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EXTRAIT de l'article  ( trouvé à la suite d'une recherche sur la phrase " Ce n'est pas la vie qui est difficile mais l'amour"  ..... que j'ai aménagée en " Ce n'est pas la vie qui est difficile mais l' ENtre-amour f-h-enfant(s)"  

 

Mais, en « élevant » nos pensées de manière aimante et bienveillante, tout naturellement et dans un schéma d’abnégation volontaire de soi, l’intérêt de l'autre passe alors avant le nôtre,  sans que cela ne soit vécu comme étant un effort ou des concessions à faire. C’est un élan du cœur!

En somme, pour que l’amour s'exprime de manière fluide à la faveur de l’épanouissement  de celui ou de celle qui est aimé et de sa liberté, c'est à dire avec la sagesse du cœur  à travers laquelle aucune limite, ni condition ne sont posées et ce, sans que cela ne soit ni souffrant, ni frustrant, cela implique que toute tendance égotique ou narcissique s'efface. Pour ne pas sombrer dans les pièges de l'ego, il faut se libérer du besoin d’être aimé et de tout autre besoin narcissique, car l’expression de l’amour véritable commence, quand le besoin termine !

L’ego, c’est l’enfant en vous qui vient recouvrir le présent. Swami Prajnanpad

 

Lorsque l'amour est parasité par des blessures narcissiques, elles lui font entrave.

Une blessure narcissique est une souffrance profondément enfouie en soi qui génère des besoins pour être apaisée. Manipulé par l’ego, on aime d’un amour égoïste qui peut être maladif lorsqu’il est dans les excès et faire souffrir

(trop d’attachement, de fusion, de rigidité, d’enfermement dans la relation, de jalousie, …).  C’est-à-dire qu’à travers les «manques» de l'enfance que l'ego cherche à combler, l’être aimé devient le support idéal de ses projections et désirs. Il doit se conformer à ses exigences, au risque que ce  «senti-ment» d’amour ne se transforme, par moments ou définitivement, en « re-senti-ment » de colère et/ou de haine envers lui. Pour l’ego blessé, c’est toujours l'autre qui a tort.

En conséquence de quoi, dès la moindre frustration faisant écho à un passé douloureux, l’ego projette alors sur l’autre toute sa souffrance et l'en rend responsable. Pour lui aimer, c’est désirer! Il aime d’un amour personnel et veut transformer l’autre à l'image qu'il s'en fait, le posséder comme on possède un objet, l’utiliser pour combler des insatisfactions, insuffisances, etc..

Pour arriver à ses fins, c’est à dire pour se faire aimer et obtenir satisfaction, l’ego emploi des stratagèmes, tout est « calculé ». Ces petites voix qui résonnent en nous, sont l’expression de l'ego. Il utilise son « pouvoir » afin de rassurer des peurs profondes, les besoins sont différents selon les individus, sécurité, protection,  fidélité,  confiance,… Par exemple, par peur de perdre l’amour de l’être aimé, peut se produire, de la méfiance, de la possessivité, un besoin d’amour fusion, … ou bien encore, paraître quelqu’un d’aimable quitte à se nier, à se plier, bref, à se montrer celui ou celle que l’on n’est pas. Il est aussi possible de se montrer tyrannique, exigeant, persécutant, manipulateur, narcissique, etc.

... hcqs : ...et installer en l'ÊTre un esprit de " vengeance "  ( ...de Haine par rapport à l'ENtre-Âmour f-h enfant(s) ...  par rapport à la vision en ENfants-PAIR-ENts .... base au développement harmonieux de l'ENTRE h-f  vie ...

 

La relation de couple est un merveilleux miroir à travers lequel chacun peut, grâce à ce qu’il renvoie, « Se »percevoir.

