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Définition de parlement


Etymologie : du verbe parler, lui-même venant du latin lithurgique parabolare, parler par parabole. C'est "l'endroit où l'on parle".

Un parlement est une assemblée ou un ensemble des assemblées qui assure la représentation du peuple dans les Etats démocratiques. Lieu de délibération et détenteur du pouvoir législatif, il est principalement chargé de voter les lois et le budget et de contrôler l'action du gouvernement.

Sous l'Ancien Régime, les Parlements de la France, composés de membres de la Noblesse, étaient des cours de justice et une autorité morale qui, bien que n'ayant pas de réel rôle politique, se sont opposées à la monarchie absolue, notamment par leur "droit de remontrance".

Après la Révolution française, le régime parlementaire, établissant la responsabilité politique des gouvernements devant les représentants du peuple, s'impose progressivement dans toutes les démocraties modernes. Le Parlement, condition nécessaire mais pas suffisante de la démocratie, est considéré comme le meilleur moyen pour exprimer la volonté du peuple et l'échelon indispensable entre lui et les gouvernants. Le peuple ne peut, en effet, exercer directement sa souveraineté que dans quelques occasions particulières comme l'élection, le référendum ou le plébiscite.

En France, le Parlement est composé de deux chambres (bicamérisme) : l'Assemblée nationale et le Sénat. Il en est de même au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie, aux Etats-Unis... La chambre "basse" est désignée au suffrage universel direct avec un mode de scrutin variable selon les pays, tandis que les membres de la chambre "haute" peuvent être élus par de grands électeurs.

Exemples de pays dont le parlement est constitué d'une seule chambre (monocamérisme) : Grèce, Turquie, Nouvelle-Zélande...

Pour contrôler de l'action du gouvernement, l'Assemblée nationale dispose, en France, de la possibilité de le questionner, de réaliser des enquêtes, de vérifier l'emploi du budget qu'elle a voté, et de le renverser par la motion de censure.

Nota : le mot Parlement prend une majuscule quand il désigne un parlement bien défini : le Parlement espagnol, un parlement versatile.

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Trump poursuit actuellement une campagne assez étrange sinon chaotique selon son habitude et sa “méthode”, concernant les “guerres extérieures” qu’il juge “inutiles et coûteuses”. Son premier message (dimanche) dans cette séquence a concerné la Syrie, – un retrait des forces US de Syrie, – et a provoqué de nombreuses protestations, autant des bellicistes par principe que des partisans des Kurdes menacés par l’offensive turque et qui étaient en principe protégés par les forces US. Depuis, Trump a un peu louvoyé, d’autant qu’il se trouve à cause de la crise de sa mise en accusation dans une période particulièrement “tweeteuse” (800 tweets en septembre, un record) et particulièrement manœuvrière

Mais WSWS.org a relevé hier un tweet particulièrement extraordinaire de Trump, qui présente un jugement global radical et totalement négatif sur toute la politique extérieure des USA depuis le 11 septembre 2001, – ce que nous désignons comme la “politiqueSystème” :

« Les États-Unis ont dépensé HUIT MILLE MILLIARDS DE DOLLARS à combattre et à maintenir l'ordre au Moyen-Orient. Des milliers de nos Grands Soldats sont morts ou ont été grièvement blessés. Des millions de personnes sont mortes de l'autre côté. ALLER AU MOYEN-ORIENT EST LA PIRE DÉCISION JAMAIS PRISE... DANS L'HISTOIRE DE NOTRE PAYS ! Nous sommes partis en guerre selon le postulat faux et prouvé comme faux de la présence d’armes de destruction massive. »

WSWS.org observe que la presseSystème a choisi d’ignorer ce tweet explosif qui met en cause toute la politique des USA dans l’ère nouvelle ouverte le 11-septembre. Le site explique, d’une façon assez accessoire nous semble-t-il, qu’il existe une fracture dans les milieux de la politique de sécurité nationale à Washington entre ceux qui, autour de Trump, veulent se concentrer sur l’affrontement avec la Chine et écarter les autres conflits ou situations crisiques (Russie, Moyen-Orient), et ceux qui, autour des extrémistes-neocon, démocrates, etc., veulent au contraire poursuivre l’entièreté de la politiqueSystème depuis 9/11.

Cette explication nous semble accessoire, ou disons sollicitée, parce qu’elle veut faire la part trop belle à la logique de la raison dans une situation qui est caractérisée essentiellement par l’irrationnel et l’affectivismeradical comme l’on voit dans les affrontements de haine d’une extraordinaire intensité. Par contre, le contenu lui-même du tweet signalé par WSWS.org a certainement une très grande importance à la fois symbolique et historique, surtout venant de la plus haute autorité de l’administration en place. Le commentaire de WSWS.org, mettant en évidence une responsabilité des USA qui devrait être sanctionnée par des tribunaux internationaux comme le fut l’Allemagne nazie, est appuyé sur une logique incontestable…

« Mais au-delà de ces querelles sur la politique géostratégique, l'aveu par un président américain en exercice que Washington a déclenché une guerre pour une cause “fausse” et “démontrée comme fausse”, qui a fini par tuer “des millions de personnes” a des implications politiques directes, quelle que soit l'intention de Trump.
» Il s'agit d'un aveu officiel du gouvernement américain selon lequel les administrations américaines successives sont responsables de crimes de guerre ayant entraîné des massacres.
» Trump reconnaît que Washington a lancé l'invasion de l'Irak en 2003 selon “le postulat faux et prouvé comme faux de la présence d’armes de destruction massive.”. En d'autres termes, l’administration de George W. Bush a menti au peuple des États-Unis et à la planète entière afin de faciliter une guerre d'agression.
» Au regard du droit international, cette guerre était une action criminelle et une violation manifestement injustifiée de la souveraineté de l'Irak. Le Tribunal de Nuremberg, convoqué au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, a déclaré que la planification et le lancement d'une guerre d'agression constituaient le crime suprême des nazis, d'où découlaient toutes leurs horribles atrocités, y compris l'Holocauste. Sur la base de ce principe juridique, Bush, le vice-président Cheney et d'autres hauts responsables américains, ainsi que leurs successeurs dans les administrations Obama et Trump qui ont poursuivi l'intervention américaine au Moyen-Orient - l'étendant en Syrie et en Libye, tout en menaçant une nouvelle guerre contre l'Iran - devraient tous être poursuivis comme criminels de guerre. »

Cette affirmation remarquable du président des Etats-Unis n’a guère provoqué de sensation, comme elle aurait dû le faire selon l’argument de WSWS.org qui est tout à fait fondé. L’abstention des journaux, souvent dit “de référence”, de la presseSystème est certainement tout à fait extraordinaire et nous en dit beaucoup sur les univers parallèles dans lesquels nous évoluons. D’une façon différente et selon une ou des causes différentes, dans une situation différente, etc., l’“incident” rejoint un peu ce qui s’est passé avec le président français Macron le 27 août, lorsqu’il glissa dans son discours “aux ambassadeurs” quelques constats eux-mêmes extraordinaires, et qui furent à peine sinon pas du tout relevés comme tels :

« Nous sommes sans doute en train de vivre la fin de l'hégémonie occidentale sur le monde. Nous nous étions habitués à un ordre international qui depuis le 18ème siècle reposait sur une hégémonie occidentale, vraisemblablement française au 18ème siècle, par l'inspiration des Lumières ; sans doute britannique au 19ème grâce à la révolution industrielle et raisonnablement américaine au 20ème grâce aux 2 grands conflits et à la domination économique et politique de cette puissance. Les choses changent. Et elles sont profondément bousculées par les erreurs des Occidentaux dans certaines crises, par les choix aussi américains depuis plusieurs années et qui n'ont pas commencé avec cette administration mais qui conduisent à revisiter certaines implications dans des conflits au Proche et Moyen-Orient et ailleurs… »

Ces deux démarches que nous rapprochons soulèvent au moins deux questions, – pour commencer, dans tous les cas, et en attendant que d’autres viennent à l’esprit, – et aussi divers commentaires qui ne sont que des ouvertures ou des suggestions intellectuelles.

• La première question est de pure communication. Il est évident que ce que disent ces deux chefs d’État est d’une importance capitale, qu’il l’ait ou non voulu dans ce sens. Il est également évident que ces démarches n’ont jusqu’ici été ni entendues, ni simplement imprimées ou diffusées à leur juste valeur, de la part du système de la communication (presseSystème en gros, pour notre compte). Il est ainsi démontré une fois de plus que cet instrument (le système de la communication dans la structure considérée, notamment de la presseSystème) est du type Politiquement-Correct (PC), c’est-à-dire répondant à un emprisonnement de la pensée voulu par le Système pour que se poursuive et se perpétue son autorité quasiment dictatoriale, cela impliquant l’absence complète de mise en cause de ce qui a été fait depuis le 11-septembre. La question est donc de savoir si et commentce mur, cette barrière, sera franchi, et quel effet aurait un éventuel franchissement.

