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Catégorie : Articles Publique

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Les symptômes neurologiques inquiétants observés chez certains patients atteints du Covid-19 pourraient être la conséquence d’une réaction inflammatoire exacerbée du système immunitaire, secondaire à l’infection virale. 209352544/jalisko - stock.adobe.com

 

DÉCRYPTAGE - Des troubles du comportement et des anomalies à l’imagerie cérébrale ont été identifiés chez certains patients. Par

Les soignants des services de réanimation en sont désormais convaincus: quelque chose cloche avec leurs patients Covid-19. Jusque-là, la communauté médicale pensait que le virus ne s’en prenait qu’aux voies respiratoires et digestives. Attaque se soldant, dans les cas les plus graves, par un syndrome de détresse respiratoire aigu. Mais, depuis quelques semaines, les médecins s’aperçoivent qu’une part non négligeable de leurs patients en réanimation présente également des symptômes neurologiques inquiétants. Ce qui ouvre la voie à une nouvelle hypothèse peu réjouissante: le virus pourrait aussi s’en prendre au cerveau et au système nerveux périphérique.

«Ce qui nous a très vite frappés, c’est que lorsque nous arrêtons la sédation la plupart de nos patients se retrouvent dans un état d’agitation et de confusion intense pendant plusieurs jours. C’est complètement inhabituel, on ne retrouve pas cela en temps normal», rapporte le Pr Julie Helms, médecin intensiviste-réanimateur au nouvel Hôpital civil de Strasbourg. Impossibilité de se situer dans le temps et dans l’espace ou de reconnaître les membres de sa famille, difficultés à effectuer certains gestes de la vie courante… Tous ces signes, très semblables d’un patient à l’autre, ont mis la puce à l’oreille des médecins. «Nous avons également constaté que beaucoup ont des anomalies au niveau des réflexes ostéo-tendineux: ils sont anormalement vifs.» Même constat à l’hôpital Bichat, à Paris. «Ce tableau confusionnel est présent à l’admission en réanimation chez environ 15 % des personnes», ajoute le Pr Romain Sonneville, médecin intensiviste-réanimateur et neurologue. Très récemment, une étude chinoise menée sur 214 patients a indiqué qu’un peu plus d’un tiers a présenté ce type de symptômes.

Nous observons des anomalies au niveau des méninges (tissu qui enveloppe le cerveau, NDLR), qui sont directement au contact du cortex cérébral

Pr Stéphane Kremer, neuroradiologie au CHU de Strasbourg

Pour savoir ce qui se trame dans la tête de leurs patients, les médecins strasbourgeois ont fait passer à treize d’entre eux - parmi les premiers cas graves accueillis dans leur service - une IRM cérébrale. Un exercice périlleux. «C’est très compliqué de faire passer cet examen à un patient intubé et ventilé. Ce n’est pas à prendre à la légère car cela lui fait courir un risque, sans compter que cela paralyse la machine pendant plusieurs heures en raison de la durée de l’examen et de la contamination de l’air dans la pièce», indique le Pr Helms.

Les résultats, publiés le 15 avril dans le New England Journal of Medicine, sont surprenants: deux tiers des patients ont une IRM anormale. «Nous observons des anomalies au niveau des méninges (tissu qui enveloppe le cerveau, NDLR), qui sont directement au contact du cortex cérébral», explique le Pr Stéphane Kremer, neuroradiologie au CHU de Strasbourg, qui témoigne n’avoir que «rarement vu cela dans une infection virale». «Ces anomalies sont assez proches de celles observées dans le cas d’une sclérose en plaques. Elles peuvent être liées soit à une inflammation, soit à une atteinte infectieuse», estime-t-il.

Signe supplémentaire que quelque chose de bizarre se trame: les médecins strasbourgeois se sont également aperçus que le débit sanguin cérébral n’était pas homogène selon les zones. De leur côté, les médecins de l’hôpital Bichat ont observé des lésions vasculaires, comme des petits accidents vasculaires cérébraux, chez certains patients. «Cela signifie que le virus entraîne peut-être une atteinte des petits vaisseaux cérébraux», analyse le Pr Sonneville.