 ...hcqs : ...Monocoq universaliste ou dans la dynamique de l'Â vie en homocoques.fr

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à mettre en rapport avec l'Article Boulevard Voltaire du 15 juin 2019

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Patrick Buisson et l’union des droites

 

 

Patrick Buisson était l’invité de David Pujadas, sur LCI, le 12 juin dernier. Comme toujours, il a délivré aux téléspectateurs, peu habitués à un tel brio intellectuel, une analyse politique fondée sur une solide connaissance de l’histoire de notre pays. Avec, comme thème récurrent, l’impossibilité d’une union des droites. Non seulement parce que le rapport de force électoral désigne Marine Le Pen pour incarner un rassemblement, et que sa personne et son nom sont la garantie de la réélection d’Emmanuel Macron, mais surtout parce que les divisions essentielles des « droites » sont irréductibles.

Cet entretien a suscité un âpre commentaire d’Édouard Husson, dans Atlantico, qui reproche à l’ancien conseiller de Sarkozy de s’être aigri dans la défaite et de renier ses idées du passé. Un article dur, amer, qui laisse néanmoins sceptique.

On gagne toujours quelque chose à écouter Buisson, dont l’immense culture charpente une pensée claire et pédagogique. De même qu’on gagne à écouter ses critiques, pour dégager ce qui, dans leur propos, relève d’une incompréhension. En l’espèce, c’est le concept d’antilibéralisme qui structure l’opposition de Husson.

Lorsqu’on écoute ou on lit Patrick Buisson, il saute aux yeux que son antilibéralisme n’est pas économique avant tout. Personne n’a entendu Buisson contester la liberté d’entreprendre, prôner la hausse des prélèvements obligatoires, invoquer je ne sais quel collectivisme socialiste ou étatisme fascisant. En réalité, comme penseur, Buisson dénonce le libéralisme philosophique et culturel qui transforme les hommes en individus et les communautés en monômes. L’homme déplore que la politique « libérale » – dont il rappelle qu’elle est historiquement de gauche – ait produit une désagrégation quasi intégrale de toutes les forces structurantes de la société. Communautés locales, associations, familles, nation, Église, jusqu’au Parti communiste, tout cela rassemblait les hommes en communautés de vie et de destin. Ce qu’il en reste ? Une agrégation d’individus consommateurs et isolés.

Dire cela n’est pas faire le jeu de la gauche la plus marxisante. C’est décrire le réel. Et accepter que ce point de vue rassemble au-delà des clivages partisans. Ce qui se passe, actuellement, dans les rangs de LR le démontre brillamment. Mais le mouvement des gilets jaunes – dont Buisson rappelle qu’il a rassemblé plus de drapeaux français et régionaux que de drapeaux rouges – en est, selon lui, l’illustration. Il a exprimé, au-delà des revendications fiscales, un profond besoin de reconstruire une communauté. C’est, fondamentalement, le contraire du libéralisme.

Si on le suit, on constate en effet que le rassemblement des « droites » est une chimère. Mais il faut ajouter à cela que les termes sont piégés. Notamment les mots « libéral » et « conservateur », plus encore lorsqu’ils sont associés.

Les deux mots portent en eux une charge péjorative incontestable. On peut le déplorer, c’est ainsi. « Libéral », notamment, est un mot-valise qui signifie tout est n’importe quoi. De l’idée d’une liberté économique bien tempérée à la notion philosophique du primat de la volonté individuelle sur tout principe suprapolitique, les nuances sont infinies. Il n’est pas possible de construire un discours politique sur un concept aussi mal défini et mal compris.

Quant à « conservateur », il porte en lui l’idée sous-jacente d’ordre moral, de rigidité et de retour en arrière. Dans une société de l’émotion, qui a appris à ne surtout pas réfléchir, le sens des mots n’a plus d’importance. Leur charge psychologique en a beaucoup. L’association des deux termes est négative.

Alors, comme le propose Buisson, il n’y a qu’une chose à faire : travailler, encore et toujours, à établir un corps de doctrine clair et précis. ( hcqs...à partir de la base ENtre-DEUX f-h ... ENfant-PAIR-ENts ..)  La suite, on la verra plus tard…

 

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Patrick Buisson était l’invité de David Pujadas, sur LCI, le 12 juin dernier. Comme toujours, il a délivré aux téléspectateurs, peu habitués à un tel brio intellectuel, une analyse politique fondée sur une solide connaissance de l’histoire de notre pays. Avec, comme thème récurrent, l’impossibilité d’une union des droites. Non seulement parce que le rapport de force électoral désigne Marine Le Pen pour incarner un rassemblement, et que sa personne et son nom sont la garantie de la réélection d’Emmanuel Macron, mais surtout parce que les divisions essentielles des « droites » sont irréductibles.

Cet entretien a suscité un âpre commentaire d’Édouard Husson, dans Atlantico, qui reproche à l’ancien conseiller de Sarkozy de s’être aigri dans la défaite et de renier ses idées du passé. Un article dur, amer, qui laisse néanmoins sceptique.

On gagne toujours quelque chose à écouter Buisson, dont l’immense culture charpente une pensée claire et pédagogique. De même qu’on gagne à écouter ses critiques, pour dégager ce qui, dans leur propos, relève d’une incompréhension. En l’espèce, c’est le concept d’antilibéralisme qui structure l’opposition de Husson.

Lorsqu’on écoute ou on lit Patrick Buisson, il saute aux yeux que son antilibéralisme n’est pas économique avant tout. Personne n’a entendu Buisson contester la liberté d’entreprendre, prôner la hausse des prélèvements obligatoires, invoquer je ne sais quel collectivisme socialiste ou étatisme fascisant. En réalité, comme penseur, Buisson dénonce le libéralisme philosophique et culturel qui transforme les hommes en individus et les communautés en monômes. L’homme déplore que la politique « libérale » – dont il rappelle qu’elle est historiquement de gauche – ait produit une désagrégation quasi intégrale de toutes les forces structurantes de la société. Communautés locales, associations, familles, nation, Église, jusqu’au Parti communiste, tout cela rassemblait les hommes en communautés de vie et de destin. Ce qu’il en reste ? Une agrégation d’individus consommateurs et isolés.

Dire cela n’est pas faire le jeu de la gauche la plus marxisante. C’est décrire le réel. Et accepter que ce point de vue rassemble au-delà des clivages partisans. Ce qui se passe, actuellement, dans les rangs de LR le démontre brillamment. Mais le mouvement des gilets jaunes – dont Buisson rappelle qu’il a rassemblé plus de drapeaux français et régionaux que de drapeaux rouges – en est, selon lui, l’illustration. Il a exprimé, au-delà des revendications fiscales, un profond besoin de reconstruire une communauté. C’est, fondamentalement, le contraire du libéralisme.

Si on le suit, on constate en effet que le rassemblement des « droites » est une chimère. Mais il faut ajouter à cela que les termes sont piégés. Notamment les mots « libéral » et « conservateur », plus encore lorsqu’ils sont associés.

Les deux mots portent en eux une charge péjorative incontestable. On peut le déplorer, c’est ainsi. « Libéral », notamment, est un mot-valise qui signifie tout est n’importe quoi. De l’idée d’une liberté économique bien tempérée à la notion philosophique du primat de la volonté individuelle sur tout principe suprapolitique, les nuances sont infinies. Il n’est pas possible de construire un discours politique sur un concept aussi mal défini et mal compris.

Quant à « conservateur », il porte en lui l’idée sous-jacente d’ordre moral, de rigidité et de retour en arrière. Dans une société de l’émotion, qui a appris à ne surtout pas réfléchir, le sens des mots n’a plus d’importance. Leur charge psychologique en a beaucoup. L’association des deux termes est négative.

Alors, comme le propose Buisson, il n’y a qu’une chose à faire : travailler, encore et toujours, à établir un corps de doctrine clair et précis. La suite, on la verra plus tard…

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Charlotte d’Ornellas a interrogé Steve Bannon dans Valeurs Actuelles. Extraits :

Comment analysez-vous l’effondrement du parti Les Républicains, en France ?

Pas seulement en France ! Les partis de centre droit, que ce soient les conservateurs britanniques, le parti italien de Berlusconi ou Les Républicains français, se sont effondrés. Nous devons désormais nous demander si ces partis sont encore viables, tout simplement. L’élection européenne posait une question fondamentale : comment les citoyens souhaitaient-ils être gouvernés ? Or les partis traditionnels de gouvernement ont été rejetés en raison de toutes les politiques menées précédemment. Il valeur falloir retrouver leur âme désormais. Macron veut transférer la souveraineté de la France à Bruxelles, et Marine Le Pen entend s’y opposer. La question qui se pose aux Républicains est simple : dans quel camp se situent-ils ?