• La deuxième question concerne les intentions, le degré de perception de leurs propres déclarations, la mesure de la vérité-de-situation qu’on y trouve, – de la part des deux hommes, Macron et Trump, dans leur démarche de mettre en cause des fondements de la puissance du Système (système néolibéral, système du suprémacisme de la civilisation euro-atlantique, etc.). Réalisent-ils l’importance de ce qu’ils disent et, disons, les conséquences potentielles si la communication se fait finalement, ou bien les implications gravissimes si, justement, la communication ne se fait pas ?

• Faut-il envisager, – cette fois c’est moins une question qu’une hypothèse de réflexion et de travail, – que ces déclarations produisent tout de même un effet important par le biais de la seule circulation par des systèmes de communication alternatifs, pour des psychologies ouvertes à de telles descriptions qui bouleversent complètement le discours-PC du Système ? L’espace de la réflexion est en effet ouvert, selon nous, pour des hypothèses dépassant les limites habituelles d’une logique rationnelle subvertie (voir la raison-subvertie), – c’est-à-dire dans ce cas et pour traduire opérationnellement ce propos, des hypothèses “dépassant les limites habituelles” de la communication dès lors que cette communication est totalement infectée par le Système, pour trouver d’autres voies de pénétration et d’influence.

• Dans tous les cas, il est important de remarquer ces remises en cause fondamentales, par des personnalités très différentes, selon des modes de raisonnement et pour des causes très certainement différentes, mais qui se produisent dans la même séquence du temps politique, et selon des circonstances et des situations crisiques que nous avons tendance à rapprocher. (Voir PhG sur son Journal-dde.crisisle 8 octobre.) Il y a là, sinon un signe métahistorique identifié, dans tous les cas une concordance de couleur et d’humeur du jugement qui constitue une prise en compte de ce qui peut être perçu, – de ce que nous percevons nous-mêmes comme un processus d’effondrement.

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Revue Internationale et Stratégique: La défense de la nation républicaine constitue l’un des socles de votre positionnement politique. Comment la définissez-vous ?

Jean-Pierre Chevènement: La nation républicaine se définit comme une communauté de citoyens. La République est, depuis deux siècles, le nom moderne de la France. J’insiste donc sur cette identité républicaine, ce qui ne signifie pas que la France n’a pas existé avant la proclamation de la souveraineté nationale par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen en 1789 – « le principe de toute souveraineté réside en la Nation ».

C’est en français que les États généraux, la Constituante, puis l’Assemblée législative ont élaboré les éléments de ce qui allait fonder le contrat social républicain. Mais comment imaginer que la Révolution puisse être comprise si l’on fait abstraction du siècle des Lumières, de Rousseau, de Voltaire, de Montesquieu, de Montaigne et de combien d’autres ? La France est un long fleuve qui prend ses sources très loin dans le passé. Au VIe siècle, la coagulation entre l’Église, qui incarne ce qui reste du monde gallo-romain, et les tribus franques, dont Clovis est le chef, marque un point de départ. Le partage de l’empire de Charlemagne dessine également les contours de l’Europe future et, au XIIIe siècle, du règne de Philippe Auguste à celui de Louis IX, se dessine une première unité française à l’ombre des cathédrales et sous le chêne de Vincennes, où Saint Louis tient ses lits de justice. Il n’est ainsi pas douteux qu’après la croisade des Albigeois, qui rattache la France d’oc et la France d’oil, le règne de Saint Louis apparaisse comme un formidable cautérisant par rapport aux plaies durables qu’auraient pu engendrer cette croisade. Saint Louis a donc créé le royaume de France dans les cœurs, dans les âmes, et pas seulement par le fer.

En outre, il faut toujours revenir à cette idée qu’émettait Napoléon : un pays a la politique de sa géographie. La France est un isthme entre la Méditerranée et la mer du Nord, et il n’y a de France sans un pouvoir qui tient bien arrimées cette France du Nord et cette France du Sud. La France est aussi un cap, celui de l’Eurasie, et, par conséquent, un pays de mélange et de métissage, puisque tous les flux humains finissent par y aboutir. J’ajoute que la France se définit par son indépendance, aussi bien à l’égard de l’Allemagne que de l’Angleterre, avec lesquelles elle aurait pu être fusionnée : l’Allemagne dans le cadre du Saint Empire romain germanique, dont la limite touchait la Meuse, la Saône et le Rhône mais dont les prétentions allaient bien au-delà ; Or le roi de France se voulant empereur en son royaume et ne reconnaissait donc pas la prétention à l’universalité du Saint-Empire. Par ailleurs, l’Angleterre avait une dynastie française : les Plantagenêt qui avaient d’immenses possessions en France, de l’Anjkou à l’Aquitaine. Le roi d’Angleterre se voulant roi de France, il fallut attendre Jeanne d’Arc et la bataille de Castillon pour que « l’Anglais soit bouté hors de France ».

La France s’est donc définie par sa vocation à l’indépendance. Et étant donnée sa diversité, constitutive de son identité, selon Fernand Braudel, on peut dire que c’est une création politique. Ce n’est pas seulement un produit de la géographie : c’est aussi un produit de l’histoire, l’œuvre de la royauté capétienne, continuée par l’Empire et la République..

En tout cas, je n’oppose pas la République à la Nation, je n’oppose pas la République à la France. À mon sens, l’identité de la France, c’est l’identité républicaine depuis deux siècles, mais elle a ses racines dans un lointain passé, sans lequel on ne pourrait pas comprendre la France. J’ajoute que les peuples savent bien qu’ils ne procèdent pas de définitions juridiques. Ils ne peuvent pas s’identifier seulement à des concepts abstraits, ils ont besoin d’un enracinement historique, charnel. Le patriotisme républicain va bien au-delà du patriotisme constitutionnel cher à Habermas.

Pourquoi cette nation républicaine mérite-t-elle d’être défendue ?

Elle mérite d’être défendue, parce que le saut effectué en 1789 et dans les années qui ont suivi est absolument extraordinaire du point de vue de l’organisation des sociétés humaines. C’est le droit des hommes substitué à la loi divine. C’est l’idée qu’il y a un espace laïc où les citoyens débattent, éclairés par la raison naturelle et formés par l’école, pour définir l’intérêt général sur la base de principes – liberté, égalité, fraternité – qui vont donner à la République sa dynamique propre.

La Troisième République va parfaire la laïcité par les lois sur l’école et la séparation de l’Église et de l’État. Une définition avancée de la République comme République sociale interviendra avec le programme du Comité national de la Résistance (CNR). L’idée républicaine est une idée très forte, qui aura un impact européen et mondial, car le modèle de l’État-nation et les principes qui le sous-tendent – la souveraineté des peuples et leur droit à l’autodétermination – sont aujourd’hui des principes fondateurs de l’ordre international. On peut dire sans tomber dans la mégalomanie que le monde s’est organisé sur le principe qui avait été défini par la Première République à la fin du XVIIIe siècle. Certes beaucoup d’États contemporains sont fragiles, mais il faut laisser à l’Histoire le temps de se faire. Ces principes demeurent fondateurs.

Sans nation, pas de démocratie. C’est que la nation implique un sentiment d’appartenance que je ne vois pas, par exemple, dans l’Union européenne (UE). Les gens se sentent appartenir à la France, ils ne se sentent pas – ou secondairement – appartenir à l’UE même si celle-ci est une famille de nations. Le sentiment qui prime dans tous les pays européens est celui de l’appartenance nationale. Or le sentiment d’appartenance est fondateur de la démocratie.. L’existence du sentiment d’appartenance est ce qui fonde l’acceptation par la minorité de la loi de la majorité. S’il n’y a pas ce sentiment d’appartenance, c’est la guerre civile. Mais s’il existe, vous avez la loi majoritaire et l’espoir que la minorité, un jour, puisse devenir majorité. La nation, c’est donc la démocratie, son cadre privilégié d’expression.

Ce concept de nation est-il encore le levier pertinent d’action dans un monde globalisé ?

La France ne doit pas se dissoudre dans le global. Tout ne se résume pas à l’économie. Il faut avoir un lieu d’où l’on parle et d’où l’on puisse prendre des décisions politiques. J’observe que les cités-États comme Singapour sont la preuve que la nation n’est pas incompatible avec la globalisation. D’autres pays, même plus petits que la France, l’ont aussi montré à leur manière : la Corée du Sud, Israël, Cuba, sans parler des grandes nations continentales que sont les États-Unis, la Chine, l’Inde, le Brésil. Mais un pays comme la France, qui compte aujourd’hui parmi les dix premières nations mondiales et qui a les moyens de le rester si elle le veut, n’a aucune raison de se dissoudre dans le global. Au contraire, dans cet univers « globalisé » dont parlent les Anglo-Saxons – je préférerais « mondialisé » –, la France est un modèle. Elle est bâtie à l’aune à laquelle on peut prendre un certain nombre de décisions politiques. La nation n’est pas contradictoire avec l’ouverture. Je dirai même qu’à certains égards, elle la permet : elle est la brique de base d’un véritable internationalisme. Elle seule peut lancer le dialogue refondateur dont l’Europe a besoin. L’internationalisme n’existe pas sans la nation, il n’y aurait alors que le « règne la multitude », pour reprendre la formule d’Antonio Negri, c’est-à-dire le retour à la barbarie.

Toutefois, le cadre « État-nation » fait aujourd’hui l’objet de remises en question, à la fois par l’emprise que cherche à imposer l’Union européenne, voire par l’émergence de mouvements de revendication de type Écosse ou Catalogne.

La construction européenne est une construction mal pensée, essentiellement à travers le marché et la concurrence. Elle veut dissoudre les nations existantes. Si encore c’était pour en former une plus vaste, qui serait une fédération. Mais qui dit fédération dit nation : la République fédérale allemande et les États-Unis sont des fédérations, mais qui ne fonctionnent que parce qu’il existe une nation américaine ou allemande. On peut le déplorer ou s’en réjouir, mais le moment d’une fédération européenne n’est pas venu.

On le voit à travers l’échec de la monnaie unique, qui procède justement de la négation de l’hétérogénéité, à la fois politique et économique, constitutive de la zone euro. Bien évidemment, dans une zone monétaire non-optimale et à défaut de mécanismes de solidarité que l’absence d’un sentiment d’appartenance ne rend pas possibles, les écarts ne cessent de s’accroître. Les Allemands ne sont pas prêts à aller jusqu’à des transferts financiers massifs au profit des pays qui sont en difficulté, ils prétendent plutôt leur imposer une discipline budgétaire, salariale, etc. La monnaie unique accroît les tensions entre les nations européennes. Elle n’est pas viable à terme, parce qu’elle est frappée d’un vice intime, rédhibitoire, d’un péché originel dont je ne vois pas comment elle pourrait se délivrer : elle a fait l’impasse sur la politique.

On peut imaginer des rustines, « acheter du temps » comme dit l’économiste allemand Wolfgang Streeck, mais la construction est extrêmement fragile. Si vous prenez un autre exemple : Schengen, reporter nos frontières extérieures sur des pays qui sont très fragiles et totalement incapables d’assurer cette fonction, comme la Grèce, voire l’Italie, n’est franchement pas une bonne idée. Il y a quelque chose qui procède, là aussi, de la même illusion que l’on peut tirer un trait sur l’existence des nations.

En outre, si l’UE veut s’assurer un avenir, il faut qu’elle se reconstruise sur le plan industriel, productif. Il existe un « atelier » qui est l’Allemagne, mais les pays du Sud ne peuvent accepter durablement leur désindustrialisation. Je ne suis pas hostile à l’idée européenne en soi, bien au contraire, mais il faut repenser l’Union et la reconstruire à partir de ces briques de base que sont les nations politiques : il faut sur l’essentiel, élaborer un projet dans lequel elles puissent se reconnaître. L’Europe peut se faire aussi à travers des délégations de compétences, mais à condition que leur exercice soit démocratiquement contrôlé. Aujourd’hui ce n’est pas le cas : des pans entiers de la souveraineté sont confisqués par une technocratie opaque.

Peut-on considérer qu’il y aurait une sorte de désaffection, de perte de confiance à l’égard de ce que constitue l’État-nation ? Dans l’affirmative, cela n’aurait-il pas un lien avec ce que certains, en France, appellent le déclinisme ?

Ce phénomène de désaffection est propre à l’UE. Il est également lié au discrédit dont on a voulu frapper les nations européennes, comme si elles étaient coupables des deux guerres mondiales. Quiconque a fait un peu d’histoire sait que c’est une toute petite partie des élites, notamment l’état-major et les responsables de l’Allemagne wilhelmienne du Deuxième Reich, qui ont pris l’initiative de déclencher le plan Schlieffen, un plan de guerre préventive conçu dès 1905, et ouvert la boîte de Pandore, qui ne s’est pas refermée et a donné le XXe siècle. Ce n’était ni la responsabilité du peuple allemand, à qui l’on a fait croire qu’il était menacé par la Russie, ni celle du peuple français. Je pense que les nations ont été injustement discréditées. À l’extérieur, on voit bien que ni la Chine, ni l’Inde, ni le Brésil, ni le Viêtnam, ni Cuba, etc., n’ont le moindre doute quant à la légitimité de leur existence nationale.

Bien évidemment, la mondialisation et, surtout, l’évolution de l’esprit de nos élites font que la France est particulièrement touchée par ce phénomène de désaffection à l’égard de la nation. Mais ce phénomène n’est pas si nouveau : il a déjà existé dans les années 1930 et 1940. Les élites avaient trouvé alors d’autres prétextes pour ne pas remplir leur devoir. Mais si cette tendance est à nouveau à l’œuvre, elle rencontre tout de même une limite : ce sentiment n’existe pas au sein du peuple, qui reste attaché à la nation. Dans ce contexte, la surdité des élites depuis près de trente ans, devant les conséquences de la politique qu’elles ont initiée et maintenue, a évidemment abouti à la montée de partis qu’on appelle « populistes ». Ceux qui les stigmatisent feraient bien de s’interroger sur leurs propres responsabilités. Et naturellement, l’existence d’un sentiment national, qui s’est assez puissamment manifesté au sein du peuple français à l’occasion des attentats de 2015, fait réfléchir les élites – ce qui est nouveau.

À travers une série de facteurs, on voit bien que quelque chose ne fonctionne pas. Nous ne maîtrisons pas des phénomènes comme le terrorisme djihadiste, la crise migratoire, nos rapports avec la Russie. N’oublions surtout pas le chômage de masse, qui touche l’UE mais pas les États-Unis ou des pays situés hors de la zone euro, comme le Royaume-Uni, la Suède ou la Pologne. Le délitement de notre tissu industriel est également quelque chose de frappant : nous avons laissé partir plusieurs grands groupes, qui sont désormais des multinationales étrangères. Je ne cite pour mémoire qu’Arcelor, Péchiney, Lafarge, Alstom, Alcatel. Cette évolution était parfaitement évitable : Alcatel dominait par exemple le marché mondial des télécommunications, dont elle tenait 15 % en 1981.

Au final, ce sentiment de désaffiliation nationale au sein des « élites mondialisées » (Zygmund Bauman) est contrebalancé par l’attachement du peuple à la nation. Le peuple ressent que cette dernière est la seule chose qui peut le défendre dans les temps troublés qui sont devant nous. Je ne pense pas que le peuple s’alignera sur les élites ; je pense que ce sont les élites qui doivent maintenant s’aligner sur le peuple et restaurer le dialogue et le lien de confiance qu’elles ont laissé péricliter.

En la matière, quel regard portez-vous sur la notion de patriotisme économique ?

J’observe que ce patriotisme économique existe dans la plupart des pays. Je ne vois pas pourquoi la France, depuis très longtemps – au moins depuis 1983 –, a tourné le dos à cette idée en s’en remettant à l’administration de la concurrence opérée par la Commission de Bruxelles, en application de l’Acte unique, négocié en 1985 et entériné en 1987.

Quelle distinction établissez-vous entre patriotisme et nationalisme ? Les deux notions sont souvent présentées de façon antagoniste ; est-il possible de dépasser cette dualité traditionnelle et comment peuvent-elles s’articuler ? Le nationalisme est-il forcément régressif ? Le patriotisme est-il un populisme ?

Pour moi, le patriotisme n’est pas un « populisme ». D’ailleurs, le mot « populisme » mériterait maintes recherches et définitions. On définit souvent le patriotisme comme l’amour des siens et le nationalisme comme la haine des autres. Il peut toutefois y avoir un glissement du patriotisme au nationalisme : quand un pays est agressé – par exemple, la France en 1914 –, il développe non seulement un réflexe patriotique, mais il peut aussi y avoir un phénomène de nationalisme. Celui-ci peut être justifié à certains égards, notamment en situation de légitime défense. Le nationalisme peut alors avoir une connotation positive. Ainsi pour tous les pays colonisés en lutte pour leur indépendance : on les appelait les mouvements indépendantistes « nationalistes », mais ce n’était pas considéré comme péjoratif. Aujourd’hui, j’observe que les nationalistes corses, bien que minoritaires puisqu’ils représentent, en termes d’électeurs inscrits, moins de 20 % du total des habitants de l’île, se réclament du nationalisme, dont la définition me paraît très proche de la définition ethnique du peuple. Ils oublient simplement que 600 000 Corses vivent sur le continent, ce qui risquerait de poser problème en cas d’éventuelle indépendance, à moins d’en faire des résidents étrangers …

En général, je combats le nationalisme. Même si les mouvements de libération nationale ont été parfaitement légitimes, ils peuvent alimenter des nationalismes à retardement. Je ne pense pas que l’on puisse bâtir l’avenir de l’humanité sur une exacerbation des antagonismes qui ont pu exister par le passé. Je ne méconnais pas le rôle de l’humiliation dans l’Histoire, des répercussions que cela peut avoir au fil des générations, mais je crois qu’il nous appartient de nous dégager de ces surenchères, d’essayer d’aller vers un monde où les nations indépendantes pourront dialoguer à égalité.

