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Catégorie : Articles

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Le recteur de Notre-Dame de Paris fait le récit de cette nuit, durant laquelle la cathédrale a été détruite par un incendie.

«Pour vous dire la vérité, je suis resté sur le parvis, les bras ballants. Je voyais ma cathédrale partir en flammes. Pour moi, c’était l’Apocalypse.» Voici comment mardi matin, très simplement, avec son franc-parler, Mgr Patrick Chauvet, le recteur de Notre-Dame de Paris, prend le temps de raconter au Figaro cette nuit au goût de cendres. Des heures d’une «grande tristesse» où il a cru un moment que cette «vieille dame» de 855 ans allait totalement disparaître.

La «sidération» débute vers 19 heures. «J’étais dans la rue du Cloître, je rentrais chez moi.» Au loin, vers l’ouest, le soleil, qui a illuminé Paris toute la journée, commence à décliner. Soudain, un commerçant de l’île de la Cité interpelle le recteur: «Monseigneur, regardez: de la fumée sort de la flèche!» L’homme qui connaît tous les recoins de l’édifice, sa «maison» depuis qu’en 2016 il a été nommé recteur-archiprêtre de la cathédrale Notre-Dame de Paris, charge qu’il a auparavant exercée à la basilique du Sacré-Cœur, est sidéré. Il sait les accès difficiles, l’étroitesse des escaliers, la hauteur de la flèche…

«Nous avons improvisé»

«Au bout d’un moment, les pompiers ont dû arrêter. Le plomb qui coulait… Ça devenait trop dangereux»

Mgr Chauvet, recteur de Notre-Dame de Paris

Les minutes passent. Les fidèles de la messe du soir ont été évacués. Le risque humain est écarté. Les pompiers sont entrés en action et, eux, prennent tous les risques. Pour tenter de maîtriser le feu qui s’acharne sur la toiture, pour refroidir les pierres brûlantes et pour sauver le trésor et les œuvres d’art. «J’ai expliqué aux pompiers où cela se trouvait. La Couronne d’épines, dans la chapelle du fond. La Tunique de Saint-Louis, qui fait partie du trésor, près de la sacristie. Ils prenaient un énorme risque, du plomb en fusion tombait déjà dans la nef…» Dehors, sur le parvis, les secours s’organisent. Pompiers, personnel de la cathédrale et Mairie de Paris se coordonnent. «Nous avons bien sûr une procédure précise d’évacuation des personnes. Mais ce n’est pas le cas pour les biens. Nous avons improvisé. Mme Hidalgo m’a proposé un camion. Nous avons donc pu sauver la Couronne, mise au coffre à la Mairie de Paris, le trésor et quatre grands tableaux.» Les biens sont transportés en sécurité, en face de l’île de la Cité, à l’hôtel de ville. «Au bout d’un moment, les pompiers ont dû arrêter. Le plomb qui coulait… Ça devenait trop dangereux.»

«Les pompiers étaient clairs. Ils nous ont dit: il reste encore une demi-heure de combat. Vers 23 heures, on saura si on a gagné.

Mgr Chauvet, recteur de Notre-Dame de Paris

Depuis le parvis, Mgr Chauvet continue d’avoir le regard obnubilé par la flèche dévorée par les flammes. La dentelle de pierres de Viollet-le-Duc se tord sous l’effet de l’intense chaleur, ploie. Puis, peu avant 20 heures, tombe sous les yeux du monde entier. «Un tel sentiment de désarroi, d’impuissance m’a alors pris…» Le recteur se ressaisit, se tourne vers les soldats du feu. «À ce moment-là, la tour nord était gagnée par les flammes. Le général des pompiers nous a alors expliqué la technique qu’il comptait mettre en œuvre. Il nous a aussi clairement dit que s’ils ne parvenaient pas à éteindre le feu dans ce beffroi, il tomberait et entraînerait l’autre, la tour sud. La décision a été prise d’envoyer dix hommes dans des nacelles.» À cet instant, personne ne sait si Notre-Dame va tenir ou si ces grands diables de flammes orangées qui courent sur son sommet vont finir par tout emporter. «Les pompiers étaient clairs. Ils nous ont dit: il reste encore une demi-heure de combat. Vers 23 heures, on saura si on a gagné. Il y a eu un grand silence.»

