Alors que le numérique a rendu le temps « liquide », signifiant que notre vie semble souvent nous filer entre les doigts parce que l’outil utilisé ne donne pas le temps de fixer des savoirs, l’historien François-Xavier Petit estime, dans une tribune au « Monde », qu’une autre évolution du numérique est possible, qui prenne en compte l’identité de ses usagers pour leur donner les moyens de se sentir vivre.

Publié aujourd’hui 31.12.2019

 

Tribune. Que se passe-t-il dans nos machines ? Cette question était celle des ingénieurs ; elle est désormais celle de chacun d’entre nous. Partout, des algorithmes et du calcul viennent outiller nos façons de vivre avec une double recherche : l’accélération et la fluidité. Pour le dire en termes quotidiens, le GPS optimise votre parcours, la saisie automatique vous suggère des mots, etc. L’ensemble de l’appareil technologique est tendu vers cette fluidité spatio-temporelle.

Mais qui pourrait croire que cela ne déteint pas sur nos vies ? Justement, la fluidité s’est aussi emparée du temps social. Et voilà que notre présent devient lui-même « liquide », pour le dire comme Zygmunt Bauman. Liquide, cela signifie que notre vie semble souvent nous filer entre les doigts parce que l’outil utilisé ne donne pas le temps de fixer des savoirs, des expériences, donc des identités. En somme, le GPS donne le chemin autant qu’il peut désapprendre la ville ; la saisie automatique donne le mot autant qu’elle peut désapprendre l’orthographe.

Alors le tribut à payer à l’efficacité devient trop grand. Et cette liquidité du présent fait exploser le sentiment d’incompréhension dans la société. « Quel est le sens de mon travail ? », « pourquoi suis-je toujours invisible ». C’est cela, la désorientation. L’impression d’habiter un monde illisible, dysfonctionnel parce que tellement fonctionnel. Clairement, on ne peut plus faire comme si l’algorithme qui calcule – à commencer par la place de votre enfant dans une université via Parcoursup – ne jouait pas un rôle réel dans cette désorientation du présent liquide qui rend difficile de savoir qui l’on est.

Et cela a des conséquences. En même temps que l’on vit l’accélération remonte son inverse : une demande de repères, de retours, de temps long. Le siècle passé a cru que l’interdépendance des économies était garante de la fin des nationalismes. Ce fut vrai, mais la pelote se détricote. En vingt ans, 30 000 km de frontières sont apparus. A la fondation de l’Organisation des Nations unies (ONU), les Etats étaient quarante-cinq, ils sont cent quatre-vingt-dix-huit aujourd’hui.

Fractionnement

Malgré l’ouverture, c’est bien le fractionnement qui semble prédominer. L’immigration est partout un sujet, les Catalans refont parler d’eux, les Ecossais pensent adhérer seuls à l’Union européenne (UE), etc. Est-ce que l’accélération des économies et des technologies ne contient pas aussi – au contraire de ce que l’on croyait – la fragmentation politico-culturelle, avec un retour puissant de la question « qui sommes-nous » ?

Cela veut dire deux choses. La première est que le numérique – condition structurelle de nos sociétés modernes, comme l’industrie au XXe siècle – ne peut plus demeurer comme allant de soi : une sorte de perfectionnement des technologies qui se déroule dans nos ordinateurs, à l’abri de notre compréhension parce que ce serait « trop technique ». Il va falloir que les algorithmes s’expliquent, qu’ils dévoilent pourquoi ils font ce choix. Si l’algorithme qui vous recommande une sortie culturelle a perçu que vous aimez les comédies musicales, il faudra qu’il soit aussi capable de vous dire « cette fois, je te propose un spectacle à la Comédie-Française, car la vie c’est la découverte. Viens, je t’emmène et on en parle après ».

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Il est temps que la technologie prenne conscience de son pouvoir social et ne se pense plus comme simple outil tragiquement fonctionnel. Il va falloir que les notifications prennent soin de notre attention, que les courriels sachent ne plus nous sauter dessus, que les dispositifs apprenants révèlent comment ils apprennent, ou que nos données personnelles montrent pour quoi elles sont utilisées. Sans réflexivité sur sa pratique, le numérique va faire disjoncter la société.

La seconde réponse à la liquéfaction du présent part aussi du numérique. Il ne peut plus être la métaphore d’un nuage abstrait, mais il doit devenir un sol réel. Le courriel que l’on échange, la page que l’on consulte ne sont pas virtuels. Chacun a une empreinte carbone ; chacun a un sol social, à l’image des microtravailleurs qui annotent les bases de données entraînant les intelligences artificielles.

Des espoirs et des luttes

Le numérique est matériel. Il a des frontières, une sociologie. Il est temps de le reconnecter avec le sol social. La caisse automatique qui remplace la caissière comme l’intelligence artificielle qui défie le médecin ne sont pas que des dispositifs techniques, mais des formulations de la société. De fait, ils créent des appartenances, des espoirs et des luttes.

Nous quittons l’ère de l’économie supposée rationnelle. Nous revenons dans le temps des histoires et des identités. Et si le numérique reste le monstre froid du progrès technique, rien de bon n’en sortira. A lui de rebâtir le terrain de jeu, de reconstruire des savoirs du monde (et si le GPS nous racontait aussi l’histoire du territoire traversé ?), des zones à défendre (créer un métier à la caissière libérée d’une tâche pénible par la caisse automatique pour ne pas l’envoyer à Pôle emploi)…

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Car en n’ayant pas de monde concret à décrire, pas d’histoire à défendre, pas d’appartenance à cultiver, on devient incapable de définir des intérêts présents… laissant le terrain au passéisme idiot (c’était mieux sous de Gaulle). La question, c’est donc ce numérique terrestre, ce sol réel.

De fonctionnel, le numérique doit prendre en compte l’identité de ses utilisateurs pour leur donner les moyens de se sentir vivre. Le besoin d’identité n’est peut-être pas seulement le retour des passions étroites. En tout cas, il y a de la place pour une modernité des appartenances à mesure que le numérique fait sortir les enjeux de notre monde accéléré, au lieu de les dissimuler.

La réponse à l’accélération n’est donc pas le ralentissement, la haine des écrans ou l’appel à la déconnexion. Comme la réponse à la demande de conserver son identité n’est pas la fuite en avant (plus de commerce mondial…), mais la prise en compte de cette question dans les enjeux technologiques de notre quotidien accéléré dont la liquidité dépend de ce que nous faisons des technologies.

François-Xavier Petit est le directeur général de Matrice, programme long de création et d’entrepreneuriat inter-écoles.

 

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