Pour revenir à votre question, le patriotisme est sain, mais il peut y avoir des maladies de la nation. Il faut donc combattre ces déviations nationalistes et toujours se rappeler que la République est fondée sur des idéaux universels : une nation républicaine est naturellement ouverte et ne cherche pas à imposer sa loi au reste du monde. C’est ce que disait déjà Robespierre au moment de la déclaration de guerre de la France à la Prusse et au Saint Empire romain germanique en 1792 : « Les peuples n’aiment pas les missionnaires armés. Paris n’est pas la capitale du monde ». On oublie souvent que ce sont les Girondins qui ont déclaré la guerre. Naturellement, aussi bien l’idée des républiques-sœurs que celle des colonies que l’on allait élever progressivement à la civilisation ont montré leurs limites.

Je pense donc qu’à travers la nation républicaine, il y a une vision d’un avenir commun à l’humanité toute entière. D’où le fait que nous avons naturellement le souci du bien commun de l’humanité, du développement, de l’avenir, du climat, d’un certain nombre de préoccupations qui dépassent l’horizon national. C’est en cela que la nation républicaine n’est pas la nation ethnique, une notion excessivement appliquée à l’Allemagne, sans doute parce que ce sont des théoriciens allemands et la tradition romantique qui ont défini la nation comme culturelle d’abord, puis ethnique. Cette déviation est encore courante en Europe centrale et orientale.

La conception de la nation républicaine existe, elle a encore beaucoup de progrès à faire pour qu’un certain nombre de nations nouvellement nées se définissent selon des critères républicains, mais je crois qu’elle a un grand avenir. Elle a mauvaise presse aujourd’hui, on la critique au nom tantôt de la laïcité, tantôt des accords Sykes-Picot, etc., mais la réalité est que l’on n’a pas trouvé mieux. Elle a même, pour moi, encore un peu d’avance sur un certain nombre de soi-disant États – islamique, par exemple – ou de pays qui se définissent essentiellement à travers une religion.

Dans le contexte français actuel, quel regard portez-vous sur le débat sur l’identité nationale de 2009-2010 ? À la vue des controverses récentes sur la déchéance de nationalité, cette initiative a-t-elle véritablement fait avancer le débat ? A-t-elle, au contraire, cristallisé des tendances politiques régressives et eu des conséquences négatives sur cette conception républicaine exigeante que nous devrions, selon vous, avoir ?

Vous évoquez ici l’absence de culture de la plupart de ceux qui nous dirigent, où les arrière-pensées politiciennes qui les meuvent. En l’occurrence, le débat de 2009-2010 aurait pu ne pas être inutile s’il avait été bien cadré, mais la tâche était difficile. J’ai moi-même insisté sur le fait qu’il fallait expliquer que la nation républicaine était l’héritière d’un passé plus lointain qu’elle s’est approprié : les fondateurs de la Troisième République ont en quelque sorte « nationalisé » Jeanne d’Arc et Philippe Auguste, ils ont effectué un travail de réinterprétation du passé à la lumière de la France républicaine, création de la Révolution, épisode évidemment central dans l’histoire de la France. Mais le fait que nous soyons dans une République n’implique pas que nous n’ayons pas une histoire. Et j’observe que, dans le monde compliqué vers lequel nous allons, nous ne pourrons opposer au fanatisme religieux qui se développe que cette conception de la nation républicaine. C’est-à-dire une nation qui se définit par la citoyenneté, mais qui ne nie pas qu’elle est l’héritière d’un lointain passé. Car la France a déjà souffert et va souffrir encore, dans les temps qui viennent : il faut que nos concitoyens aient des raisons de se sacrifier, le cas échéant, sans quoi notre nation ne pourra pas survivre.

En ce qui concerne les dynamiques actuelles et la déchéance de nationalité, il s’agit encore d’un problème mal posé. Qu’une poignée de criminels soient déchus de leur nationalité française ne me choque pas. Mais qu’on laisse entendre que seuls les binationaux puissent l’être est un ferment de division que l’on n’avait pas à offrir à nos pires adversaires, alors que nous avons une formation d’extrême-droite, d’un côté, et des gens qui n’ont les idées claires à aucun point de vue, de l’autre. Je prends l’exemple des associations « sans-papieristes », qui se déclarent « citoyennes » mais dont le rôle essentiel est d’empêcher l’application de la loi. Or, bien évidemment, tout peuple doit maîtriser la possibilité que des étrangers viennent s’installer durablement sur son sol. Nous avons une sensibilité, à gauche, qui est l’héritière d’une permissivité soixante-huitarde mais qui ne nous prépare pas aux défis de l’avenir. Son existence – que je ne mets pas sur le même plan que le Front national – complique sérieusement le problème de l’intégration qui est celui de l’accès aux codes sociaux. De même le comportement de quelques petites bombes humaines téléguidées, qui ne traduit en aucun cas l’état d’esprit de la masse de nos concitoyens de tradition musulmane, favorise des amalgames inacceptables. Ces tendances centrifuges et quelquefois mortifères doivent donc être isolées et réduites, mais cela prendra du temps.

Les corrections apportées au projet initial de déchéance de nationalité me paraissent répondre à la critique faite au nom de l’égalité des citoyens.

Est-il possible, selon vous, d’appliquer une grille de lecture unique pour apprécier les différents mouvements nationalistes en Europe : Écosse, Catalogne, Ligue du Nord, Vlaams Belang ?

D’une certaine manière, ces phénomènes sont propres à l’UE, dont les vieilles nations ont souffert. S’il devait y avoir une grille de lecture applicable dans toutes les régions concernées, ce serait que les régions riches cherchent à dissocier leur destin de celui d’ensembles où elles se retrouvent avec des régions plus pauvres. C’est le cas de tous les exemples que vous citez, sauf de la Corse, mais il est vrai qu’il y a toujours eu une très forte interpénétration entre le milieu nationaliste et le milieu mafieux. Le nationalisme pourrait alors être un outil pour que les mafias corses puissent se développer plus facilement. D’ailleurs, c’est ce qu’elles font : du fait de la faiblesse des gouvernements de tous bords, ainsi que du clientélisme de la droite et de la gauche locales, elles ont réussi à conquérir une majorité relative. Rappelons qu’en 2003, les Corses ont refusé par référendum de devenir un territoire d’outre-mer, bien qu’on leur ait finalement imposé par un amendement parlementaire voté à la sauvette, dans un bel exemple de déni de démocratie, un statut de collectivité unique.

La tendance obéit donc effectivement à une certaine grille de lecture : le sentiment national s’est affaissé en Europe, et les égoïsmes régionaux se développent et peuvent alimenter la tentation de la sécession.

Prenons le cas catalan : s’agit-il d’un régionalisme ou bien d’un nationaliste au sens progressiste du terme ? Après tout, il existe une longue histoire du catalanisme.

L’unité de l’Espagne ne s’est pas faite comme celle de la France : elle a juxtaposé des ensembles depuis le mariage de Ferdinand d’Aragon et d’Isabelle de Castille au XVe siècle. Il y avait, à l’époque, un royaume d’Aragon, auquel appartenait la Catalogne et Majorque. À l’inverse, le modèle français a, si je puis dire, « compacté » la nation.

Je pense tout de même que ni la Catalogne ni l’Espagne ne gagneraient beaucoup à une séparation. Il y a quelque chose d’un peu maladif à vouloir marginaliser l’usage de l’espagnol en Catalogne : le reste du pays demeure quand même son premier partenaire commercial – et humain. Je n’ai pas à m’immiscer davantage dans les affaires intérieures d’un pays voisin et ami, mais je préférerais que ce problème soit résolu en interne.

En certains endroits de la planète, on constate la montée en puissance d’acteurs armés non étatiques, et par conséquent non nationaux, comme Boko Haram et l’État islamique, un phénomène qui va souvent de pair avec la déliquescence de ces régions. Cela n’est-il pas révélateur du lent processus de remise en cause du concept d’État-nation ?

Comme je l’ai dit plus tôt, il faut laisser le temps à l’Histoire de s’accomplir. Ces nations nouvelles ont le droit à leur propre histoire. Les accords Sykes-Picot ne sont pas ceux qui ont délimité les frontières entre la Syrie et l’Irak, contrairement à ce que je lis sous la plume d’hommes éminents, d’orientalistes qui devraient mieux connaître l’histoire des pays dont ils parlent – je pense à Pierre-Jean Luizard, qui oublie que toute la région de Mossoul était sous influence française aux termes des accords Sykes-Picot et qu’elle n’a rejoint l’Irak et le mandat britannique qu’en 1924. Sykes-Picot n’a donc été qu’une ébauche. Cependant, il y avait une réalité : deux capitales, héritières des califats omeyyade et abbasside. Il semblait raisonnable de constituer des États autour d’elles.

Pourquoi serions-nous, nous Français en particulier, contre des États pluriethniques, pluriconfessionnels ? Nous sommes, en principe, les tenants d’un État laïc, et le soutien à un État pluraliste n’est pas synonyme d’horreur. C’est une vision ethniciste ou culturaliste de la nation qui fait considérer la Syrie ou l’Irak comme des États artificiels : la plupart des frontières sont assez artificielles au départ, mais l’on s’y fait ! C’est même un principe de l’Organisation des Nations unies ou encore de l’Union africaine de respecter les frontières acquises historiquement. D’ailleurs, je souhaite bien du plaisir à qui voudra remodeler le Moyen-Orient.

Je pense que des phénomènes comme le soi-disant État islamique et Boko Haram donnent deux exemples d’une régression dans un islamisme radical que les populations elles-mêmes supportent très mal. Il ne s’agit pas de formules d’organisation viables. Comme je le disais plus tôt, le modèle de la nation républicaine garde l’avenir devant lui.

Il faut y ajouter une difficulté singulière : en plus de ces groupes extrémistes radicaux qui veulent soi-disant remettre en cause les frontières, il existe un autre adversaire, à savoir ceux qui se sont appelés un moment les néoconservateurs. Eux aussi, pour d’autres raisons, voulaient remettre en cause le modèle d’État-nation républicain et mettre en œuvre des constructions ethno-confessionnelles dans cette région du monde. Ce double mouvement a donc en réalité le même but.

Je ne sais pas si tous les néoconservateurs voulaient cette fragmentation du Moyen-Orient. Ils ont réussi en Irak, sans pour autant détruire le sentiment d’une historicité de l’État irakien. Même s’il y a des entités constitutives auxquelles il faut donner une certaine autonomie, le sentiment d’une unité irakienne perdure. Il n’est pas douteux que le néoconservatisme, cette prétention à exporter la démocratie a en réalité fracturé les États et créé le lit de phénomènes comme Daech. Les rapports entre le monde musulman et l’Occident sont compliqués : historiquement, il y a la colonisation franco-britannique entre les deux guerres mondiales, la création d’Israël en 1948, les interventions extérieures peu judicieuses en Irak (1991-2013), en Libye (2011), et aujourd’hui en Syrie – un affrontement entre le régime et les rebelles, mais aussi une guerre par procuration qui oppose la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar à l’Iran et l’axe chiite. Bien sûr il y a aussi à la crise du monde arabo-musulman des causes endogènes : absence de liberté civique notamment mais encore une fois un Etat républicain ne se crée pas en un jour.

Propos recueillis par Didier Billion et Marc Verzeroli, numéro 102, été 2016 de la Revue internationale et stratégique de l’IRIS

 

 

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L'apocalypse n'a pas eu lieu. Le Brexit, loin d'être le cataclysme annoncé est, pour Jean-Pierre Chevènement une chance de sursaut. Une nouvelle page de l'Histoire qui s'ouvre. L'Histoire, à l'entendre, c'est ce qui manque aux Français pour se réconcilier avec eux-mêmes. Pour mieux la défendre, l'ancien ministre de l'Education nationale a rédigé la préface d'un manuel scolaire à paraître *, qui fait la part belle à la chronologie et aux grands hommes. Jean-Pierre Chevènement y rappelle son attachement au «récit national» et signifie son refus de toute repentance.«L'incompréhension du présent naît fatalement de l'ignorance du passé. Mais il n'est peut-être pas moins vain de s'épuiser à comprendre le passé, si l'on ne sait rien du présent», écrit Marc Bloch dans Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien. En disciple de l'auteur de L'Etrange Défaite, Jean-Pierre Chevènement scrute les siècles précédents pour mieux analyser les maux de notre époque. Il voit dans «la déconsidération desoi à laquelle nous nous sommes laissé réduire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale», la cause profonde de la crise existentielle de l'Europe contemporaine.

LE FIGARO -. Avec le Brexit, une nouvelle page de l'Histoire de l'Europe s'ouvre-t-elle?

Jean-Pierre CHEVÈNEMENT-. Certainement. Il faut repenser l'Europe à partir de l'exigence de la démocratie. Les Britanniques n'avaient qu'un pied dans l'Europe mais ils ont voulu conserver leur capacité à décider par eux-mêmes de ce qui les regarde. Ils sont attachés à leur Parlement. Ils ne veulent pas être régis de manière opaque par des anonymes qu'ils n'ont pas désignés. La démocratie vit dans les nations. Elle suppose un sentiment d'appartenance. La seule instance démocratique légitime dans l'Europe actuelle c'est le Conseil des chefs d'Etats et de gouvernement. Mais elle n'est pas outillée pour décider. Quant au Parlement européen, il gagnerait à procéder des Parlements nationaux. Il n'y a pas de «démos» européen. Personne ne connaît son «député européen». Il faut faire un retour et un détour par les nations pour refonder démocratiquement l'Europe.

En second lieu, l'Europe telle qu'elle a été conçue par Jean Monnet et Jacques Delors (marché unique, monnaie unique) souffre de son économicisme: elle n'a jamais été une entité stratégique. Elle n'offre aucune protection face aux menaces et aux défis qui nous attendent. Je suggère une grande conférence pour revoir les traités, à la lumière de ces deux observations. Si ce n'est pas possible, il faudra saisir les Français par référendum.

L' Angleterre renoue avec son récit national disent les «Brexiteurs», la France souffre-t-elle de ne plus connaître son histoire?

Sans une conception claire de son histoire, il est difficile pour un peuple de la continuer. Je suis très attaché au maintien du récit national, que je distingue du roman national. Je ne pense pas que l'Histoire de France ait besoin d'être romancée. Elle supporte la vérité. Elle a évidemment des zones d'ombre mais également des grandes taches de lumière. Elle possède un sens particulier. La France est une création politique, elle est le fruit de l'Histoire et aurait pu ne pas exister. Elle s'est définie en Europe indépendamment du Saint Empire romain germanique et de l'Angleterre dont le roi, par ses possessions sur le continent, a été longtemps un prince français (je pense bien sûr aux Plantagenêts). La révolution de 1789 couronne ce processus. La République en est le terme.

Vous préfacez un manuel scolaire et vous insistez sur l'importance du «récit national». Comment définissez-vous cette notion? En quoi diffère-t-elle du «roman national»?

A la question «Quelle place réserver au roman national?», le président du conseil supérieur des programmes, M. Lussault a éludé, par une réponse qui m'a franchement éberlué: «Ne comptez pas sur nous pour désespérer Billancourt» - évoquant ainsi les professeurs. Mais ceux que je connais sont demandeurs d'une Histoire de France structurée, appuyée sur une chronologie, jalonnée de personnages phares qui font repère. M. Lussault a rejeté le roman national mais il n'a pas évoqué le récit national pourtant nécessaire à la formation d'une conscience civique: celui-ci, qui tend pourtant à l'objectivité, serait-il à proscrire?

Les programmes d'Histoire à l'école primaire font trop de place à des thématiques horizontales, comme par exemple l'art aratoire au long des siècles, les différentes manières de cultiver le sol etc., sans faire assez de place à l'Histoire de France. Après la chute de l'Empire romain, il faut évoquer la constitution d'un royaume franc avec Clovis, l'avènement de la Francie occidentale après le partage de Verdun, la construction de l'Etat capétien à partir de 987 avec Hugues Capet… Mais qui se souvient encore de cela? Or le sentiment d'appartenance est nécessaire à la démocratie.

Pour bien comprendre la France il faut faire toute sa place à l'Histoire mais également à la géographie. La France est un isthme entre la Manche et la Méditerranée. De cette position géographique découlent, ainsi que l'avait vu Braudel, nos grands tropismes et nos grandes politiques. Nous sommes à la fois tournés vers le continent, vers l'océan - le grand large et les colonies -, et, par notre façade méditerranéenne, vers l'Orient et l'Afrique. De la situation géographique particulière de la France découle sa spécificité.

Le déboussolement du récit national au XXe siècle prend sa source dans la déconsidération du fait national. La première raison en est la suivante : aujourd'hui on refuse de voir qu'en 1914 la France était un pays agressé

Jean-Pierre Chevènement

Dans votre préface, vous écrivez, «J'aimerais que l'on montre que l'effondrement de mai-juin 1940, avant d'être militaire a été politique: celui d'élites déboussolées…»

Le déboussolement du récit national au XXe siècle prend sa source dans la déconsidération du fait national. La première raison en est la suivante: aujourd'hui on refuse de voir qu'en 1914 la France était un pays agressé. L'ouvrage le plus cité au sujet du déclenchement de la Première Guerre mondiale est celui de Christopher Clark, Les Somnambules. Or ce livre dissimule les responsabilités de l'état-major allemand, imbu d'idées pangermanistes qui a conçu dès 1905 le plan Schlieffen, c'est-à-dire celui d'une guerre préventive qui consistait à mettre la France hors de combat en 6 semaines avant de se retourner contre la Russie. Ces faits sont occultés parce que la construction de l'Europe par Jean Monnet présupposait le discrédit des nations et de la nôtre en particulier.

Le deuxième reproche fait à la France concerne le traité de Versailles. La critique des réparations a été instruite par Keynes. Mais on oublie que ces réparations n'ont en fait pas été payées. Les plans d'étalement des paiements - plan Dawes en 1924, plan Young en 1929 - puis les moratoires décrétés par les chanceliers Brüning puis Hitler ont réduit à peu de chose les réparations dont l'Allemagne a dû s'acquitter. Un ultime arrangement est intervenu en 1950 au début de la Guerre froide.

