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Un texte inédit d’Albert Camus retrouvé dans les archives du général de Gaulle

EXCLUSIF - Dans ce document de 1943, l’écrivain lance un appel au renouveau des élites, indispensables, selon lui, à l’avernir de la France.

 

«“D’un intellectuel résistant” est l’un des rares inédits de Camus à avoir échappé à l’enquête des camusiens», dit l’historien Vincent Duclert qui l’a découvert. Et d’expliquer: il est clairement identifié par deux sources convergentes, au Comité français de la libération nationale alors que les partisans du général de Gaulle et du général Giraud s’affrontent à Alger dans la seconde partie de l’année 1943. Cet inédit est publié, ici, en exclusivité avec l’accord de Catherine Camus. On le retrouvera en annexes du livre de Vincent Duclert, Camus, des pays de liberté, à paraître, chez Stock, le 9 janvier.

«Ces trois feuillets dactylographiés sont destinés au Commissariat à l’information qui sollicite clandestinement des analyses de journalistes, d’essayistes, de penseurs demeurés en France occupée», affirme Vincent Duclert. Il raconte comment il a eu accès à ce document: sa découverte résulte d’une véritable enquête. L’existence de cet inédit est signalée dans deux fonds dont l’un rassemble les archives du général de Gaulle à cette période.

Outre le fait que les inédits de Camus restent très rares, on y voit comment ce jeune écrivain arrivé malade en métropole à la fin de l’été 1942 s’est affirmé, en un an, “intellectuel résistant”

Vincent Duclert, historien

Pour l’historien, «la valeur du document est élevée, outre le fait que les inédits de Camus restent très rares, on y voit d’abord comment ce jeune écrivain arrivé malade en métropole à la fin de l’été 1942 s’est affirmé, en un an, “intellectuel résistant”, au point qu’il revendique cette qualité face à beaucoup de figures de la vie parisienne qui s’accommodent de l’Occupation (selon l’analyse de l’historien Philippe Burin) pour ne pas parler de ceux qui collaborent sans honte.»

Dans ce texte qui prend des airs d’éditorial (il aurait pu paraître dans Combat), Albert Camus lance un appel vibrant pour le renouveau des élites indispensables, selon lui, à l’avenir de la France, auquel lui-même contribuera à la Libération avec le même courage que celui qu’il révéla dans la Résistance. Il parle du «caractère pressant de cet appel». Enfin, Camus exprime sa conviction que «la justice et la liberté ne peuvent s’exclure et qu’elles demeurent des valeurs essentielles pour reconstruire le monde et s’opposer aux logiques destructrices de l’histoire», souligne Duclert. Un document, vieux de 77 ans, qui reste d’une actualité brûlante.


«D’un intellectuel résistant»*, par Albert Camus

Je résume ici très brièvement les sentiments d’un intellectuel français devant la situation actuelle telle qu’elle peut être observée de l’intérieur du territoire. Pour dire les choses comme elles sont, son premier sentiment serait d’angoisse. Ma conviction profonde est que la forme de guerre que la France métropolitaine a adoptée et dans laquelle nous sommes tous engagés, peut conduire aussi bien à la renaissance de ce peuple qu’à sa chute définitive. Et non par des moyens spectaculaires, mais par le fonctionnement normal d’un phénomène historique que tous les Français conscients aperçoivent aujourd’hui avec une acuité douloureuse. Un intellectuel ne peut pas ignorer qu’une nation meurt parce que ses élites fondent (étant bien entendu qu’il n’existe que deux élites, celle du peuple et celle de l’intelligence). La saignée de 14-18 nous a appris que l’esprit d’une nation pouvait être tué, diminué, mutilé, en même temps que le corps de ses fils. Or, il y a pourtant dans l’absurdité de toute guerre, le bénéfice de l’absurdité. La guerre frappe au hasard, la chance est capricieuse. Mais dans la forme de guerre où nous sommes engagés, les meilleurs se sélectionnent. Et ce sont les élites elles-mêmes qui se désignent et qui meurent à l’occasion.

Une nation meurt parce que ses élites fondent. Mais on peut définir l’élite la réunion des hommes dont les paroles sont données sur une expérience réelle et gardent un poids de chair. Les élites de notre pays l’ont compris et c’est afin de pouvoir parler qu’elles sont entrées dans la guerre pour la libération.

Mais pour pouvoir parler il faut accepter l’idée de disparaître. Et à force de disparaître, il arrive comme en 1919, comme demain peut-être, que les élites justement ne puissent plus parler. Comme en 1919, comme demain peut-être, ce sont alors les autres qui parlent, ceux qui se dirent les témoins et qui n’ont été que les prudents.

