénonce aussi la cabale des théologiens contre le magistère, qui refusent d’admettre qu’il existe des «actes intrinsèquement mauvais» et qui combattent, en interne, le «magistère de l’Église» en matière morale. Et qui, en outre, ont répandu l’idée que toutes les religions se valent en matière morale, sans «spécificité particulière» du christianisme.

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«La gravité des informations»

L’ancien pape Benoît XVI, qui habite toujours derrière la basilique Saint-Pierre à Rome, dans une maison des jardins du Vatican, est également très sévère sur le laisser-aller qui a dominé les séminaires «après le concile Vatican II» avec des «clubs homosexuels dans différents séminaires», la sélection et la nomination d’évêques choisis pour leur esprit «conciliaire», c’est-à-dire en faveur du concile Vatican II, et donc «critiques et négatifs vis-à-vis de la tradition». Autres faits dénoncés: certains évêques allaient jusqu’à «projeter des films pornographiques» à leurs séminaristes pour leur apprendre à résister à la tentation… Et l’on refusait de donner l’ordination sacerdotale à des séminaristes «considérés inaptes» parce qu’ils lisaient des livres du cardinal Ratzinger. Enfin, le pape émérite déplore l’eucharistie «distribuée à tous» sans aucune exigence, ce qui conduit à la «destruction de la grandeur du mystère» de la «Présence réelle» du Christ. De fustiger aussi la vaine tentative de certains évêques de vouloir créer «l’Église de demain» en utilisant «quasi exclusivement des termes politiques».

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«L’Église d’aujourd’hui est comme jamais une Église de martyrs et de témoins du Dieu vivant»

Une charge lourde donc, très lourde, réquisitoire sans appel sur l’écroulement de l’Église qui, nuance-t-il, peut toutefois se relever si elle parle de «l’amour de Dieu» car «la force du Mal naît de notre refus de l’amour de Dieu». Un document événement qui se termine par une évocation très forte: «l’actualité de ce que dit l’Apocalypse est flagrante», assure Benoît XVI. «L’idée d’une Église meilleure, créée par nous-mêmes, est en vérité une proposition du Diable par laquelle il veut nous éloigner du Dieu vivant, en se servant d’une logique mensongère dans laquelle nous tombons trop facilement». Et d’ajouter: «L’Église d’aujourd’hui est comme jamais une Église de martyrs et de témoins du Dieu vivant.»

Mais qu’est-ce qui a pu pousser le pape émérite à se lancer dans une telle diatribe? Tout s’enracine, explique-t-il, dans la convocation par le pape François, du 21 au 24 février dernier, d’un sommet mondial de lutte contre la pédophilie dans l’Église, avec les présidents des conférences épiscopales du monde entier au Vatican. «La masse et la gravité des informations sur de tels épisodes ont profondément remué prêtres et laïcs, et un bon nombre d’entre eux ont choisi de mettre en discussion leur foi dans l’Église comme telle, écrit-il. Il fallait donc donner un signe fort et il fallait essayer de repartir pour rendre à nouveau crédible l’Église comme lumière pour les gens et comme force qui aide dans la lutte contre les puissances destructrices.»

Écroulement de la «théologie morale»

«Tout en n’ayant plus de responsabilité directe», Benoît XVI, qui a été «en position de pasteur de l’Église», a donc pris sa plume, rédigeant des notes au jour le jour, pour «contribuer à la reprise» et «donner quelques indications qui pourraient aider en ce moment difficile». En ancien professeur de théologie consciencieux, il annonce son plan «en trois parties». La première évoque le «contexte social» de cette crise où «l’on peut affirmer qu’en vingt ans, de 1960 à 1980, les critères valides jusque-là en matière de sexualité se sont amenuisés au point de se réduire à une absence de normes». La deuxième partie traite des «conséquences de cette situation dans la formation et dans la vie des prêtres». Et la dernière aborde la «prospective pour une juste réponse de la part de l’Église».