Le troisième reproche fait à la France est de ne pas avoir su faire face à Hitler. Mais c'est oublier que les Etats-Unis n'ont pas tenu les engagements que Wilson avait pris vis-à-vis de Clemenceau en 1918 - les Etats-Unis ont conclu une paix séparée avec l'Allemagne, ils ont refusé de faire partie de la SDN, et n'ont donné aucune garantie à la France en cas de nouvelle agression allemande. C'est la grande faiblesse du traité de Versailles. Nous avons été prisonniers pendant vingt ans de la politique d'appeasement de la Grande-Bretagne qui nous a empêchés de réagir comme nous aurions dû le faire notamment au moment de la réoccupation de la rive gauche du Rhin en mars 1936. Bien sûr, la France a sa part de responsabilités, mais elle n'imaginait pas, à l'époque, réagir sans le soutien de son allié britannique. Blum a donné la même justification pour la non-intervention de la France en Espagne, durant la guerre civile. C'est aussi pour cela que Daladier a signé les accords de Munich en 1938, suivant le Premier ministre britannique Neville Chamberlain. Nous nous sommes acheminés vers une guerre que nous n'avons pas faite, la drôle de guerre, en 1939 - quand la Pologne a été envahie.

Les élites ont-elles failli?

Un historien allemand, Ernst Nolte, développe la thèse selon laquelle l'Europe au lendemain de la Première Guerre mondiale, a été le théâtre d'une véritable guerre civile, entre le bolchevisme qui avait triomphé en 1917 à Saint-Pétersbourg, et le fascisme et le nazisme, qui en 1920 et en 1933 ont pris le pouvoir en Italie et en Allemagne. L'essentiel de cette guerre civile s'est joué entre l'Allemagne nazie et l'URSS communiste. Au fond, nos élites politiques et militaires ne voulaient pas d'une nouvelle guerre avec l'Allemagne. Elles souhaitaient que, si elle éclatait, ce fût entre l'Allemagne et l'URSS. C'est ce qui explique leur comportement, leur doctrine défensive imbécile, contradictoire avec notre politique étrangère de soutien aux pays de la Petite Entente (Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Roumanie) et du refus d'un rapprochement avec l'URSS - quand cela était encore possible, c'est-à-dire avant la signature des accords de Munich.

C'est pourquoi je rappelle, après Marc Bloch aujourd'hui oublié, que notre effondrement en 1940, avant d'être militaire, a été politique.

La déconsidération de soi à laquelle nous nous sommes laissés réduire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale est la toile de fond sur laquelle on doit lire la prodigieuse démission qui est non pas seulement celle de la France mais celle de l'Europe tout entière

Jean-Pierre Chevènement

La fameuse «étrange défaite» de Marc Bloch…

En effet, dansL'Etrange Défaite, Marc Bloch raconte que le 26 mai 1940, quinze jours après la percée de Guderian à Sedan, il entend un général français de haut rang, le général Blanchard, déclarer: «Je ne vois d'autre solution que dans la capitulation.» Aucun chef militaire ne devrait jamais prononcer ce type de jugement.

En sollicitant l'armistice par radio, le maréchal Pétain, a entraîné une démobilisation de l'armée française presque totale et une défaite sans précédent. Elle a entraîné la mise en captivité de près de 2 millions de ses soldats. Cette défaite a durablement et profondément marqué l'inconscient national.

Pourtant la France qui avait supporté le poids le plus lourd de la Première Guerre mondiale se trouvait en 1939 tragiquement isolée. Elle a des circonstances atténuantes: le pacte germano-soviétique, l'attitude des Etats-Unis, qui à l'époque pratiquaient le «cash and carry», celle de la Grande-Bretagne qui n'avait mis que 8 divisions en France et refusé l'intervention de sa chasse aérienne dans les moments difficiles parce qu'elle se réservait pour la bataille d'Angleterre.

En 1940, la France est donc seule. Cela n'excuse en rien la responsabilité des élites notamment militaires. Mais il me semble que notre peuple paie un trop lourd tribut à l'Histoire du XXe siècle telle qu'on la raconte.

Quand on étudie l'Occupation et le régime de Vichy on comprend que la rafle du Vél'd'Hiv ordonnée par Bousquet aurait été impossible sans la présence des troupes allemandes sur notre sol et de la Gestapo de Carl Oberg qui lui avait dicté sa volonté. Mais deux présidents de la République française en ont tiré la conséquence que la France, et non l'Etat français, en était responsable. C'est grave pour l'idée que la France peut se faire d'elle-même.

Il faut, enfin, revenir sur le procès fait bien à la légère par Peter Sloterdijk qui prétend que la France a falsifié l'Histoire de la Seconde Guerre mondiale à travers le mythe gaulliste et la philosophie de l'engagement de Sartre. La relation franco-allemande devrait être fondée sur la perception commune que lors de la Seconde Guerre mondiale, nos deux pays ont touché le fond.

J'imagine parfois la situation d'un Allemand en 1945, quand la ruine morale s'est ajoutée à la ruine matérielle. Il était difficile de remonter la pente mais l'Allemagne l'a fait avec ténacité, courage et intelligence, jusqu'à recouvrer son unité et la place centrale qui est la sienne aujourd'hui en Europe. Il faudrait réécrire l'Histoire du XXe siècle. Je cherche l'historien qui pourrait faire ce travail essentiel, celui que Michelet ou Lavisse ont effectué au XIXe siècle. Pierre Laborie a semé des graines qui germeront.

Aujourd'hui, le pouvoir politique semble impuissant devant les crises économiques, sociales et culturelles qui s'accumulent. Sommes-nous de nouveau en train de vivre «une étrange défaite»?

La situation actuelle n'est pas la même mais l'oubli de la France est plus prononcé aujourd'hui qu'il ne l'était en 1939. La déconsidération de soi à laquelle nous nous sommes laissés réduire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale est la toile de fond sur laquelle on doit lire la prodigieuse démission qui est non pas seulement celle de la France mais celle de l'Europe tout entière.

Vous préférez le concept de «conscience» à celui de «repentance»…

La repentance est un concept que je n'utilise jamais. Ce qu'on peut demander à un peuple, c'est la claire conscience de son histoire. Il existe une responsabilité individuelle, mais il n'y a pas de responsabilité collective. Il faut que le peuple ait conscience de son passé, pour qu'il puisse se construire un avenir.

L'Europe après le Brexit est à reprendre sur des bases nouvelles, appuyée sur ses nations et sur un projet politique. Il ne faut pas une Europe technocratique, gouvernée par des instances opaques qui ne procèdent pas du suffrage universel et de la confiance populaire. Il faut penser une autre façon de faire l'Europe, dans le prolongement de la France, et non pas en substitution.

Nouveau manuel d'Histoire, sous la direction de Dimitri Casali. La Martinière, 367p., 23 €. A paraître le 1er septembre.

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Seul, contre son opposition, contre son administration et contre ses alliés, le président Trump ne paraît pas en mesure de faire appliquer ses engagements de campagne. Trois ans après son élection, la Chambre des représentants a lancé contre lui une procédure de destitution parce qu’il lutte contre la corruption de ses adversaires.

Le principal engagement de campagne de Donald Trump de mettre fin à la stratégie militaire offensive Rumsfeld/Cebrowski et de lui substituer une politique de coopération jacksonienne se heurte à une puissante opposition interne aux USA et externe chez les alliés des États-Unis. Plus que jamais, le président apparaît seul, absolument seul, face à la classe politique transatlantique.

Tout était joué d’avance

Comme pour son prédécesseur, Barack Obama, tout semblait joué d’avance.

Dès son élection, en 2009, Obama fut salué comme le « premier président noir des États-Unis », puis s’avéra incapable de résoudre les problèmes de cette communauté, laissant les violences policières à leur égard atteindre des sommets. Aux premiers jours de son mandat, le Comité Nobel lui décernait le Prix de la paix saluant ses efforts « pour un monde sans armes nucléaires » ; un sujet qu’il cessa immédiatement d’aborder. Bien que son bilan soit à l’exact opposé de ses promesses de campagne, il n’en reste pas moins populaire dans le monde. Peu importent la délocalisation des emplois en Chine, la continuation de Guantánamo, les milliers d’assassinats ciblés, et la destruction de la Libye.

 

À l’inverse, dès son élection et avant même la passation de pouvoir en 2017, Donald Trump était présenté comme un narcissique maniaco-dépressif, une personnalité faible et autoritaire, un crypto-fasciste. Dès son accession à la Maison-Blanche, la presse appelait à son assassinat physique et le Parti démocrate l’accusait d’être un espion russe. Il obtenait qu’une enquête soit ouverte contre lui et son équipe dans la perspective de sa destitution. Son principal conseiller, le général Michael Flynn, fut contraint à la démission 24 jours après sa nomination, puis arrêté. Lorsque Donald Trump perdait les élections de mi-mandat (novembre 2018) à la Chambre des représentants, il fut donc contraint à négocier avec certains de ses opposants. Il trouva un accord avec le Pentagone, autorisant certaines actions militaires pourvu qu’elles n’engagent pas le pays dans une spirale, et obtint en échange la clôture de l’enquête russe. Durant huit mois, il tenta à marche forcée de mettre fin à l’anéantissement du Grand-Moyen Orient et aux préparatifs de la destruction du Bassin des Caraïbes. Il espérait pouvoir annoncer la concrétisation de la paix à la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies. Patatras ! Le jour même, l’USIP (alter ego de la NED, mais pour le département de la Défense), rendait son rapport sur la Syrie en conseillant de relancer la guerre. Et, encore le même jour, la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, annonçait l’ouverture d’une procédure d’impeachment contre lui, cette fois à propos de sa lutte avec les autorités ukrainiennes contre la corruption du clan Clinton.