Un esprit pour qui comptent à la fois l’expérience d’une vie et la réflexion sur cette expérience sait que la foi, l’ardeur, la solidarité, la volonté claire de ce que l’on veut, ne sont pas des sentiments constant

Albert Camus

Mais si ce phénomène nous paraît historique, s’il s’est manifesté particulièrement dans la vie de notre nation et si nous le rencontrons aujourd’hui sous la forme la plus pressante, il ne nous paraît pas cependant fatal. Les hommes peuvent le comprendre. Et ici est la seule chance qu’on ait de l’adoucir est de tout faire, de tout mettre en ordre, et de toujours veiller pour écourter le temps de l’épreuve. Ceci s’adresse évidemment à ceux qui doivent lire ce témoignage. Mais ces lecteurs futurs ne peuvent exagérer le caractère pressant de cet appel. Car la vie et le combat des meilleurs Français a pris la forme d’une lutte contre la montre, qu’ils payent jour après jour non seulement avec des vies irremplaçables mais encore comme il est profondément évident, avec l’avenir même de la nation et partant, avec celui de la société européenne pour laquelle nous combattons, si je fais mention de cette angoisse, ce n’est pas seulement parce que nous la sentons cruellement, c’est aussi qu’elle m’autorise à dire que cette course avec le temps, cette effroyable destruction de l’élite d’un pays, doivent constamment rester présents à l’esprit et à l’imagination des hommes vivants hors du territoire et qui représentent la France. Un esprit pour qui comptent à la fois l’expérience d’une vie et la réflexion sur cette expérience sait que la foi, l’ardeur, la solidarité, la volonté claire de ce que l’on veut, ne sont pas des sentiments constants. Ils ont leurs éclipses et cela est naturel. Mais nous souhaitons que ces éclipses soient les plus rares possibles et que la pensée de ceux du dehors accompagne constamment ceux du dedans, non pas pour des raisons sentimentales mais pour écourter autant que cela se pourra l’épreuve de la résistance française et assurer du même coup les lendemains de la nation. Car il faut bien le dire notre angoisse est traversée de doutes. Il y a, dans le temps, un décalage évident entre l’organisation de la résistance et les actions militaires extérieures. Nous ne pouvons pas juger de problèmes militaires ou diplomatiques dont nous ignorons les données, mais nous pouvons assurément juger que l’extension de la résistance à l’action directe et armée a été prématurée puisqu’aujourd’hui après plus d’un an, l’action militaire extérieure n’est pas venue l’appuyer....

Le deuxième sentiment est d’incertitude. À l’heure actuelle, l’idéologie de la résistance française est à peu près nulle. La raison est apparemment simple, les tâches matérielles sont trop pressantes. Mais les choses sont en fait plus compliquées. C’est qu’il ne peut y avoir d’idéologie séparée de la condition historique, et les Français qui trouvent quand même le temps de réfléchir, ignorent à l’heure actuelle les données extérieures d’un problème qui pourtant les concerne très spécialement.

Si nous avions une doctrine à formuler (mais ce n’est pas l’endroit) elle donnerait corps à cet équilibre de justice et de liberté, difficile certes à réaliser, mais en dehors duquel nous n’avons rien à faire

Albert Camus

Parce qu’il n’y a pas à s’y tromper ; ce qui a fait agir la plupart d’entre nous depuis les années 1930 jusqu’à nos jours à travers les renversements politiques les plus singuliers, et les circonstances les plus diverses, c’est en même temps que le désir clair de la justice une exigence profonde de liberté qui dépasse même l’échelle historique. C’est au nom de ces deux sentiments que nous continuons à penser et à agir. Si nous avions une doctrine à formuler (mais ce n’est pas l’endroit) elle donnerait corps à cet équilibre de justice et de liberté, difficile certes à réaliser, mais en dehors duquel nous n’avons rien à faire. Or la justice suppose la résolution, la transformation complète, dans la structure, d’un système économique qui s’est jugé lui-même, et la révision complète, dans la structure, d’un système constitutionnel dont le procès n’est plus à faire.

Mais d’autre part, la liberté suppose la réalisation, dans la constitution et dans l’économie d’un état d’équilibre qui puisse être constamment révisé, assoupli, adapté, entre l’[É]tat et l’individu.