Benoît XVI attaque particulièrement ses confrères théologiens qu’il juge responsables de la «désagrégation de la théologie morale»

Dans la première partie de son texte, Benoît XVI raconte, en réalité, son expérience de l’écroulement de la «théologie morale», à partir des années 60. Il mentionne l’arrivée des premiers films pornographiques en Allemagne et en Autriche jusqu’à la «révolution de 1968» qui voulait «conquérir» la «liberté sexuelle complète» et qui «ne tolérait plus aucune norme». La «pédophilie» était «diagnostiquée comme permise et convenable». Il évoque la chute des entrées aux séminaires et «l’énorme nombre de départs du sacerdoce» qu’il considère comme des «conséquences» de cette libération sexuelle. Mais il attaque particulièrement ses confrères théologiens qu’il juge responsables de la «désagrégation de la théologie morale», dont le jésuite Bruno Schüller qui voulait refonder la morale catholique non plus sur la «loi naturelle» mais sur les seules paroles de la Bible, à la manière protestante, en somme. Il relate «la déclaration de Cologne», signée par 15 professeurs de théologie catholique, le 5 janvier 1989, qui était un «cri de protestation contre le magistère de l’Église». Ce qui aboutit à la réponse du pape Jean-Paul II - qui «connaissait très bien la situation de la théologie morale et qui la suivait avec attention» - avec l’encyclique La Splendeur de la Vérité, du 6 août 1993, qui suscita «de violentes réactions contraires de la part des théologiens moralistes».

Il cite Franz Böckle qui avait promis - mais «le bon Dieu lui a épargné de réaliser son projet» - de combattre de toutes ses forces Jean-Paul II si ce dernier écrivait qu’il y a «des actes qui ne peuvent jamais être considérés comme bons». Ce que fit le pape polonais en insistant, dans cette encyclique, sur l’objectivité du bien et du mal.

«Renouveler la foi»

Mais tous ces combats intérieurs aboutirent «à mettre radicalement en discussion l’autorité de l’Église dans le domaine de la morale» pour «la contraindre au silence alors qu’était en jeu la frontière entre vérité et mensonge».

Dans la deuxième partie de son texte, le pape émérite décrit les conséquences concrètes de cette ambiance dans les séminaires, avec des passages étonnants. Notamment sur l’homosexualité aux États-Unis où deux «enquêtes canoniques» furent pourtant dépêchées par le Saint-Siège: la première échoua parce qu’«il y avait des coalitions pour occulter la situation réelle». C’est dans ce passage que Benoît aborde plus directement la question de la pédophilie et de son traitement par le droit canonique de l’Église. Combien il fut difficile, se souvient-il, d’avoir confié le traitement des prêtres pédophiles, non plus à la congrégation pour le Clergé (le ministère du Vatican en charge des prêtres) mais à la congrégation pour la Doctrine de la foi, beaucoup plus sévère et qui permettait de réduire les prêtres à l’état laïc. Une congrégation qui fut toutefois submergée par les dossiers et qui finit par accumuler d’importants «retards» dans le traitement des cas.

«En vérité, la mort de Dieu dans une société signifie également la fin de sa liberté»

Le dernier chapitre de cette étude tout à fait inattendue du pape émérite cherche des solutions pour sortir de la crise. Et pointe sur l’essentiel de la foi catholique: «Seuls l’amour et l’obéissance à notre Seigneur Jésus-Christ pourront nous indiquer la voie juste.» Voici son raisonnement: «Si nous voulions synthétiser au maximum le contenu de la foi fondée sur la Bible, nous pourrions dire: “le Seigneur a commencé avec nous une histoire d’amour et veut assumer en elle la création tout entière. L’antidote au mal qui nous menace, et le monde entier, ne peut consister, en dernière analyse, que dans le fait de nous abandonner à cet amour. Voilà le véritable antidote du mal. La force du mal naît de notre refus de l’amour de Dieu. Est racheté celui qui se confie à l’amour de Dieu.»

Il applique cela à l’Église mais aussi à la société: «En vérité, la mort de Dieu dans une société signifie également la fin de sa liberté» parce que «se réduit le critère qui conduit à distinguer le bien et le mal». C’est ainsi que «la société occidentale est une société dans laquelle Dieu est absent de la sphère publique et qui n’a donc plus rien à dire». Elle a perdu «la mesure de l’homme». C’est ce qui aurait rendu possible, à ses yeux, le phénomène de la pédophilie. Le premier «devoir» pour en sortir consiste donc à «vivre nous-mêmes de Dieu» et à «apprendre à le connaître comme le fondement de notre vie». Ce qui passe aussi, dans l’Église, par la nécessité de «renouveler la foi» en «la grandeur du don de la présence réelle» du Christ dans l’eucharistie. Sans éluder «la zizanie» semée par «le Diable» qui «veut démontrer que Dieu lui-même n’est pas bon et qui veut nous éloigner de Lui». Sans se départir, non plus, de cette conviction: «Il est très important de combattre les mensonges et les demi-vérités du Diable par la vérité tout entière. Oui, le péché et le mal sont dans l’Église. Mais aujourd’hui aussi, l’Église sainte est indestructible.»

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 12/04/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici