Dans Le Débat 2019/3 (n° 205), pages 178 à 192

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’œuvre de Tocqueville échappe à l’organisation traditionnelle de nos savoirs. Elle traverse les disciplines sans se laisser attacher à aucune. Elle interroge les comportements sociaux et les pratiques culturelles en ignorant les normes usuelles de la sociologie. Elle élabore, avec un éclat inégalé, un type d’histoire philosophique dans lequel historiens et philosophes peinent à se retrouver et qu’ils méconnaissent pour la plupart : de nos jours, c’est surtout par le biais de la théorie politique qu’on l’étudie, et de plus en plus. L’historien de l’Ancien Régime et celui de la Révolution française paraissent, eux, d’autant moins enclins à la solliciter qu’elle bouscule les frontières historiographiques et la périodisation arbitraire qui séparent leurs territoires respectifs ; ils prirent donc l’habitude de l’ignorer, même s’il leur arrive incidemment d’emprunter ses pas ou d’en vérifier les propositions.

Recherches sur « deux humanités distinctes »

2Les écrits de Tocqueville composent pour ainsi dire un seul livre, une seule enquête sur les différentes voies et les mille facettes du lent processus qui dissout les sociétés aristocratiques et les entraîne inéluctablement vers l’état démocratique. Il ne s’agit pas seulement de décrire comment une époque historique succède à une autre. Aristocratie et démocratie, écrit-il dans un passage souvent cité, représentent « comme deux humanités distinctes » possédant chacune ses traits propres, ses institutions, ses vertus, ses tares, ses préjugés [1][1]De la démocratie en Amérique, in Œuvres complètes (désormais O.…. Tocqueville n’est pas seulement le peintre le plus pénétrant de ces deux « régimes humains » mais le vivant témoin, et ceci sans doute explique cela, d’un moment particulier de l’histoire de France où les vieilles figures aristocratiques, dont lui-même porte la physionomie, sont en train de quitter la scène. « Nous ne serons point remplacés, confie-t-il à son épouse un an avant sa mort. Je me le dis souvent avec tristesse. Non seulement à cause des qualités que nous avons. Mais parce que nous faisons encore partie d’un monde qui s’en va. Une vieille famille […], encore entourée d’un respect traditionnel et environnée de souvenirs chers à elle et à la population qui l’environne, ce sont là des débris d’une société qui tombe en poudre et qui bientôt ne laissera point de trace […]. Nous sommes à peine de notre temps [2][2]O. C., t. XIV, pp. 635-646 (4 mai 1858).. »

3Cette note mélancolique n’éclaire pas pour autant la vision forgée par Tocqueville de ce qu’est réellement l’aristocratie, de sa trajectoire historique, de son dépérissement à l’ombre du mouvement de l’égalité. Quelles sont les forces et les circonstances qui l’auraient façonnée en tant que réalité humaine effectivement distincte de la société démocratique ? Et où Tocqueville se situe lui-même entre l’une et l’autre ? Il évoque, par ailleurs, des valeurs aristocratiques, ou réputées telles, qui pourraient servir de « correctifs » aux excès de telles dispositions démocratiques. Apprivoiser la démocratie par l’aristocratie ? Que peut-il y avoir d’« aristocratique » dans une démocratie comme la République américaine, indemne de toute expérience aristocratique ?

Tocqueville aristocrate ?

4Sur le destin de l’aristocratie, ses attributs, son ascendant, Tocqueville fournit une multitude d’éclairages dans ses ouvrages, sa correspondance, ses notes inédites. Et il le fait avec une clarté telle qu’on reste interdit devant l’entêtement de certains auteurs à le dépeindre en apologiste impénitent de l’Ancien Régime ou en « utopiste féodal » aspirant à ressusciter la prééminence aristocratique, tantôt pour émousser les périls de la démocratie moderne, tantôt pour servir la « cause salutaire » des inégalités. De fait, rien dans cette œuvre abondante ne vient corroborer ces allégations qu’elle réfute, en revanche, par anticipation à mainte occasion.

5Considérant un jour ce qu’il appelle ses « instincts fondamentaux » et ses « principes sérieux », Tocqueville note laconiquement : « J’ai pour les institutions démocratiques un goût de tête, mais je suis aristocratique par l’instinct, c’est-à-dire que je méprise et crains la foule. J’aime avec passion la liberté, la légalité, le respect des droits, mais non la démocratie. Voilà le fond de l’âme […]. Je ne suis ni du parti révolutionnaire ni du parti conservateur. Mais, cependant et après tout, je tiens plus au second qu’au premier. Car je diffère du second plutôt par les moyens que par la fin, tandis que je diffère du premier tout à la fois par les moyens et la fin [3][3]« Mon instinct, mes opinions », in Écrits et discours…. »

6Seulement, pour cerner les vues de Tocqueville sur l’aristocratie, il faut chercher au-delà de ses « instincts fondamentaux ». Sans doute le témoignage le plus candide sur sa « situation » entre aristocratie et démocratie est-il consigné dans une lettre très remarquable adressée à un ami anglais en 1837 : « On veut absolument faire de moi un homme de parti et je ne le suis point ; on me donne des passions et je n’ai que des opinions […]. On me donne alternativement des préjugés démocratiques ou aristocratiques ; j’aurais peut-être eu des uns ou des autres si j’étais né dans un autre siècle et dans un autre pays. Mais le hasard de ma naissance m’a rendu fort aisé de me défendre des uns et des autres. Je suis venu au monde à la fin d’une longue Révolution qui, après avoir détruit l’état ancien, n’avait rien créé de durable. L’aristocratie était déjà morte quand j’ai commencé à vivre et la démocratie n’existait point encore […]. Faisant partie moi-même de l’ancienne aristocratie de ma patrie, je n’avais point de haine ni de jalousie naturelle contre l’aristocratie ; et cette aristocratie étant détruite, je n’avais point non plus d’amour naturel pour elle, car on ne s’attache fortement qu’à ce qui vit. J’en étais assez près pour la bien connaître, assez loin pour la juger sans passion. J’en dirai autant de l’élément démocratique. Aucun souvenir de famille, aucun intérêt personnel ne me donnait une pente naturelle et nécessaire vers la démocratie. Mais je n’en avais reçu, pour ma part, nulle injure ; je n’avais aucun motif particulier de l’aimer ni de la haïr, indépendamment de ceux que me fournissait ma raison […] [4][4]Correspondance anglaise, in O. C., t. VI, 1, pp. 37-38 (à Henry…. »

7Nulle injure ? La famille de Tocqueville en avait subi de terribles – Malesherbes, son aïeul, conduit à l’échafaud avec sa fille, grand-mère maternelle de Tocqueville, le mari de celle-ci, leur fille et leur gendre ; mais encore le propre père de Tocqueville à qui l’épisode révolutionnaire aura infligé des morsures inguérissables. Sans doute Tocqueville entend-il dissocier la démocratie comme expérience politique et humaine des effets convulsifs qui marquent son avènement en France : ces lignes sobres ne trahissent effectivement ni amertume ni nostalgie.

Une liberté aristocratique « irrégulière et intermittente »

8Tocqueville n’a nulle intention de renier l’inestimable apport à la culture politique française de l’héritage aristocratique – et des valeurs aristocratiques – qu’il admire expressément. Là encore, il défait la dichotomie instaurée par l’idéologie révolutionnaire entre le passé aristocratique et le monde issue de 1789. Interrogeant « l’espèce de liberté qui se rencontrait sous l’Ancien Régime », il relève le paradoxe qu’une forme de liberté « irrégulière et intermittente, toujours contractée dans les limites des classes, toujours liée à l’idée d’exception et de privilège », ait pu néanmoins entretenir « des vertus si mâles ». La noblesse, en effet, même au milieu de son déclin, conservait quelque chose de l’orgueil de ses pères, un esprit d’indépendance naturel, exempt de la servitude dégradante propre aux régimes despotiques. Cette classe, « qui a marché pendant des siècles la première, a contracté dans ce long usage incontesté de la grandeur une certaine fierté de cœur, une confiance naturelle en ses forces, une habitude d’être regardée qui fait d’elle le point le plus résistant du corps social. Elle n’a pas seulement des mœurs viriles ; elle augmente par son exemple la virilité des autres classes ». En la radiant du corps national, en la détruisant, en la déracinant, la Révolution a « ôté à la nation une portion nécessaire à sa substance et fait à la liberté une blessure qui ne se guérira jamais [5][5]L’Ancien Régime et la Révolution, in O. C., t. II, 1, livre II,… ».

9Car cette ancienne forme de liberté, soutient Tocqueville, ne limitait pas ses bienfaits aux seules sociétés aristocratiques ; elle aurait pu offrir à la France des sauvegardes, des « tempéraments », sur le long chemin accidenté de l’avènement démocratique. Tocqueville l’a déjà évoqué dans la Démocratie en Amérique en considérant les forces et les influences susceptibles d’apprivoiser le pouvoir absolu. Dans la France d’Ancien Régime, ce furent non seulement les institutions – ordres, provinces, communautés, corporations –, mais encore les mœurs et les opinions qui « élevaient autour du pouvoir royal des barrières moins connues mais non moins puissantes ». Ici, « opinions » et « mœurs » renvoient assurément à ce que Montesquieu nomme « le principe de l’honneur » ; et cet « honneur aristocratique », écrit Tocqueville, qui a longtemps survécu après que l’aristocratie eut perdu sa prééminence politique, « donnait une force extraordinaire aux résistances individuelles » à la toute-puissance du trône. Or, ce « tempérament » naturel du pouvoir politique est bénéfique à tout régime, et notamment à la démocratie « où l’individu disparaît de plus en plus dans la foule et se perd aisément au milieu de l’obscurité commune ». Maintenant qu’il s’est évanoui, « qui peut dire où s’arrêteraient les exigences du pouvoir et les complaisances de la faiblesse [6][6]De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 327-328. ? ». Ainsi, l’éradication révolutionnaire de la culture de l’honneur fut une perte non seulement pour la liberté mais pour la démocratie elle-même. Là encore, point de nostalgie pour un âge aristocratique définitivement clos, ni le projet insidieux d’en plaider la restauration, mais le sobre regard porté sur un moment historique particulier. Tocqueville conçoit « l’honneur aristocratique » comme un précieux rempart propre à apprivoiser le pouvoir politique, quelle qu’en soit la forme. Mais il attache peu de créance aux revendications aristocratiques – pour peu que le mot ait encore quelque sens à son époque – pas plus qu’il ne croit, on l’a vu, à la viabilité de cette figure humaine en voie d’effacement qu’il se trouve lui-même incarner.

10L’aristocratie appartient à un monde qui ne peut être ressuscité. Elle représente, pour ainsi dire, la jeunesse de l’homme parvenu depuis à la maturité de l’âge. Et les peuples, observe Tocqueville ailleurs, « ne reviennent pas plus aux sentiments de leur jeunesse, que les hommes aux goûts innocents de leur premier âge ; ils peuvent les regretter, mais non les faire renaître [7][7]Ibid., p. 246. ».

Le providentialisme démocratique

11Le naufrage de l’aristocratie ne suffit pas à expliquer l’assentiment réfléchi de Tocqueville à la démocratie. Serait-ce également, à le lire, que le processus démocratique obéirait à un dessein providentiel ? Il est curieux, en effet, de voir un esprit par ailleurs si éminemment rationnel invoquer la transcendance divine pour désigner ce que la raison seule, dit-il, semble impuissante à concevoir. « Le développement graduel de l’égalité des conditions est […] un fait providentiel, il en a les principaux caractères : il est universel, il est durable, il échappe chaque jour à la puissance humaine. » Ou ce mot plus frappant encore : « Vouloir arrêter la démocratie paraîtrait […] lutter contre Dieu lui-même. » Tocqueville va jusqu’à évoquer le sentiment d’une « sorte de terreur religieuse », provoqué en lui par le cours irrésistible de cette révolution [8][8]Ibid., pp. 4-6..

12Pour un homme guère porté à la piété – quand bien même il considère la religion comme « naturelle au cœur humain », la foi comme « l’état permanent de l’humanité » et l’incrédulité comme « un accident », « une espèce d’aberration de l’intelligence » [9][9]Ibid., p. 310. –, la référence répétée à un dessein « providentiel » n’est point indifférente. Ici comme ailleurs, Tocqueville frappe le processus démocratique du sceau de la transcendance, de manière à lui conférer un surcroît de légitimité en réaffirmant son caractère inéluctable, sinon sacré. « Il est naturel de croire, écrit-il dans la page qui conclut la Démocratie en Amérique, que ce qui satisfait le plus les regards de ce Créateur et de ce conservateur des hommes, ce n’est point la prospérité singulière de quelques-uns, mais le plus grand bien être de tous : ce qui me semble une décadence est donc à ses yeux un progrès ; ce qui me blesse lui agrée. L’égalité est moins élevée peut-être ; mais elle est plus juste, et sa justice fait sa grandeur et sa beauté. »

13Ces derniers mots ajoutent un argument supplémentaire, et décisif, en faveur des bienfaits prosaïques de la démocratie, comparés aux ressources obsolètes de la grandeur aristocratique. Et, là encore, des références religieuses sont convoquées comme pour entériner l’œuvre du temps. « Le christianisme, qui a rendu tous les hommes égaux devant Dieu, ne répugnera pas à voir tous les citoyens égaux devant la loi […]. » Ailleurs, Tocqueville va jusqu’à invoquer les auspices de Jésus-Christ, jamais autrement cité dans cette œuvre : il fallut qu’il « vînt sur terre pour faire comprendre que tous les membres de l’espèce humaine étaient naturellement semblables et égaux [10][10]Ibid., t. I, p. 9 ; t. II, pp. 22, 337-338. ».

14Apparemment, dans l’esprit de Tocqueville, le recours au langage providentiel tient lieu de substitut à une analyse critique des origines du processus démocratique et du secret de son irrésistible empire. Faut-il en conclure que, pour lui, nulle philosophie de l’histoire n’est en mesure de rendre intelligible la nature de ce long avènement ? À l’évidence, Tocqueville ne partageait pas la vision hégélienne de l’histoire, celle d’un progrès continu de la souveraine raison humaine ; et pas davantage l’interprétation de Marx et d’Engels faisant de l’expansion économique le moteur d’une histoire « globalisée » qui dissout les nations politiques et forme les classes sociales avant de les mettre aux prises dans une lutte finale consacrée par le triomphe du prolétariat. Il soutient, au contraire, que l’égalité des conditions tend inexorablement à éroder les différences de classes et que ce sont précisément les singularités nationales qui se dressent en ultime rempart devant l’universalisation et l’indifférenciation produites par le processus démocratique.

15Une fois admis que ce « fait générateur » ne renvoie à aucune « cause première » reconnaissable, qu’il transcende les particularités nationales et la diversité des régimes politiques, qu’il est effectivement universel et irrésistible, peut-être Tocqueville croyait-il sincèrement à son caractère providentiel, donc irréductible aux seules ressources de la raison historique.

16Mais quelle que fût son opinion à cet égard, et ses intentions, manifestement la référence répétée aux décrets de la Providence paraît utilement adaptée à la science politique de Tocqueville comme à ses visées rhétoriques. Ce grand esprit ne prise guère la métaphysique et les abstractions. Il aborde les choses de la Cité non à partir des principes premiers mais à partir des réalités tangibles que l’on doit s’efforcer de cerner, de gouverner, éventuellement de corriger. Son enquête sur la démocratie ne se prétend pas être une étude sur le meilleur gouvernement ou une glose sur la typologie des régimes politiques modernes. Le génie de Montesquieu s’appuyait sur un immense savoir, historique, philosophique, littéraire, théologique. Le génie de Tocqueville est constamment tisonné par des questions que lui renvoie l’œuvre du temps. Son mode de pensée est moins attentif à la causalité historique qu’aux rouages latents de la longue durée, ses inflexions, ses empreintes, ses effets ; plus à l’expérience du passé qu’aux postulats théoriques sur l’homme, la société, les théories du pouvoir légitime. Il se défie autant de l’idée de progrès que de la notion d’une « fixité » de la nature humaine, pour ne rien dire de « l’état de nature » qu’il n’évoque pour ainsi dire jamais. Comment, dès lors, pouvait-il faire valoir, en évitant justement la question épineuse de la causalité historique, que l’égalité des conditions est le véhicule primordial et la seule destination des sociétés modernes, que désormais l’alternative ne met plus aux prises la démocratie et l’aristocratie mais la « liberté démocratique » et la « tyrannie démocratique » [11][11]Ibid., t. I, p. xliv (Avertissement à l’édition de 1848). ? Sans doute le langage le mieux approprié pour exprimer cet « avertissement solennel » et signifier, plus généralement, l’établissement inéluctable de l’âge démocratique était-il, en effet, cette rhétorique providentielle : elle servait à étayer l’idée que l’égalité des conditions participe de la volonté divine et devrait, par conséquent, être acceptée ; et, partant, que la poursuite des chimères aristocratiques était chose vaine, même blasphématoire.

Comment penser la liberté

17Et ce qui est vrai de l’égalité vaut encore davantage pour la liberté, que Tocqueville tient pour une valeur suprême ; le meilleur régime est celui qui peut le mieux en préserver les bienfaits. Dans son essai de 1836 sur « L’État social et politique de la France avant et depuis 1789 », Tocqueville mit en miroir l’expérience aristocratique et la conception moderne de la liberté. L’une est fondée sur un droit toujours particulier de certaines classes ; absente des institutions mais imprimée dans les mœurs, elle préserve l’esprit d’indépendance et porte les hommes, par l’énergie même qu’ils tirent de ce privilège, à des actions extraordinaires. L’autre, la notion moderne de la liberté – « la notion démocratique, précise Tocqueville, et j’ose le dire la notion juste de la liberté » –, reconnaît à chaque individu un droit égal et imprescriptible à gouverner sa propre destinée en tout ce qui n’a pas de rapport aux conventions de la citoyenneté. Ainsi l’idée « injuste », ou « fausse », de la liberté peut-elle néanmoins soutenir de mâles vertus et un assentiment libre, jamais servile, à l’obéissance ; cependant que la notion « juste » de la liberté peut exposer l’individu à de nouvelles formes de servitude. Tel est le double paradoxe de la liberté [12][12]« État social et politique de la France avant et après 1789 »,….

18Mais quelles qu’en soient les vulnérabilités, prévient Tocqueville, la liberté moderne est un corollaire inséparable de la dynamique de l’égalité : à mesure que les rangs se confondent, elle tend naturellement à se prévaloir. Les Français feraient bien d’en convenir, écrit-il en concluant la Démocratie en Amérique, et d’embrasser l’égalité – « une sainte entreprise » – afin d’assurer leur indépendance et leur dignité. Il leur faut, autrement dit, abandonner une fois pour toutes cette velléité illusoire de rattacher la liberté au privilège et à l’aristocratie. Et de préciser encore : « Il ne s’agit point de reconstruire une société aristocratique, mais de faire sortir la liberté du sein de la société démocratique où Dieu nous fait vivre. » Quant à ceux de ses contemporains, toujours nombreux, qui songent encore à parer la liberté de quelques résidus tirés des temps aristocratiques, à fouiller dans les opinions et les idées nées de l’ancienne société « et les transporter avec eux dans le monde nouveau […] – ceux-là consument leur temps et leurs forces dans un travail honnête et stérile [13][13]De la démocratie en Amérique, op. cit., t. II, pp. 328, 338. ». C’est que démocratie et aristocratie, ces deux « humanités distinctes », sont par définition inassimilables.

19Voilà pourquoi, expliquera Tocqueville, le régime de la Restauration était condamné avant même d’entamer son éphémère carrière : les Bourbons voulurent, avec la Charte, recréer des institutions aristocratiques dans la sphère politique et conserver dans les lois civiles un principe démocratique déjà si enraciné qu’il devait bientôt ébranler l’ensemble de l’édifice ; or, « au lieu de chercher à renforcer ostensiblement un principe aristocratique qui meurt chez nous, [ils] auraient dû travailler de tout leur pouvoir à donner des intérêts d’ordre et de stabilité à la démocratie [14][14]O. C., t. XIII, 1, pp. 233-234 (lettre à Louis de Kergorlay, 29… ». La monarchie de Juillet ferait encore pire, avec Guizot son grand prêtre, en cherchant à fabriquer, au nom de la stabilité politique et pour le bénéfice de la classe moyenne, une aristocratie artificielle, « censitaire », une aristocratie bourgeoise en quelque sorte. Ce même Guizot qui se représentait la révolution américaine comme l’œuvre de « l’aristocratie naturelle et nationale du pays », élevée à ce magistère par son autorité irrécusable, son « indépendance tranquille », son éducation, ses lumières et épaulée, comme de juste, par un peuple à l’unisson : il ne fait ici que recycler la même logique de classe, qui fit couler le sang en France, en la déportant sur le théâtre plus hospitalier de l’Amérique des Fondateurs. Tocqueville, lui, ne voit d’aristocratie ni en Amérique ni en France. D’où la répulsion que lui inspire le régime de Juillet, irrespirable, sans vertu, sans grandeur, gouverné par une oligarchie autoproclamée, « égoïste, corrompue et vulgaire », qui met la nation sous tutelle et ouvre ainsi la porte à la résurgence du spectre révolutionnaire [15][15]Guizot, De la démocratie en France, Victor Masson, 1849, pp.….

20Tocqueville avait tôt acquis la conviction, comme il le confie au cours de son voyage en Amérique, que les sociétés contemporaines sont portées par le cours invincible d’une « démocratie sans borne ». On peut tenter de la régler par des habitudes et des « idées légales » qui lui tiennent lieu de contrepoids, mais point l’arrêter et encore moins l’inverser [16][16]O. C., t. XIII, 1, lettre citée supra..

L’expérience aristocratique de la liberté

21Une fois admis que le temps aristocratique, et l’honneur aristocratique, se rattache à un passé révolu, on peut s’étonner de les voir constamment sollicités dans une étude pourtant consacrée au développement de la démocratie, au sein d’une société, qui plus est, dépourvue de toute expérience aristocratique.

Pourquoi l’aristocratie

22L’aristocratie figure en effet un peu partout dans la Démocratie en Amérique, surtout dans le second volume. Une première raison de cette ubiquité renvoie au dessein général de l’ouvrage, qui vise bien au-delà de la seule démocratie américaine : il peut se lire aussi – et le fut effectivement par nombre de contemporains – comme une réflexion « à contre-jour » sur l’histoire et les vicissitudes de l’avènement démocratique en France. C’est par là, d’ailleurs, que Tocqueville commence son enquête. Ses lecteurs américains devaient sans doute trouver étrange qu’un livre consacré à la démocratie et à l’Amérique s’ouvre par une longue discussion… du progrès de « l’égalité des conditions » sous l’Ancien Régime, avant de dresser, autre surprise, le bilan peu amène de la révolution démocratique sous la monarchie de Juillet : « Nous avons abandonné, écrit-il, ce que l’état ancien pouvait présenter de bon, sans acquérir ce que l’état actuel pourrait offrir d’utile ; nous avons détruit une société aristocratique, et, nous arrêtant complaisamment au milieu des débris de l’ancien édifice, nous semblons vouloir nous y fixer pour toujours [17][17]De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 8-9.. » C’est la France, encore, qui revient presque à chaque page des chapitres finals de la Démocratie en Amérique, où Tocqueville met en garde contre les périls qui menacent la liberté moderne. Ces références continues à l’histoire nationale et au destin de l’ancienne aristocratie, ses mœurs, ses prestiges, son déclin, dénotent une parenté beaucoup plus intime qu’on ne le dit entre les deux grands chefs-d’œuvre de Tocqueville. Autant dire que l’écriture de L’Ancien Régime et la Révolution commence dans la Démocratie en Amérique qui lui sert, pour ainsi dire, de prélude expérimental et de laboratoire intellectuel.

23L’aristocratie hante la réflexion de Tocqueville pour une autre raison encore, tout aussi évidente : elle offre un miroir inappréciable qui éclaire par contraste les ressorts de la démocratie. Cependant, malgré toute la richesse des enseignements que cette polarité projette sur l’ancienne société, l’aristocratie ne constitue jamais ici un objet de savoir autonome.

L’art de se passer des définitions

24Et, de fait, qu’entend-il par aristocratie ? La démocratie est caractérisée par un « fait générateur » – l’égalité des conditions – qui lui donne sa physionomie et détermine sa marche. Faut-il en conclure que le « fait générateur » de l’aristocratie serait l’inégalité des conditions ? Tocqueville se garde d’affecter à l’aristocratie un quelconque « principe générateur », il n’aborde même pas la question ; autre manière, sans doute, de faire valoir que l’aristocratie s’est définitivement évanouie et ne peut servir désormais qu’à faire saillir, « comme dans un miroir » justement, les caractères originaux de la démocratie.

25Voilà qui peut également expliquer que, tout au long de la Démocratie en Amérique, « aristocratie » signifie différentes choses en différents endroits à différentes fins (encore que Tocqueville emploie également le mot de démocratie assez librement en lui assignant une pluralité de sens). Nulle part, pour commencer, cette notion n’est employée au sens que lui prête la philosophie politique, à savoir un type de régime. Tantôt elle désigne une classe dirigeante – l’aristocratie française au Moyen Âge –, tantôt une éminence sociale ou culturelle, cette « élite » qui devait, jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, gouverner la société, légiférer sur la civilité et imprégner les mœurs et les manières. Cette aristocratie-là fut l’avatar dénaturé de la vieille aristocratie, que la monarchie absolue avait progressivement dépossédée de ses anciens pouvoirs, la muant en caste dépolitisée, altérée par la profusion d’anoblissements monnayés et distinguée désormais par ses privilèges et ses exemptions, par l’« usage immodéré de ses droits apparents » qui la faisaient d’autant plus haïr. Sans doute Tocqueville jugeait-il expédient de ne pas enserrer l’aristocratie dans une définition par trop rigoureuse, de façon à pouvoir passer librement d’une acception à l’autre au gré de son analyse. Si bien qu’il en use, dans la Démocratie en Amérique comme dans L’Ancien Régime et la Révolution, pour dépeindre deux époques distinctes, deux configurations successives, de l’aristocratie française.

26Il propose, cependant, bien qu’éparpillée à travers l’œuvre, une réflexion rigoureuse sur le pouvoir aristocratique – les circonstances qui le font naître, ses attributs distinctifs, les ressources de son empire et les périls qui peuvent hasarder sa viabilité.

Comment naissent les aristocraties

27À l’origine des sociétés aristocratiques, avertit Tocqueville, on ne trouvera jamais la moindre trace d’un consentement délibéré. « Il est impossible de rien imaginer de plus contraire à la nature humaine et aux instincts secrets du cœur humain qu’une sujétion de cette espèce. » Aucun peuple libre, à aucune époque, n’aurait de lui-même donné le jour en son sein à une « classe dominante ». Il eût préféré se soumettre au pouvoir arbitraire d’un despote que de se subjuguer à l’autorité d’autres hommes. L’aristocratie, de tout temps, a été « fille de la conquête [18][18]Ibid., p. 417. ». Autant dire de la violence.

28Comment expliquer alors le tableau pacifique et réglé que brosse Tocqueville de l’aristocratie médiévale, gouvernement paternel protégeant les libertés locales, de l’autorité toute naturelle qu’il fait rayonner, de la « bienveillance réciproque » qui lie ceux qui commandent à ceux qui obéissent, de la « longue communauté de souvenirs » qui les attache les uns aux autres, tout le contraire de l’assujettissement brutal qu’entraînent nécessairement les conquêtes ? Tocqueville n’aborde pas la difficulté, mais il fournit assez d’éléments pour permettre d’esquisser une explication. Il faut partir ici des origines lointaines de la nation française. L’invasion germanique avait créé par la force une situation historique de domination. Mais l’œuvre du temps, l’accoutumance et l’oubli allaient peu à peu en « refouler » les séquelles. L’expérience d’une cohabitation progressivement apprivoisée entre gouvernants et gouvernés, le sens partagé d’une communauté de destin qu’elle faisait naître, l’aménagement d’une certaine liberté sous le joug de la subordination finirent par donner à cette société aristocratique un air d’évidence, inscrit dans l’« ordre naturel des choses ». Un système d’assujettissement né de la violence s’est ainsi mué en dispositif « coutumier », intériorisé de part et d’autre, où l’ascendant « inné » des seigneurs était approprié au consentement tacite de leurs subordonnés.

29Telle est, précisément, l’image que se fait Tocqueville de la France féodale. Les invasions firent concentrer dans les mains des vainqueurs et la propriété et le pouvoir politique. L’inégalité – corollaire naturel de la propriété – avait assurément existé auparavant, mais ce qui n’était jusque-là qu’une incidence historique allait se constituer en droit héréditaire. Cette interprétation offre plusieurs analogies avec celle donnée par Augustin Thierry de l’invasion de l’Angleterre par les Normands, qui avait donné naissance, elle aussi, à un pouvoir aristocratique bientôt oublieux des « événements d’où provenait son élévation » ; avec cette double différence, toutefois, que le « partage des dépouilles » entre les Normands et la constitution de la classe des seigneurs se heurtèrent à une violente résistance des « vaincus » et, surtout, que « l’élément aristocratique » aura perduré en Angleterre jusqu’à l’aube du xxe siècle [19][19]Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands….

30Le pouvoir aristocratique, explique Tocqueville, repose sur les deux piliers inséparables que sont la force et la propriété : c’est la terre qui procure renom et dignité, qui « porte l’honneur » d’un lignage et l’autorité de commander. L’« âge aristocratique » fut ainsi marqué par la polarité intangible entre « ceux qui cultivaient le sol sans le posséder [et] ceux qui possédaient le sol sans le cultiver [20][20]De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 1-2. ».

31Tocqueville n’interroge ni les modalités historiques ni les avatars psychologiques de cette lente rétrogression des « vaincus » jusqu’à l’obéissance volontaire aux descendants des vainqueurs. Mais il suggère que la distance entre les sphères où vivaient respectivement les uns et les autres tout comme l’apparence immuable du pouvoir aristocratique habituèrent les pauvres à considérer leur condition subordonnée comme chose naturelle. « Bornés dans leurs désirs aussi bien que dans leur pouvoir, sans souffrance pour le présent, tranquilles sur un avenir qui ne leur appartenait pas, ils jouissaient de ce genre de bonheur végétatif dont il est aussi difficile à l’homme très civilisé de comprendre le charme que de nier l’existence [21][21]« Mémoire sur le paupérisme », in O. C., t. XVI, p. 121.. » À l’époque de son plein épanouissement, le pouvoir aristocratique aura acquis un air d’éternité ; surtout dans un monde, peut-on ajouter, où la division entre nobles et roturiers était considérée comme participant de la volonté divine.

32Les constituants primitifs de la « condition aristocratique » sont donc la force et la propriété foncière. Tocqueville y ajoute trois autres : la naissance, la richesse, le savoir. Tous ces biens ont en commun de ne pouvoir être partagés que par le petit nombre, à qui ils procurent héréditairement des inclinations particulières, « des goûts à part et des idées exclusives [22][22]« État social et politique de la France avant et après 1789 »,… ». La clé du pouvoir aristocratique résidait dans cette « division du travail » naturalisée par consentement mutuel, si l’on peut dire, entre ceux qui sont destinés à commander et ceux qui sont nés pour obéir. Ce régime humain devait autant à la disparité culturelle qui les séparait qu’à la proximité physique et aux accointances qui les mettaient constamment en présence. « Placés à une distance immense du peuple, les nobles prenaient cependant au sort du peuple cette espèce d’intérêt bienveillant et tranquille que le pasteur accorde à son troupeau […]. N’ayant pas conçu l’idée d’un autre état social que le sien […], le peuple recevait leurs bienfaits et ne discutait point leurs droits […], et se soumettait sans peine et sans bassesse à leurs rigueurs, comme à des maux inévitables que lui envoyait le bras de Dieu […]. Le noble n’ayant pas la pensée qu’on voulût lui arracher des privilèges qu’il croyait légitimes ; le serf regardant son infériorité comme un effet de l’ordre immuable de la nature, on conçoit qu’il put s’établir une sorte de bienveillance réciproque entre ces deux classes si différemment partagées du sort […]. Le corps social ainsi organisé pouvait avoir de la stabilité, de la puissance, et surtout de la gloire [23][23]De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 6-7.. »

33Guizot qui n’aperçoit, lui, à cette époque, « point de droits, point de garanties, point de société », seulement un « despotisme féodal », reconnaît néanmoins l’établissement d’un « certain lien moral » entre les classes, mais pour ajouter aussitôt que si les hommes s’accoutumaient à leur subordination, ils ne l’ont jamais acceptée, ce qui revient à dire une chose et son contraire [24][24]Histoire de la civilisation en Europe, Didier, 1857, pp. 96-97..

34Inégalité de conditions, puissance héréditaire, influences individuelles, chaîne de dépendances hiérarchiques, subordination volontaire, bienveillance réciproque : tels sont les principaux traits – Tocqueville en produit bien d’autres encore – de l’aristocratie politique qui s’était constituée pendant les siècles suivant la Conquête, avant que l’essor de la monarchie absolue ne vienne corroder son autorité et l’évincer peu à peu de la sphère politique – « œuvre de patience, d’adresse et de longueur de temps, plus que de force et de plein pouvoir [25][25]L’Ancien Régime et la Révolution, op. cit., p. 127. ».