Pensez-vous sincèrement cette alliance des droites réalisable ?

C’est bien cette alliance qui a fait élire Donald Trump aux États-Unis et ce n’était pas facile non plus. Je le dis avec d’autant plus de force que je suis moi-même issu de la frange populiste de ceux qui ont fait élire le président américain. Chez les populistes ou les nationalistes, nous détestions plus encore les élites du Parti républicain que les démocrates de Bernie Sanders ! Et pourtant, nous avons réussi à surmonter ces détestations pour battre Hillary Clinton.

En France, c’est désormais Marine Le Pen qui incarne cette dynamique parce que certains leaders des Républicains ont tenu des discours populistes dans le passé sans jamais les assumer au pouvoir. Les électeurs semblent l’avoir compris avant eux. […]

Qu’est-ce qui vous semble insupportable ?

On vante souvent le confort des gens qui n’ont pas 30 ans aujourd’hui. Mais ce ne sont que des serfs finalement, si l’on regarde de près. Ces jeunes ne possèdent rien, ne sont propriétaires de rien. Même l’État court après sa dette. C’est exactement pourquoi les Français – comme d’autres – construisent leurs familles de plus en plus tard, ont des enfants si tard. C’est le résultat d’une anxiété économique insupportable. On peut bien raconter ce que l’on veut, le coût de la vie a explosé et les «  gilets jaunes  » ne s’y sont pas trompés.

C’est vrai dans tout le monde occidental. Mes parents ont élevé cinq enfants, les ont envoyés dans des écoles privées, alors qu’ils ne vivaient qu’avec un seul salaire de la classe moyenne. Ce n’est plus possible aujourd’hui. En revanche, le mensonge consiste à dire que nous ne pouvons plus aspirer au retour à cette vie-là. Nous le pouvons, et c’est exactement pour cela que je me bats. Il ne faut pas laisser les gens mentir plus longtemps.

C’est-à-dire ?

Lorsque Donald Trump a été élu, les marchés devaient s’effondrer. Il n’en a rien été, c’était un mensonge. Pareil avec le Brexit, Salvini, Orbán… Le système établi utilise la peur pour hypnotiser les électeurs mais il devient de plus en plus évident que ce ne sont que des mensonges. On parle de paix et de prospérité en permanence, à mesure que ces notions s’éloignent objectivement de nos vies quotidiennes. Je crois, à l’inverse, que nous y parviendrons en donnant de nouvelles possibilités économiques aux travailleurs et à la classe moyenne.

Si les partis de centre droit sont à ce stade d’effondrement, c’est précisément parce qu’ils se sont contentés pendant trop longtemps d’accompagner l’ordre établi. Certains ont même utilisé le langage populiste pour séduire les électeurs, avant de servir leurs amis, les lobbies et les élites en place contre les gens qui les avaient élus. Leur échec vient de leurs propres trahisons. Ils ne gagneront à nouveau qu’en le comprenant, et en s’intéressant à nouveau à leurs peuples.

Il y a un autre gagnant de ces élections que nous n’avons pas évoqué : les Verts. Ils ont réalisé un bon score en France, et plus largement en Europe…

C’est un sujet absolument majeur, qu’il faut prendre très au sérieux parce que ces partis sont une nouvelle version du mondialisme. C’est eux qui attirent, qui séduisent, et ils feront tout ce qui est en leur pouvoir pour prendre toujours plus d’importance.

Il faut donc que les conservateurs et les populistes s’emparent très fermement de ce sujet majeur. Nous n’avons pas le droit de laisser ce sujet entre les mains de la gauche. L’écologie qu’il faut défendre est celle du localisme, du retour à une vie enracinée. Il faut nous servir de notre intelligence pour contrer ce qui est devenu une théologie environnementale. Il faut séparer le vrai du faux et militer pour un retour à une vie locale et nationale. Là-dessus, Marine Le Pen et Jordan Bardella ont fait du très bon travail également.