Il est donc peu probable que Donald Trump parviendra à réaliser son programme avant la fin de son mandat alors que la campagne électorale pour son éventuelle réélection débute. Cependant, ses partisans font observer qu’il n’est jamais aussi bon que lorsqu’il est acculé.

Rares ont été les médias à expliquer le jacksonisme, certes une idéologie que plus personne ne promouvait depuis la guerre de Sécession. Presque tous ont prétendu durant deux ans que Donald Trump était incohérent et imprévisible, avant d’admettre qu’il agissait selon une vision du monde déterminée.

Quoi qu’il en soit, il est déjà parvenu à rapatrier de nombreux emplois délocalisés et à mettre fin au soutien massif des départements d’État et de la Défense aux armées jihadistes, dont il reste cependant quelques programmes en cours.

Peu importe ce que Barack Obama et Donald Trump ont fait en tant que présidents, on ne retiendra que la manière dont les médias les ont présentés le jour de leur intronisation.

Le rôle de l’État profond

Il est désormais évident que l’opposition à Donald Trump n’est pas uniquement constituée par l’essentiel de la classe politique états-unienne, mais aussi par la plupart des dirigeants étrangers de pays alliés des États-Unis. Cela peut paraître étrange pour ces derniers qui auraient tout à gagner de son succès. Mais ce n’est pas ainsi que fonctionne la politique. Les uns après les autres, ces dirigeants ont acquis la conviction que nul ne pouvait changer la politique US. L’intérêt de leurs États face aux puissants USA était donc de ne pas sombrer avec un Donald Trump isolé dans son pays, mais de rester fidèles à la politique destructrice de George W. Bush et de Barack Obama.

Reste à savoir qui parmi les dizaines de milliers de fonctionnaires tire les ficelles et pourquoi ils s’opposent au projet de Trump. L’« État profond » dont le président ne peut infléchir la politique n’est peut-être qu’un phénomène sociologique comme il peut représenter des intérêts structurés. Le président Trump croyait avoir neutralisé l’opposition des comités chargés d’appliquer les traités plus ou moins secrets des États-Unis avec leurs alliés. Il croyait avoir négocié avec le gouvernement alternatif constitué préventivement en cas de guerre nucléaire. Il s’est manifestement trompé.

Les leçons de cette histoire

Deux leçons peuvent être tirées de cette histoire. Premièrement, tous les historiens s’accordent à dire que George W. Bush n’a pas exercé véritablement sa présidence, mais s’alignait sur son entourage, en premier lieu sur son vice-président, Dick Cheney, et sur son secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld. Il est également évident que Barack Obama avait très peu de pouvoir en dehors des assassinats ciblés. Il apparait aujourd’hui que Donald Trump n’est pas en mesure de changer la politique US. Force est de constater que, depuis le 11 septembre 2001, la fonction de président des États-Unis est presque exclusivement médiatique. Et, si le président ne fait pas la politique, ceux qui la font dans l’ombre ne sont pas élus.

Deuxièmement, les alliés des États-Unis n’obéissent pas au président US, mais à son État profond. Ils sont les jouets d’un acteur invisible. Seules la Russie et la Chine sont vraiment indépendantes. La Russie est le seul de ces trois États dont le président est démocratiquement élu et qui exerce le pouvoir au nom de son peuple. La Chine est un système transparent, mais seuls les adhérents du parti unique participent à sa vie politique. Le système des États-Unis est, quant à lui, parfaitement opaque.

Thierry Meyssan
 

Voir aussi, sur E&R :

 

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8 oct. 2019,

A l'occasion d'une prise de parole à la cérémonie en hommage aux quatre fonctionnaires de la préfecture de police de Paris tués par Mickaël Harpon, Emmanuel Macron a promis un «combat sans relâche» face à «l'hydre islamiste».

Le 8 octobre, à la préfecture de police de Paris, le président de la République a déclaré, lors de l'hommage aux quatre fonctionnaires tués par l'un des leurs, qu'un «combat sans relâche» serait mené «face au terrorisme islamiste».

Emmanuel Macron, dont les propos étaient rapportés par l'AFP, a demandé aux Français de «faire bloc» et appelé «la nation entière» à «se mobiliser» face à «l'hydre islamiste». Le président a déclaré face aux fonctionnaires de police : «Vos collègues sont tombés sous les coups d'un islam dévoyé et porteur de mort qu'il nous revient d'éradiquer», il a également loué «l'irréductible esprit français de résistance».

Dans une allocution d'une quinzaine de minutes prononcée devant de nombreux responsables politiques, dont les membres du gouvernement, le chef de l'Etat a estimé que les institutions seules ne suffiraient pas à «venir à bout de l’hydre islamiste» et a ajouté : «Une société de vigilance, voilà ce qui nous revient de bâtir ; la vigilance et non le soupçon qui corrode, la vigilance, l'écoute attentive de l'autre, l'éveil raisonnable des consciences.»

Il a aussi appelé à «savoir repérer à l'école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi, les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement d'avec les lois et valeurs de la République.» Et de déplorer : «Trop souvent nous avons parlé, fait des lois puis sommes revenus au quotidien, comme si de rien n’était.» Emmanuel Macron a encore assuré : «Ce n’est en aucun cas un combat contre une religion, mais contre son dévoiement qui conduit au terrorisme.»

Quelques minutes plus tôt, le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, avait élevé les quatre victimes de l'attaque au rang de chevaliers de la Légion d'honneur au nom du président de la République, déposant chaque décoration sur les cercueils des quatre fonctionnaires morts en service.

Lire aussi : Harpon détenait des vidéos de Daesh sur une clé USB remplie de données sur ses collègues

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L'inauguration en grande pompe d'une sculpture multicolore et boursouflée du plasticien Jeff koons a suscité nombre de réactions hostiles sur les réseaux sociaux et dans l'opinion publique, le philosophe Yves Michaud y voyant même des «anus».

«Onze anus colorés montés sur tiges !» : la tribune au vitriol du philosophe Yves Michaud, publiée dans l'Obs le 5 octobre n'épargne pas l'œuvre monumentale offerte par le plasticien Jeff koons à la France, inauguré la veille en grande pompe par la mairie de Paris. 

Selon l'intellectuel, la sémiotique et «la longue familiarité dudit Koons avec la pornographie», ne laisse guère place au doute, la symbolique des «culipes» multicolore,  est bien sexuelle. 

L’habitude s’est prise depuis des décennies de transformer Paris en dépotoir pour objets en tous genres

Les critiques – nombreuses avant l'inauguration – se multiplient, maintenant que le modeste «Bouquets of tulips» de 34 tonnes, présenté comme symbole d’amitié entre Français et Américains après les attentats de 2015, est visible de tous à proximité des Champs-Elysées, dans les jardins du Petit Palais. «L’habitude s’est prise depuis des décennies de transformer Paris en dépotoir pour objets en tous genres», déplore Yves Michaud dans les colonnes de l'Obs, accusant la mairie de Paris de ne pas respecter l'architecture de la capitale. «Vos objets sublimes, gardez-les vous, mettez-les dans vos salons et vos réserves, mais rendez-nous un espace public aéré, vivant, libre, respirable», implore-t-il plus loin, qualifiant l'œuvre de «sculpture pornographique».

Mais au-delà des considérations purement esthétiques, c’est la question du coût de fabrication et l'installation de l'œuvre – environ 3,5 millions d'euros – qui pose problème aux détracteurs du projet. «Quand vous calculez votre capacité d’emprunt, n’oubliez pas que Jeff Koons peut vous offrir une statue à tout moment et grever lourdement votre budget», a ainsi écrit ironiquement la journaliste Diane de Fortanier. 

«Tout est secret dans cette affaire. Qui a décidé quoi ? Qui finance l’opération ? Qui sont les commanditaires ? Pour quels montants ? Avec quelles contreparties ? Quels sont les termes du contrat entre Koons et la ville ?», s'inquiète pour sa part le philosophe.

3,5 millions d'euros financés par des mécènes ?

Selon LCI, les 3,5 millions d'euros dédiés à l'œuvre ont été pris en charge par des mécènes, dont les milliardaires français Bernard Arnault et Xavier Niel. L'artiste aurait en outre renoncé à ses droits de reproduction sur ce projet.

Les recettes de ventes de produits dérivés seront eux partagés entre la mairie (20% pour l'entretien de l'ouvre) et les familles de victimes du terrorisme (80%). Mais pour Yves Michaud, ces bonnes intentions annoncées cachent sans doute d'autres clauses inconnues de l'accord entre l'artiste et les autorités françaises pour «une œuvre que personne n’a demandée».