Une demi-heure de prière pour l’archiprêtre: «J’ai prié Notre-Dame. J’ai dit des “Je vous salue, Marie”. Je lui ai parlé aussi. Vous savez, c’est ma maman du Ciel. Je lui ai dit: “Tu ne m’as jamais abandonné. Fais quelque chose. Là, je m’abandonne à toi.”» Le temps s’arrête. Le sort de huit siècles d’histoire est en train de se jouer. La «forêt», cette merveille de poutres provenant de chênes plantés il y a mille ans, a brûlé mais la pierre résistera-t-elle? Les cloches de la tour nord vont-elles tomber, entraînant dans leur chute tout l’édifice?

Découvrir «l’Apocalypse»

«Le pire a été évité, même si la bataille n’est pas totalement gagnée. Les prochaines heures seront difficiles…» Lorsque le président de la République prend la parole, devant la cathédrale, les pompiers ont été plutôt rassurants.«Nous rebâtirons Notre-Dame.» Par trois fois, Emmanuel Macron répète ces mots qui font écho aux bâtisseurs des cathédrales. À côté, Mgr Chauvet songe aussi à ces compagnons anonymes qui, au Moyen-Âge, ont élevé cette maison de Dieu pour l’éternité.

» NOTRE DOSSIER - Incendie de Notre-Dame de Paris: le désastre

Le groupe des officiels, le chef de l’État en tête, se dirige maintenant vers l’entrée de l’édifice. Peut-être une hésitation au moment de franchir le seuil, la peur de découvrir «l’Apocalypse». «À ce moment, on s’est donné la main avec le président. Je ne sais pas pourquoi. C’était très naturel bien qu’on ne se connaisse pas, qu’on ne se soit jamais rencontrés. Peut-être a-t-il tout simplement senti combien j’étais touché.» À l’intérieur de la cathédrale, c’est ce trou béant dans la toiture qui frappe d’emblée. Le groupe reste sur le seuil. Trop dangereux de progresser plus avant dans la nef. Au fond, l’autel est recouvert de poutres calcinées mais la statue de la Vierge est debout, intacte ainsi que la «croix victorieuse» qui brille encore bien que noircie par les flammes. Le feu n’a pas assombri les murs, n’a pas laissé d’odeur de brûlé.

«Toutes ces prochaines années vont être consacrées à la reconstruction. La messe ne sera plus célébrée ici»

Mgr Chauvet, recteur de Notre-Dame de Paris

Ce mardi matin, le recteur est à nouveau entré dans la cathédrale. À 3 heures du matin, une deuxième partie de la toiture s’était effondrée. «Ces deux trous béants, cette cathédrale à ciel ouvert, je vous assure, cela fait quelque chose», répète l’archiprêtre qui a participé à la réunion de crise destinée à faire un premier point sur les dégâts. Un recteur qui, âgé de 67 ans, voit aussi son avenir bouleversé par l’événement. «Bien sûr que rien ne sera comme avant. Toutes ces prochaines années vont être consacrées à la reconstruction. La messe ne sera plus célébrée ici.» Un temps d’arrêt. Mgr Chauvet sourit: «J’ai entendu Stéphane Bern dire sa tristesse, penser qu’il ne reverrait pas Notre-Dame restaurée de son vivant. Bien sûr, comme lui, je me dis: “Mon Dieu…” Mais moi, dans dix ans, j’aurai 77 ans et je serai encore debout! Et même si la limite d’âge est à 75 ans, je demanderai à mon archevêque de me prolonger pour deux ans! Je prends saint Paul à la lettre: “Espérez contre toute espérance.”»


Notre-Dame de Paris : les images de l'intérieur de la cathédrale - Regarder sur Figaro Live