Sur ce sujet primordial comme sur les autres, mon combat se résume facilement : il faut rappeler de toutes ses forces aux personnes qu’elles peuvent et doivent retrouver le contrôle de leur destin.

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Juan Asensio

Cher Pierre Mari, pour avoir quelque peu suivi, tout au long de ces dernières semaines, les aléas de ton manuscrit dont le texte qui allait devenir le premier chapitre fut publié dans la Zone, je tiens tout d’abord à te dire que je suis ravi et heureux pour toi que tu aies pu le publier chez Pierre-Guillaume de Roux. Après le livre de Rémi Soulié que j’ai évoqué voici quelques jours, Racination, c’est donc le second livre d’un de mes amis qui paraît chez un éditeur pour le moins courageux, et je dis cela d’autant plus facilement que j’ai pu très vertement critiquer tel ou tel de ses ouvrages, écrits par un Richard Millet ou un Romaric Sangars. Ce point entre ton livre et celui de Rémi Soulié n’est bien sûr que superficiel – bien qu’il nous dise quelque chose de l’état actuel de l’édition française – car, finalement, lui sous la forme de fragments, toi sous celle d’une lettre adressée à nos élites que Pierre Boudot, dans un texte de colère qui n’est pas sans parenté avec le tien, appelait les mandarins, vous évoquez le même sujet : la déréalisation, ce que nous pourrions appeler la fantomatisation de la société française, plus largement du monde occidental, sous le coup aussi brutal que discret voire invisible d’un arraisonnement, d’un abrasement du langage. Mais je dois immédiatement te faire part de mon hésitation, du reste provoquée par toi : j’ai été en effet frappé de constater que tu ne nommais pas ce mal ou plutôt, que tu ne parvenais pas à le nommer. Il y a tout autre chose que cette seule rage de l’abaissement morale déjà pointée par Flaubert, même si, bien sûr, je ne vois pas comment nous pourrions sérieusement contester cette réalité sordide. Il y a autre chose, donc, partout visible, palpable, comme si nous le respirions, dans tout ce que nous voyons, dans tout ce que nous entendons, dans tout ce que nous lisons, et cette autre chose, cet «essentiel», cette «énormité» qui «ne se réduit pas à la somme de ses facettes observables» (p. 18), tu ne parviens pas à le nommer ! Ce point aveugle me fait songer à certains textes d’Imre Kertész ou de W. G. Sebald (que tu cites dans ton livre) : les signes de la catastrophe sont partout présents mais c’est au texte que de tenter de découvrir la nature de cette dernière.

Pierre Mari

Je te remercie d’abord, mon cher Juan, de te réjouir du destin de ce texte qui n’était pas le moins du monde assuré de trouver un éditeur. Avec Fayard, qui avait abandonné mon dernier roman en rase campagne dès la sortie, il n’en a jamais été question. Pierre-Guillaume de Roux, qui mène un combat quotidien contre les préjugés bien-pensants et les ostracismes imbéciles, l’a accueilli avec une grande ferveur. J’en profite pour saluer au passage sa ténacité.
Quant à ta question, évidemment cruciale, il y a sans doute plusieurs manières d’y répondre. La plus simple – en tout cas celle qui me vient le plus immédiatement à l’esprit – consiste à dire que j’ai écrit En pays défait dans les limites et sous la dictée impérative d’un sentiment. Ce livre n’est pas une analyse des causes du désastre (comme l’avait été par exemple, après l’effondrement de 1940, L’Étrange défaite de Marc Bloch) : ce serait plutôt la «confession d’un enfant du siècle précédent». Il y a des années – des décennies, même – que je voulais rendre compte du sentiment qui s’est emparé de moi au début des années 80, et ne m’a plus quitté depuis : celui d’avoir vécu un basculement ou une rupture qui laissent sans voix toutes mes tentatives de nomination. «Savez-vous ce qui nous est arrivé ?» demande un personnage d’un roman de Victor Serge à un autre, ancien responsable bolchevik comme lui, envoyé comme lui dans un camp de relégation stalinien. La question reçoit, au cours dudit roman, plusieurs éclairages dont aucun, si cru soit-il, ne donne l’impression de toucher à l’essentiel. Je crois que je ne sais pas non plus ce qui nous est arrivé. L’honnêteté la plus élémentaire consistait donc à faire, dès les premières pages, un aveu inaugural d’impuissance. Ou d’ignorance, comme tu voudras. Face à ce que j’ai vécu, je n’avais pas la moindre envie de jouer les petits malins en forgeant un de ces concepts plus ou moins opératoires qui permettent de plastronner devant ses contemporains. Ce que je voulais, c’était serrer d’aussi près que possible mon sentiment, rendre compte de mon désarroi avec toute la précision et l’intensité dont j’étais capable. Et me demander si l’expression de ce désarroi pouvait rencontrer d’autres sentiments semblables au mien. Tu fais référence à Sebald, dont le petit texte bouleversant, Guerre aérienne et littérature, est évoqué à la fin de mon livre. La question qu’il pose («Pourquoi les écrivains allemands n’ont-ils pas rendu compte de cette destruction des villes allemandes qui a été vécue par des millions de personnes ?») ne reçoit pas de réponse. À moins que les éclats d’une réponse possible ne soient disséminés dans les évocations et réflexions que le texte accumule, hors de tout «ordre des raisons». Victor Serge, Sebald… Je me retrouve profondément dans ce genre de textes. C’est d’ailleurs ce que j’appelle à proprement parler des textes.