Ces principes élémentaires n’ont d’intérêt que dans leurs conséquences et dans leur application à une expérience historique. Mais ces développements ne peuvent être envisagés ici. Du moins, il est clair que ces principes fondent notre attitude en même temps que celle de beaucoup d’autres Français. Or, quelle est la réponse que l’histoire extérieure fait à ces exigences? Tout d’abord les événements d’Afrique du Nord nous ont jetés dans l’inquiétude et continuent à nous troubler, car ni l’idéal de justice, ni la révolution clairvoyante, ni la liquidation complète de l’ancien régime, n’ont commencé réellement à entrer dans les faits. Par suite d’influences et de circonstances que nous ne pouvons pas connaître, la plus grande partie de l’ancien personnel politique, quelques-uns des intérêts capitalistes les plus évidents (parmi la presse algéroise en particulier) sont représentés et continuent de se faire entendre. Je n’oublie pas la résistance que le gouvernement d’Alger a opposée en certaines occasions, à cette situation de fait. Mais le moins qu’on puisse dire, et je le dis tout net, c’est que la politique étrangère, américaine par exemple, donne l’impression évidente qu’elle n’ignore les revendications profondes du peuple français et qu’elle ne veut lui proposer un avenir politique qui ressemble un peu trop à un passé et dont nous ne voulons à aucun prix. Sous les prétextes de la liberté, la justice, de ce côté est mise délibérément à l’écart.

Il est bien évident que les Français, qui sont tout prêts à une politique d’entente profonde et fraternelle avec la Russie, admettent difficilement l’idée d’un [É]tat prépondérant où toute liberté disparaîtrait

Albert Camus

D’autre côté, nous voyons se dessiner un mouvement dont nous pouvons encore moins apprécier les intentions. Mais il est bien évident que les Français, qui sont tout prêts à une politique d’entente profonde et fraternelle avec la Russie, admettent difficilement l’idée d’un [É]tat prépondérant où toute liberté disparaîtrait. Le drame personnel de la Russie, est d’avoir eu à concilier, la première dans l’histoire sur un champ aussi vaste, la justice et la liberté. C’est l’aspect admirable de son entreprise. Elle l’a résolu provisoirement en faisant passer la justice avant la liberté. Elle semble promettre aujourd’hui la conciliation des deux exigences. Si cela est, nous nous en réjouirons. Son expérience personnelle, ce stage prodigieux à quoi elle s’est soumise pendant vingt-cinq ans serviront ainsi à tous les peuples. Mais peut-être que de considérer les expériences historiques d’une nation ne peu[t] pas se faire par procuration, peut-être avons-nous à poursuivre celle-ci dans sa totalité et dans ce cas nous devons l’accomplir avec nos moyens propres. Nous aurons alors à maintenir à travers les événements historiques cette idée de liberté que nous ne confondons pas avec la libération et que le pays tout entier, avec le meilleur de ses hommes, devra concilier avec les exigences d’une justice sociale. Mais de ce côté comme de l’autre, notre incertitude reste entière.

Nous sommes engagés dans une lutte dont nous nous apercevons que la prolongation dans sa forme actuelle écrème les forces vives du pays, conscient de deux exigences fondamentales à quoi rien ne répond dans la circonstance extérieure. Et ce double sentiment d’angoisse et d’incertitude définit le climat où vivent la plupart des Français. Il serait puéril de croire que cela entraîne en même temps le découragement. Cela entraîne assez précisément le contraire, mais encore une fois ceux qui ont pris en charge les destinées extérieures du pays, ne doivent pas ignorer le trouble qui accompagne ici la plupart des esprits. Ils s’apercevront aussi bien que ces deux sentiments se conjuguent et demandent les mêmes solutions. Car, maintenir l’idée de liberté dans sa pureté, c’est-à-dire à la fois dans ses exigences et dans ses limites, suppose qu’on [en] a fait l’expérience. Or, nous en faisons tous l’expérience, tous les jours à l’intérieur de la France et tous les Français liés par le même espoir aux quatre coins du territoire sont les seuls qui pourront donner une forme à cette liberté. C’est une partie d’entre eux qu’il faut conserver. La seule chance qui nous reste, est dans une économie jalouse des vies et des énergies humaines: rien ne devrait être suggéré ou commandé qui ne soit d’une utilité immédiate. La mort individuelle est peu de chose, dans un certain sens, et je suppose que la plupart des combattants français y ont réfléchi. Mais le gaspillage systématique des individus valides dans un pays tue en même temps que ce pays les idées vives et vivantes qui l’assurent de son avenir. C’est cela qu’il faut éviter et c’est cette situation qu’il faut rappeler tous les jours, toutes les heures s’il le faut, dans les articles, toutes les émissions, tous les congrès, toutes les proclamations, à l’attention de ceux qui règlent l’allure de cette guerre. Le reste est notre affaire.

* Archives nationales. «D’un intellectuel résistant», 3 feuillets dactylographiés, identifiés sur les deux copies disponibles comme étant d’Albert Camus (RF / liberté-égalité-fraternité / C.F.L. / COMMISSARIAT À L’INTÉRIEUR / Service courrier, DOCUMENTATION ET DIFFUSION / Source: ALAIN) Mention mss: «Albert Camus agrégé philosophie, sans [mot ill.] politique, écrit dans presse clandestine» (AN, 72 AJ 565), et AN, AG/3(1)/278, archives du général de Gaulle, document également attribué à Albert Camus.

 

 

 

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