35L’aristocratie d’Ancien Régime à laquelle Tocqueville consacre tant de pages extraordinaires n’est pas celle des origines, mais celle qui lui survécut, une aristocratie post-aristocratique, si l’on peut dire, dont le pouvoir s’est restreint peu à peu à la seule prééminence sociale : il n’a pas disparu mais s’est déplacé. Comme le suggère Montesquieu, le déclin de l’aristocratie médiévale et son exil de la sphère du pouvoir donnaient naissance, en raison même de cette oisiveté forcée, à un épanouissement culturel dont les prestiges allaient rayonner de par le monde. Sous les deux derniers règnes de l’Ancien Régime, cette aristocratie « dépolitisée » gouverne la société. Elle anime le grand théâtre de la Cour et brille dans les salons de la capitale, devenus l’école supérieure de l’esprit français et le sanctuaire de la civilisation européenne. Elle règlemente les usages de la civilité, règne sur les mœurs, gouverne les manières, arbitre le goût. Et elle a conservé assez de l’ancien système de l’honneur pour infuser, je l’ai dit, l’esprit d’indépendance à travers l’armature du corps social. Cette aristocratie-là tient son brillant magistère de principes et d’usages qui sont de sa propre création.

36Il demeure, cependant, que là où n’existent ni pouvoir héréditaire de commander ni disposition innée à obéir, il ne peut y avoir de pouvoir aristocratique, seulement une société aristocratique.

Une « aristocratie coloniale » ?

37« Aristocratie » désigne donc autre chose – et bien davantage – que le pouvoir aristocratique. La pluralité de sens que Tocqueville assigne librement à cette notion fut à l’origine de mille confusions et d’un débat sans fin sur le rôle qu’il aurait reconnu à l’aristocratie comme « tempérament » nécessaire de la démocratie. Là-dessus, pourtant, son opinion me paraît sans ambiguïté d’un bout à l’autre de l’œuvre. Je la résumerai comme suit : aucune aristocratie viable, ni des habitudes de pensée proprement aristocratiques ne peuvent éclore dans une société démocratique ; mais des inclinations aristocratiques, des aspirations ou des ambitions aristocratiques sont, elles, conciliables avec la condition démocratique, même dans une société où le progrès de l’égalité a atteint sa plénitude ; car ces propensions-là sont gravées dans le cœur de l’homme.

38L’aristocratie, en effet, quelle qu’en soit la définition, ne saurait prendre racine dans une pure démocratie comme l’Amérique, ni dans une démocratie en train de se faire comme la France [26][26]De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 416-417.. Des peuples peuvent conquérir des territoires et assujettir d’autres peuples. Mais de telles conquêtes aucune aristocratie jamais ne sortira à nouveau, parce que jamais les vainqueurs ne pourront obtenir le consentement naturel et la subordination héréditaire qu’avait su gagner l’aristocratie des siècles lointains.

39Cette évidence vaut-elle également lorsqu’une démocratie s’empare d’un territoire étranger où la société se trouve encore dans l’infantilité politique ? La conquête de l’Algérie en 1830, par exemple, était-elle propre à engendrer un « état social » aristocratique ? Nulle part dans les pages nombreuses qu’il consacre à la question algérienne Tocqueville n’envisage pareille évolution. Il est vrai que ses écrits datent pour la plupart des années qui suivent immédiatement la conquête, où la perspective d’un consentement volontaire des indigènes au pouvoir français, pour ne rien dire de la colonisation de l’Algérie, paraissait tout simplement inconcevable. Vrai, aussi, que Tocqueville cède un moment – un bref moment – à l’illusion de voir à terme « franciser le pays autour de nous » ; il se laisse jusqu’à présumer – thème classique des Lumières… – « qu’un peuple puissant et civilisé comme le nôtre exerce par le seul fait de la supériorité de ses lumières une influence presque invincible sur de petites peuplades à peu près barbares ; et que, pour forcer celles-ci à s’incorporer à lui, il lui suffit de pouvoir établir des rapports durables avec elles [27][27]« Seconde lettre sur l’Algérie » (22 août 1837), in O. C., t.… ». Cet optimisme sera vite démenti, même si Tocqueville continue de croire à la nécessité d’installer des communautés de colons en Algérie – « le centre de notre puissance en Afrique » – et à la cohabitation pacifique entre Français et Arabes. Cependant, aucun des arguments qu’il mobilise en faveur de cette politique ne renvoie, de près ou de loin, à une quelconque visée aristocratique. Et c’est lui-même, sans vraiment s’y arrêter, qui en fournit les raisons.

40D’abord, les différentes tribus et communautés qui constituent la société algérienne forment un seul peuple, ont « la même origine, les mêmes souvenirs, les mêmes opinions, les mêmes mœurs », cimentés par la même religion. Et bien que les Algériens ne disposent ni d’institutions ni de libertés politiques, ils défèrent à une sorte d’aristocratie militaire et religieuse et conservent un irréductible esprit d’indépendance, propre à leur tempérament singulier : « Cette race mobile et indomptable qui adore les jouissances physiques […] place la liberté au-dessus de tous les plaisirs et […] sait fuir dans les sables du désert plutôt que de végéter sous un maître [28][28]« Première lettre sur l’Algérie » (23 juin 1837), ibid., pp.…. » Pas exactement les classes « végétatives » des siècles passés, « bornées dans leurs désirs » et impassibles sous les rênes du pouvoir aristocratique…

41Mais il est une autre raison encore qui empêche l’éclosion d’une aristocratie sur le sol algérien. La condition première de l’établissement d’un pouvoir aristocratique est la possession étendue des propriétés foncières : elle est, en l’espèce, inconcevable. En conquérant l’Algérie, observe Tocqueville dans un long rapport adressé à la Chambre, « nous n’avons pas prétendu, comme les Barbares qui ont envahi l’empire romain, nous mettre en possession de la terre des vaincus. Nous n’avons eu pour but que de nous emparer du gouvernement [29][29]« Rapport […] sur le projet de loi relatif aux crédits… ». Tout est dit.