Juan Asensio

S’il n’y a pas d’ordre des raisons expliquant ce profond désarroi qui est le tien face à un ennemi qui n’est absolument pas identifiable (et, du coup, ne mérite probablement pas d’être ainsi appelé), tu n’en pointes pas moins le triomphe, partout visible, partout lisible, partout entendu voire écoutable, d’un langage devenu totalement faux mais aussi incapable de nommer la réalité. Les expressions que tu utilises pour évoquer ce mal sont pour le moins éloquentes, qu’il s’agisse de «misère narrative» (p. 28), de «langues de polymères et de fibre plastique» (p. 35) ou encore de «France sans écriture» (p. 54) et de «néosophistes de la communication» (p. 93), de la pire palabre qui s’est mise à proliférer (cf. p. 114), formant un univers fantomatique, un «langage-bulle» (p. 115) autarcique, idiot, au sens étymologique du terme, totalement séparé du nôtre, de l’humble réalité quotidienne qui, naguère jadis, constituait un «vaste tissu conjonctif, où s’entrecroisaient des critères de jugement, des expériences, des savoirs, où se heurtaient des transcendances rivales» (p. 108). Autrement dit, si tu ne sais pas contre quoi ou qui te battre puisqu’un simulacre a remplacé, comme dans les romans de Dick, notre réalité, tu as bien caractérisé, après d’autres que tu cites comme Klemperer, ces «discours métallisés et infroissables» (p. 124), ce «langage barbouillé d’humain» (p. 127) qui n’a d’autre finalité que lui-même, et n’empoigne plus la réalité (cf. p. 144) mais l’engloutit et la régurgite «par des mots qui ne sont plus des mots» (p. 149). Tu ne cites d’ailleurs pas l’analyse redoutable de la langue du Troisième Reich ou LTI au hasard, puisque tu remarques méchamment mais justement que le langage managérial mais tout autant la langue de bois médiatico-politique utilise des procédés semblables à la langue nazie : «même invocation de l’élan et du mouvement, mêmes fantasmes de table rase et de mécanisation de la société, mêmes emportements rhétoriques chargés de dissoudre les contradictions les plus voyantes, mêmes logiques de démembrement destinées à éviter par-dessus tout que le réel ne prenne corps» (p. 118). Est-ce forcer ton propos ou même ta pensée que de prétendre que le langage managérial qui a envahi notre monde est non seulement inhumain, barbare mais, plus précisément, sauvage, revenu à la sauvagerie, mais à une sauvagerie pour le moins paradoxale puisqu’elle est parfaitement rationalisée, mécanicisée ou, pour le dire avec Jaime Semprun dont tu connais sans doute les analyses fulgurantes, que ce langage métallique est celui de la Machine qui peut aisément se passer de l’humain et qui, de plus en plus, va pouvoir se passer de celui-ci ? Du coup, ne savons-nous pas ce contre quoi nous devons lutter : l’emprise et l’empire de la Machine sur le vivant (et pas seulement l’humain) ?