«Ce qu’on nous laisse apprendre de l’abandon (pour quelle durée ?) des droits de Koons sur les images est inquiétant : cela signifie que l’œuvre est là pour des siècles sous la garde d’avocats pitbulls», redoute-t-il. 

Jeff Koons avait annoncé ce don en novembre 2016 en signe «d'amitié entre le peuple américain et le peuple français» après les attentats terroristes ayant frappé le pays l'année précédente. Il avait été reçu par la ministre de la Culture Françoise Nyssen en janvier 2018 à cet effet. 

Devant la polémique naissante, Anne Hidalgo avait quant à elle défendu un «geste beau et généreux», émanant d'un artiste étant «non seulement l'un des plus cotés mais aussi l'un des plus connus du grand public».

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Il assure que cette mesure va donner «une nouvelle jeunesse» à l’instruction des tout-petits.

Depuis la rentrée 2019, conformément à la loi Blanquer, l’instruction est obligatoire à partir de 3 ans. «Un message juridique et psychologique», estime le ministre de l’Éducation, alors que l’école maternelle est déjà fréquentée par 97,6 % des enfants. L’obligation concerne 25.000 enfants, essentiellement en outre-mer et dans les territoires les plus pauvres. «Inventée en 1848, sous la IIe République, la maternelle est profondément liée à la construction de l’égalité, rappelle Jean-Michel Blanquer. En 1882, quand la loi Ferry a rendu l’instruction obligatoire à 6  ans, 93 % des enfants allaient déjà à l’école primaire. L’idée était de consolider la République par l’école.» Et d’effacer les différences familiales. Une conception très française de l’instruction.

«Aujourd’hui, les professeurs des écoles ne sont pas formés à la petite enfance, à la bienveillance et à la spécificité des apprentissages avant 5ans.»

Une directrice d’école à Marseille

C’est à cette explication de texte que le ministre s’est prêté, début septembre, face à des journalistes étrangers à qui il souhaitait exposer son projet pour la maternelle et sa volonté de lui donner «une nouvelle jeunesse». Dans sa circulaire de rentrée, entièrement dédiée cette année à l’école primaire, il indique qu’il faut «développer la sécurité affective» à la maternelle. «En France, tout est très réglementé, jusqu’à la sieste! En Allemagne, c’est inconcevable», résume une journaliste allemande.

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«Aujourd’hui, les professeurs des écoles ne sont pas formés à la petite enfance, à la bienveillance et à la spécificité des apprentissages avant 5 ans», rapporte une directrice d’école à Marseille. «Dans “école maternelle”, il y a “materner”. Et materner, ce n’est pas seulement chouchouter, c’est aussi faire grandir», ajoute-t-elle. Outre la formation des enseignants se pose la question de locaux pas toujours adaptés aux tout-petits, de leur exiguïté et des effectifs par classe. «En maternelle, 51 % des classes comptent plus de 25 élèves et 5 % plus de 30», rappelle-t-on au Snuipp. Le premier syndicat d’enseignant du primaire, très anti-Blanquer, conclut à «un rendez-vous raté».

Formation des enseignants

De son côté, la Rue de Grenelle a commencé, timidement, à dédoubler les classes en grande section de maternelle - dans le Val-de-Marne et à La Réunion -, conformément aux annonces présidentielles d’avril. Elle explique travailler aussi à la formation des enseignants, sur la base d’une réflexion menée avec Boris Cyrulnik, organisateur, en 2018, des Assises de la maternelle. Le neuropsychiatre rappelle souvent qu’un tiers des enfants arrivent à l’école «insécurisés», en proie à des situations de précarité affective ou sociale, qui nuisent à leurs apprentissages. «Mais ce déterminisme n’est pas inexorable. On sait comment réparer cette altération familiale», précise-t-il, évoquant les neurosciences et l’importante «plasticité» du cerveau à 3 ans.

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En attendant cette révolution pédagogique, les écoles maternelles constatent peu de changement dans leurs effectifs. Les directeurs d’école comptent autant de tout-petits qui, l’après-midi, restent faire la sieste chez eux. La loi prévoit en effet un aménagement. Quant aux cas de scolarisation à domicile, pour lesquels les familles doivent se faire connaître auprès des services de l’État, le ministère sera en mesure de donner des chiffres d’ici à deux mois. Et d’ordonner, alors, des contrôles.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 01/10/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici

 

>>>>>>>>>>>>>le Figaro>>>>>>>>>>>>>>>

La romancière anglaise raconte la crise que traversent deux couples, qui vivent ensemble depuis quinze ans. Avec humour et nuance.

Le couple au long cours, le couple en proie à l’ordinaire des jours: le sujet a rarement intéressé la littérature, qui préfère la flamboyance des passions contrariées. La romancière britannique Diana Evans, née en 1971, a relevé le défi et raconte un hiver dans la vie de deux couples de Londoniens qui auront bientôt quarante ans et vivent ensemble depuis quinze ans.

Soirée qui dérape à cause d’une souris dans la salle de bains, dîner aux chandelles pour réveiller la flamme, rivalités feutrées entre mères au parc, long trajet en bus pour aller au bureau, retour à la maison après une journée harassante, Noël d’entreprise trop alcoolisé, séance de shopping avec une amie célibataire, discussions entre hommes autour d’une bière, dérive au supermarché: la romancière s’empare des lieux communs de la vie conjugale contemporaine, les décrit de l’extérieur, avec un sens du détail exceptionnel, et suit en même temps le flux de pensées, de souvenirs et d’émotions contradictoires qui bouillonne à l’intérieur des personnages. Vue comme cela, la vie quotidienne est passionnante, et le couple, une aventure riche en coups de théâtre.

Un petit chef-d’œuvre tragique et comique

Tout commence chez Mélissa et Michael qui viennent d’emménager dans une maison de l’extrême sud de Londres, un quartier métissé, à portée de leur porte-monnaie. Une nouvelle étape dans la vie de la jeune femme, qui, au même moment, a mis au monde leur deuxième enfant et quitté son travail. Responsable de la rubrique mode d’un hebdomadaire, sans cesse sur la brèche, elle a décidé de devenir journaliste indépendante - pour travailler moins mais mieux. Un matin de novembre, aux premières lueurs du jour, le couple rentre d’une fête grandiose donnée en l’honneur de l’élection d’Obama. Michael rêve de se glisser contre le corps de sa femme. Melissa ne pense qu’à se calfeutrer dans la longue chemise de nuit en coton que sa mère lui a offerte. La scène qui suit est un petit chef-d’œuvre tragique et comique, emblématique du talent de Diana Evans pour mettre en valeur la cocasserie de certaines situations sans amoindrir le drame que vivent les personnages.

Leurs amis Damian et Stephanie habitent avec leurs enfants dans une maison coquette située à 30 km de Londres. On fait leur connaissance un samedi matin, à l’heure du ménage. Damian, qui a arrêté de fumer, retrouve une cigarette au fond d’un tiroir et s’apprête à s’éclipser dans le jardin pour la savourer quand la voix de Stephanie l’intercepte. Elle l’appelle du haut de l’escalier, en survêtement et T-shirt informe. Depuis des semaines, depuis la mort de son père, Damian est irritable, fuyant. Sa femme a déployé envers lui des trésors de patience et de douceur, et il en a conscience. Pourtant, à cet instant-là, tandis que Stephanie hausse le ton pour qu’il lui apporte des draps, il a envie de hurler qu’il ne veut plus de cette vie-là. Il se tait, mais le regard qu’il lève sur elle est peut-être pire encore, et elle se met à pleurer sans bruit. «Damien savait qu’il devait la réconforter, mais il pensait toujours à sa Marlboro.»

Mélange de gravité et de légèreté

En fait, ces couples sont en souffrance à cause du mal-être de l’un des conjoints qui laisse l’autre désemparé. Damian d’un côté, Melissa de l’autre traversent une crise, banale, de celles qui jalonnent toute existence, quand il faut faire un deuil, changer ses façons de voir. Ils ne sont pas devenus celui ou celle qu’ils avaient rêvé d’être, en font porter la responsabilité à leur époux. Melissa, par exemple. Au fil de ses interminables journées de femme au foyer, elle rumine des pensées noires alimentées par ses lectures féministes. Si bien que lorsque Michael rentre du bureau, elle ne voit plus en lui l’homme délicat qu’elle aimait, mais l’archétype du patriarcat, un symbole de l’oppression… Loin des revendications identitaires et des manuels d’épanouissement dont elle se moque discrètement, Diana Evans a ceci de remarquable qu’elle traite avec le même humour ses personnages féminins et masculins, leurs contradictions, leur désarroi. Cet humour, mélange de gravité et de légèreté, qui dédramatise sans ridiculiser, fait tout le charme et l’intelligence de son roman. Un très bel éloge du couple vécu comme une danse, une danse improvisée à deux, et entre les générations, enfants, grands-parents, les morts et les vivants.

«Ordinary people», de Diana Evans, traduit de l’anglais par Karine Guerre, Globe, 378 p., 22 €.

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Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 03/10/2019.