42Les réflexions de Tocqueville sur l’Algérie suscitent depuis quelques années d’abondants commentaires, des dissensions, des gloses rétrospectives et des sentences morales qu’il serait superflu d’aborder ici. S’il est en tout cas un blâme qu’on ne saurait lui adresser c’est de prétendre « aristocratiser » de quelque façon la présence française en terre algérienne. Une telle hypothèse lui eût paru ni désirable ni, surtout, réaliste. Au contraire, les recommandations qu’il fait valoir visent toutes simultanément à renforcer le pouvoir de l’administration française, à accélérer la colonisation française et… à préserver l’autonomie matérielle et culturelle des populations arabes : garantir leur droit à la propriété, les aider à relever leurs écoles, multiplier le nombre de leurs éducateurs, former leurs hommes de loi et leurs ministres de la religion, « dont la civilisation musulmane ne peut pas plus se passer que la nôtre [30][30]Ibid., p. 325, et « Travail sur l’Algérie » (octobre 1841), in… ». Pas vraiment la meilleure recette pour instaurer une aristocratie durable…

Les tentations aristocratiques des sociétés démocratiques

43Quant aux sociétés démocratiques, elles ne secrètent aucun des germes propices à l’institution d’un gouvernement aristocratique – ou même d’une aristocratie sociale –, à commencer par la possession de vastes propriétés héréditaires génératrices d’un pouvoir héréditaire. Car « c’est à la terre, explique Tocqueville, que se prend l’aristocratie, c’est au sol qu’elle s’attache et qu’elle s’appuie ; ce ne sont point les privilèges seuls qui l’établissent, ce n’est pas la naissance qui la constitue, c’est la propriété foncière héréditairement transmise ». Et, inversement, là où la richesse n’est pas essentiellement « territoriale », il ne peut y avoir de pouvoir aristocratique. Ainsi en Amérique, où le morcellement continu du sol en petits domaines « repoussait absolument l’aristocratie territoriale [31][31]De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 28-29. ». Et ce qui la repoussa encore, en Amérique et plus tard en France, ce furent les lois de succession dont les effets proprement politiques sont énormes : là où elles autorisent (comme en Amérique) ou ordonnent (comme en France sous la Révolution) le partage égal des biens, les propriétés se trouvent continuellement divisées et les fortunes territoriales amoindries ; partant, c’est le pouvoir même de commander qu’elles érodent ou qu’elles empêchent d’éclore, tout comme les habitudes sociales, les vertus, les passions et les préjugés qui y sont attachés. C’est dire que sous le régime de l’égalité des partages, aucune aristocratie ne peut voir le jour ni perdurer longtemps. La notion même de pouvoir social hiérarchique, d’hérédité, de continuité entre les générations perd de sa substance et, à terme, sa raison d’être [32][32]Ibid., t. I, pp. 46-50..

44En outre, la représentation aristocratique de la société, par définition intangible et figée, ne peut à la longue résister au travail de l’égalité, à l’inépuisable promesse de perfectibilité de l’homme et aux opportunités sans limites qui s’offrent aux ambitions individuelles. Les peuples aristocratiques, observe Tocqueville ailleurs, « aiment à se persuader qu’ils ont atteint à peu près le degré de grandeur et de savoir que comporte notre nature imparfaite ; et, comme rien ne remue autour d’eux, ils se figurent volontiers que tout est à sa place ». Pareil sentiment est littéralement inconcevable dans les siècles démocratiques où les hommes « se mêlent tumultueusement », les lois changent, les usages varient, où des vérités nouvelles se font jour, des opinions disparaissent pour laisser place à d’autres, où « l’image d’une perfection idéale et toujours fugitive se présente à l’esprit humain ». Enfin, une société aussi agitée et vibrante ne ménage guère le temps nécessaire – et la disponibilité d’esprit – pour cultiver le goût raffiné des manières et le « penchant des loisirs héréditaires », emblèmes par excellence des sociétés aristocratiques ; dans un monde où la science débouche sur un métier lucratif et des applications utiles, ces délicates ressources ne peuvent procurer ni prestige social ni a fortiori autorité politique.

45Tocqueville conclut la Démocratie en Amérique sur une note sans équivoque : il serait déraisonnable de réclamer à ses contemporains « les vertus particulières qui découlaient de l’état social de leurs ancêtres, puisque cet état social est tombé, et qu’il a entraîné confusément dans sa chute tous les biens et tous les maux qu’il portait avec lui ».

46Néanmoins, tout dénué que soit l’homme démocratique des instincts naturels, des habitudes et des préjugés inhérents à l’état social aristocratique, il n’est nullement prémuni contre certaines tentations, ou velléités, aristocratiques. Ainsi dans le domaine politique. Tocqueville évoque à ce propos le parti fédéraliste, au lendemain de l’Indépendance américaine, et son hostilité à l’extension indéfinie du pouvoir populaire : cet enjeu capital – resserrer ou accroître l’usage de la puissance publique – ressortissait à deux passions contraires, l’une démocratique, l’autre aristocratique. « Je ne dis point, prévient-il, que les partis américains aient toujours pour but ostensible ni même pour but caché de faire prévaloir l’aristocratie ou la démocratie dans le pays ; je dis que les passions aristocratiques ou démocratiques se retrouvent aisément au fond de tous les partis ; et que bien qu’elles s’y dérobent aux regards, elles en forment comme le point sensible de l’âme. » C’est là une allégation bien singulière : elle pose que même si l’état social démocratique repousse l’héritage aristocratique, la polarité entre aristocratie et démocratie n’en demeure pas moins inhérente à la vie politique des sociétés modernes ; autrement dit, que les passions aristocratiques ne s’éteignent point avec l’aristocratie mais, au contraire, s’allument à l’épreuve du processus démocratique [33][33]Ibid., t. II, pp. 39-40 ; t. I, p. 51 ; t. II, p. 338 ; t. I,…. Dans une lettre écrite quelques mois avant sa mort, Tocqueville fait cette profession non moins singulière : si le « système ultra-démocratique » a triomphé en Amérique au point qu’on ne peut le pousser plus loin et que ce serait une folie de vouloir le combattre, il existe néanmoins « infiniment plus de partisans de l’aristocratie et même de la monarchie aux États-Unis qu’on ne le suppose. Je crois au fond que la plus grande partie des riches penche maintenant vers ces opinions. Mais la lutte étant absolument impossible, ils se résignent et se taisent. Souvent même, ils joignent leurs acclamations à celles de la foule » [34][34]Correspondance anglaise, in O. C., t. VI, 3, p. 305 (à George…. Ces passions-là, qu’on n’ose pas arborer au grand jour, demeurent enserrées dans le secret de l’âme, tel un fruit défendu, une aspiration inavouée parfois jusqu’à soi-même. Aussi n’ont-elles aucune portée sociale, ni prestiges, ni récompenses. Au fond, elles n’ont rien de vraiment aristocratique.

47Il serait également aisé de démontrer la nature foncièrement démocratique des « éléments aristocratiques » cités par Tocqueville comme susceptibles d’apprivoiser la démocratie.

48Les associations volontaires ? Ces « simples citoyens » qui, en s’associant, peuvent constituer « des êtres très opulents, très influents, très forts » sont appelés « des personnes aristocratiques » essentiellement par commodité de langage [35][35]De la démocratie en Amérique, op. cit., t. II, p. 330..