Pierre Mari

Je profite de ta question pour dire un mot de la Défense et illustration de la novlangue française de Jaime Semprun. Et même plus qu’un mot. Volontairement, je n’ai lu ce livre qu’une fois mon manuscrit achevé. Parti pris d’autarcie, peut-être contestable et sans doute chimérique : je ne souhaitais pas qu’En pays défait soit «traversé» par les analyses de mes contemporains immédiats. Quand j’ai lu la Défense, j’ai été frappé, mais pas particulièrement étonné, par nos convergences, même si nos angles d’attaque et la «forme littéraire» qu’ils empruntent diffèrent considérablement. Sur Klemperer, plus particulièrement sur la langue du IIIe Reich envisagée comme matrice des langages managériaux d’aujourd’hui, la convergence n’a évidemment rien de surprenant. En revanche, j’ai éprouvé un véritable ravissement en constatant que sur la responsabilité des sciences du langage dans l’éclosion de la novlangue, j’étais moins seul que je ne croyais : je me souviens, quand j’étais étudiant, avoir soulevé un mini-scandale en agitant comme Semprun (avec bien moins de talent, cela va de soi) l’idée que la linguistique avait forgé la langue réifiée et mécanisée dont elle se prétendait la théorie. Dans les années 70, il n’était pas possible de proférer de telles horreurs ! Et je crois que pendant des années, je n’ai pas osé aller au bout du sentiment que m’inspirait ce passage obligé de mes études littéraires. Aujourd’hui, on peut commencer à dire tout le mal qu’ont causé ces sciences déréalisantes, et c’est tant mieux.
Par où j’en reviens à tes questions. Tu ne forces pas mon propos en pointant le caractère «sauvage» de ce langage managérial qui a envahi notre monde. Une sauvagerie articulée, formalisée, rationalisée. Je suis toujours frappé, quand j’entends ce langage résonner dans les entreprises, par l’extraordinaire violence prédatrice et éradicatrice dont il est gorgé sous couvert de pragmatisme et de consensus social. Pour moi, les choses sont brutalement claires. Ce langage-là entend bien détruire tout ce qui lui a préexisté : pensée, culture, durée, substance du monde, dispositions de l’âme, complexité des élans vitaux. Quand on m’objecte qu’il n’est qu’un pur système de signes opératoires, quelque chose comme une combinaison de travail qu’on pourrait à sa guise revêtir et ôter, j’ai envie de hurler. Car il s’agit d’une idéologie, aussi sauvage qu’ont pu l’être en leur temps bolchevisme et national-socialisme. Il faut lire là-dessus les analyses magistrales de Jean Sur (bien plus profondes et féroces que celles d’un Jean-Pierre Le Goff) dans un livre marginalisé et oublié, Une alternative au management. Les techniques managériales constituent en effet un projet total : elles ne laissent rien hors de leur emprise. Celui qui se met à «penser» sa vie en termes de bilans et de perspectives, de projets et de motivations, ne se contente pas d’utiliser des notions clarificatrices : son esprit a renoncé à la mouvance et à l’ambivalence du rapport de soi à soi. Il est devenu un point de passage de cette sauvagerie généralisée qui consiste à télécharger Powerpoint jusque dans les dimensions les plus intimes de l’existence.
Quand tu me dis que nous savons, en un sens, contre quoi nous devons lutter – «l’emprise et l’empire de la Machine sur le vivant» –, je ne peux évidemment que te rejoindre. Mais j’ai l’impression, et même la conviction, que cette mécanisation n’est qu’un des aspects de la novlangue – et donc un seul des fronts sur lesquels nous devons nous battre. Car l’«énormité» dont je parle au début de mon livre est assez perverse et multiforme pour s’offrir le luxe de contester au moins en apparence cette mécanisation. Je suis toujours frappé par la prolifération accélérée de ces discours lyrico-nébuleux qu’on entend à peu près partout aujourd’hui. Par exemple cette injonction à «à être soi-même», dont je me demande, depuis des années, ce qu’elle peut bien recouvrir dans une société où la pression de l’image et la soumission aux normes d’employabilité ne cessent de s’intensifier. Ou encore cette phrase de la dernière allocution de Macron, où il était question de la «nécessité de remettre l’Homme au centre de la dynamique engagée». Quelqu’un pourrait-il m’expliquer ce qu’une telle phrase veut dire ? Quelqu’un s’est-il d’ailleurs posé la question ? Quelqu’un m’éclairera-t-il sur ce qu’on peut encore attendre d’une pareille formule, usée jusqu’à la corde depuis les années 80 ? Ces phrases-là sont partout aujourd’hui : on les entend en politique, on les lit dans les romans, elles circulent dans les entreprises, elles se propagent dans la vie sociale, elles pénètrent comme des particules fines dans la conscience de chacun. Il me paraît encore plus difficile de se battre sur ce front que sur celui du langage mécanisé. La mécanisation produit de telles absurdités verbales que nous arriverons toujours à mettre quelques rieurs de notre côté, et à faire éclater au grand jour le néant conceptuel de ces slogans. Avec les phrases-magmas, c’est plus difficile. Il faudrait idéalement mener le combat en permanence, ne rien laisser passer, tout reprendre à chaque instant à la racine. C’est impossible. Aucun d’entre nous ne peut être un Alceste à temps plein. Pour ma part, je sais qu’il y a beaucoup trop d’occasions, dans ma vie d’aujourd’hui, où je «laisse dire».