L’enjeu est désormais de savoir si ces anomalies sont la conséquence d’une attaque directe du virus ou d’une atteinte inflammatoire, indirectement provoquée par l’infection. De précédentes études ont en tout cas montré que son proche cousin, le virus du Sras, est capable d’infecter le cerveau. Or les deux virus utilisent probablement la même porte d’entrée dans les cellules. Mais pour l’heure, les preuves manquent pour affirmer que ce nouveau virus est lui aussi neuro-invasif. «Nous avons réalisé des ponctions lombaires pour analyser le liquide céphalorachidien, dans lequel baignent le cerveau et la moelle épinière. Aucun échantillon ne contenait le virus, poursuit Julie Helms. En revanche, nous avons détecté des anomalies qui témoignent d’une inflammation.»

L’inflammation est le mécanisme par lequel le système immunitaire se défend contre un intrus. Et, dans le cas du Covid-19, de plus en plus de données semblent montrer que les formes graves de la maladie sont intimement liées à son dérèglement. «Nous pensons que les anomalies neurologiques observées sont la conséquence d’une inflammation exacerbée, secondaire à l’infection virale, indique le Pr Helms. Mais il faut rester très humble, nous en apprenons chaque jour un peu plus sur cette maladie.»

Des symptômes réversibles?

Comment être certain que ces dégâts cérébraux sont bien imputables au virus? Le Pr Philippe Montravers, du service d’anesthésie-réanimation à l’hôpital Bichat, reste prudent. «Les patients qui commencent à sortir de réanimation au bout d’un mois ont les séquelles neurologiques qu’on connaît bien chez ce type de patients en temps normal (ralentissement moteur et psychique, troubles de l’attention, somnolence…), il n’est pas possible de manière formelle de rattacher ces observations au virus, estime-t-il. Les produits de sédation que nous leur avons administrés pendant un mois, l’état de choc persistant, la très faible quantité d’oxygène que leur organisme a capté, l’inflammation aiguë et prolongée, les troubles de la coagulation… Tous ces éléments peuvent expliquer tout ou partie des symptômes actuels.» Cependant, argumente le Pr Julie Helms, à Strasbourg, «tous nos patients ne reçoivent pas les mêmes traitements, et pourtant ils présentent des symptômes très similaires. Par ailleurs, certains ont déjà des signes neurologiques au moment où ils arrivent à l’hôpital, avant même d’avoir pris le moindre médicament.»

Chez certains de nos patients, tout est rentré dans l’ordre en quelques jours, mais pas chez tous

Pr Julie Helms, médecin intensiviste-réanimateur au nouvel Hôpital civil de Strasbourg

Cette piste est d’ailleurs corroborée par plusieurs observations faites à l’étranger ces dernières semaines. Il y a le cas de ce Japonais de 24 ans, amené en urgence à l’hôpital début mars alors qu’il était inconscient et convulsait. Les médecins lui ont diagnostiqué une pneumonie doublée d’une méningite, et ont retrouvé du virus dans le liquide céphalorachidien (mais étrangement pas dans les prélèvements nasopharyngés). Aux États-Unis, des médecins ont décrit le premier cas d’encéphalopathie hémorragique nécrosante aiguë associée au virus chez une femme de 58 ans. En Chine, une équipe a rapporté un premier cas de syndrome de Guillain-Barré (maladie inflammatoire où le système immunitaire attaque les nerfs périphériques) chez une femme de 61 ans infectée par le virus, tandis qu’une autre a décrit un cas de paralysie brutale des membres inférieurs chez un homme de 66 ans.

Reste à savoir si ces symptômes seront réversibles et, si oui, s’ils laisseront des séquelles. «Chez certains de nos patients, tout est rentré dans l’ordre en quelques jours, mais pas chez tous, raconte le Pr Helms. Nous sommes en train de mettre en place un suivi pour savoir ce qu’ils deviennent et mieux comprendre ce qui s’est passé.» En parallèle, la Société française de neuroradiologie tente de réunir un maximum d’IRM réalisées en France chez des patients Covid-19 présentant des troubles neurologiques. «Nous en avons récupéré environ cent soixante depuis quinze jours et nous continuons d’en recevoir dix par jour, indique le Pr Kremer. Nous sommes en train de les analyser mais l’impression de nos collègues est la même partout: il se passe quelque chose d’anormal.»

 

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