49Les industriels ? En affirmant que l’industrie pourrait « ramener les hommes vers l’aristocratie », Tocqueville, autre commodité de langage, entend mettre en relief la stricte « division du travail » entre le maître qui commande et l’ouvrier qui obéit et, surtout, la distance – en matière de richesse, de compétence, de culture – qui sépare ces deux figures sociales chaque jour plus dissemblables. L’un se signale par l’étendue de sa puissance, de son capital, des connaissances qu’il doit embrasser pour réussir ; l’autre, par sa dépendance accrue, ses ressources comprimées, son esprit borné aux tâches prosaïques et uniformisées de l’emploi qu’il occupe. « L’un ressemble de plus en plus à l’administrateur d’un vaste empire, et l’autre à une brute […]. » Or cette « aristocratie manufacturière » élevée comme naturellement du sein même de la démocratie n’est pas seulement, s’empresse-t-il de tempérer, « une exception, un monstre, dans l’état social », elle ne ressemble en rien à l’ancienne aristocratie. C’est qu’elle n’en possède aucun des attributs : elle ne forme pas un corps homogène, encore moins une classe dirigeante, mais une agrégation d’individus dont l’autorité s’acquiert et se perd avec leur fortune. Elle ne vit pas au milieu de ceux qu’elle dirige, pas plus qu’elle n’entretient avec eux cette « bienveillance réciproque » qui attachait autrefois ceux qui obéissaient à ceux qui commandaient : ici, les rapports entre maîtres et ouvriers sont strictement contractuels, le plus souvent impersonnels et, par définition, temporaires. Enfin, cette aristocratie-là n’a pas vocation à gouverner ceux qu’elle emploie, seulement à s’en servir. Hors de son domaine propre, « elle ne sait pas vouloir et ne peut agir [36][36]Ibid., t. II, pp. 164-167. ». Elle n’a d’aristocratie que le nom.

50Les légistes, en revanche, constituent assurément une classe distincte, ils possèdent un corps spécifique de connaissances, une autorité conférée par leur état, une culture partagée, des habitudes et des inclinations communes – le goût de l’ordre, une méfiance spontanée pour les changements. Ce sont autant d’attributs aristocratiques, mais il y manque les trois ressorts essentiels d’une vraie aristocratie : la prédisposition naturelle à gouverner, le pouvoir inné de commander, le caractère héréditaire de l’un et de l’autre.

51Les associations volontaires, la presse, les industriels, les hommes de loi sont appelés « aristocratiques » du fait qu’ils tiennent leur légitimité – et leur pouvoir – non pas d’une quelconque disposition constitutionnelle, mais de l’idée qu’ils se font, ou qu’ils projettent, de leur prééminence. Ils peuvent en effet apporter des correctifs à la démocratie, mais ils le font dans le cadre et avec les moyens de la démocratie même. L’hérédité au sein de ces groupes ne procède d’aucun droit intangible, d’aucune tradition immuable.

52*

53Il serait donc judicieux de prendre Tocqueville au mot quand, achevant la Démocratie en Amérique, il donne cet avertissement : « Le monde politique change ; il faut désormais chercher de nouveaux remèdes à des maux nouveaux. » Et, plus explicitement encore, cette recommandation consignée dans un fragment abandonné : « Se servir de la démocratie pour modérer la démocratie. C’est la seule voie de salut qui nous soit ouverte [37][37]Ibid., t. II, p. 334 ; édition critique bilingue par Eduardo…. »

Notes

  • [1]
    De la démocratie en Amérique, in Œuvres complètes (désormais O. C.), Gallimard, 1951, t. II, p. 338.
  • [2]
    O. C., t. XIV, pp. 635-646 (4 mai 1858).
  • [3]
    « Mon instinct, mes opinions », in Écrits et discours politiques, in O. C., t. III, 2, p. 87.
  • [4]
    Correspondance anglaise, in O. C., t. VI, 1, pp. 37-38 (à Henry Reeve, 22 mars 1837).
  • [5]
    L’Ancien Régime et la Révolution, in O. C., t. II, 1, livre II, chap. xi.
  • [6]
    De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 327-328.
  • [7]
    Ibid., p. 246.
  • [8]
    Ibid., pp. 4-6.
  • [9]
    Ibid., p. 310.
  • [10]
    Ibid., t. I, p. 9 ; t. II, pp. 22, 337-338.
  • [11]
    Ibid., t. I, p. xliv (Avertissement à l’édition de 1848).
  • [12]
    « État social et politique de la France avant et après 1789 », in L’Ancien Régime et la Révolution, op. cit., pp. 60-63.
  • [13]
    De la démocratie en Amérique, op. cit., t. II, pp. 328, 338.
  • [14]
    O. C., t. XIII, 1, pp. 233-234 (lettre à Louis de Kergorlay, 29 juin 1831).
  • [15]
    Guizot, De la démocratie en France, Victor Masson, 1849, pp. 36-38 ; Tocqueville, Souvenirs, in O. C., t. XII, pp. 30 sq.
  • [16]
    O. C., t. XIII, 1, lettre citée supra.
  • [17]
    De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 8-9.
  • [18]
    Ibid., p. 417.
  • [19]
    Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands [1825], 9e éd., Furne et Cie, 1855-1859, 2 vol. (ici t. I, pp. 250 sq., t. II, p. 406).
  • [20]
    De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 1-2.
  • [21]
    « Mémoire sur le paupérisme », in O. C., t. XVI, p. 121.
  • [22]
    « État social et politique de la France avant et après 1789 », op. cit., p. 45 ; De la démocratie en Amérique, op. cit., t. II, p. 246.
  • [23]
    De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 6-7.
  • [24]
    Histoire de la civilisation en Europe, Didier, 1857, pp. 96-97.
  • [25]
    L’Ancien Régime et la Révolution, op. cit., p. 127.
  • [26]
    De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 416-417.
  • [27]
    « Seconde lettre sur l’Algérie » (22 août 1837), in O. C., t. III, 1, pp. 145-146, 148, 153.
  • [28]
    « Première lettre sur l’Algérie » (23 juin 1837), ibid., pp. 134, 143-145, 221.
  • [29]
    « Rapport […] sur le projet de loi relatif aux crédits extraordinaires demandés pour l’Algérie », ibid., pp. 308-379 (ici p. 326).
  • [30]
    Ibid., p. 325, et « Travail sur l’Algérie » (octobre 1841), in O. C., t. III, 1, pp. 213-280 (ici pp. 276-277).
  • [31]
    De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 28-29.
  • [32]
    Ibid., t. I, pp. 46-50.
  • [33]
    Ibid., t. II, pp. 39-40 ; t. I, p. 51 ; t. II, p. 338 ; t. I, p. 182.
  • [34]
    Correspondance anglaise, in O. C., t. VI, 3, p. 305 (à George Cornewall Lewis, 5 septembre 1858).
  • [35]
    De la démocratie en Amérique, op. cit., t. II, p. 330.
  • [36]
    Ibid., t. II, pp. 164-167.
  • [37]
    Ibid., t. II, p. 334 ; édition critique bilingue par Eduardo Nolla, Indianapolis, Liberty Fund, 2010, 4 vol., t. IV, p. 1279.
Mis en ligne sur Cairn.info le 13/06/2019
https://doi.org/10.3917/deba.205.0178