Juan Asensio

Oui, cher Pierre, je fais moi aussi ce que je peux, seul ou presque mais, outre l’ampleur colossale de la tâche, je la mène pratiquement seul, et je passe pour l’emmerdeur de service incapable de créer mais constamment imbibé de fiel, de jalousie, d’envie, que sais-je encore !, preuve sans doute que ce langage indifférencié, ce langage, rigoureusement, du Rien, a infecté les esprits les plus apparemment armés pour le tenir, à tout le moins, un temps en respect. Je ne vois donc aucune échappatoire, pas plus, apparemment, que toi, pour rêver de s’opposer (et que dire de le défaire !) à «ce grand marché de la palabre» (p. 185) si ce n’est, peut-être, comme tu l’affirmes dans l’un de ces paradoxes qui plaisait tant à Karl Kraus, écrire, vraiment donc, «d’abord se taire» (p. 184). Mais écrire en se taisant, essentiellement, écrire dans le silence ne me semble malheureusement pas pouvoir nous permettre de retrouver l’immense trésor littéraire que les siècles ont patiemment laissé se décanter, puisque la langue française s’est «cristallisée dans les grands textes» (p. 180). Autrement dit, il ne peut pas y avoir de lutte possible en pays défait, justement parce qu’il est impossible de lutter contre une entité se nourrissant de sa dislocation même, de sa rhizomisation pour ainsi dire infinie, tout comme, au rebours d’un Jean-Marie Domenach, tu as raison d’écrire que nous sommes face, non pas à un retour, mais bien au contraire à un refus du tragique (cf. p. 171) donc, dans un sens certain, de toute forme d’œuvre artistique, singulièrement littéraire. Résumons-nous : tu déclares ne pas savoir «nommer ce qui est arrivé, et n’en finit plus de nous terrasser» (p. 155), tu affirmes qu’il faut écrire en aspirant au silence, en s’inspirant du silence, en faisant, en somme, que son écriture et sa parole nous permettent de retrouver les voies d’accès à ce monde du silence si merveilleusement décrit par Max Picard, mais, pourtant, dans le même temps, et cela semble te coûter de le dire, tu as «finalement courbé l’échine comme tout le monde» (p. 154). Alors, cher Pierre, pourquoi écrire encore, se prêter au vaste jeu de la publication éditoriale (sans compter la comédie prodigieuse qui le précède : le démarchage auprès des éditeurs qui de plus en plus sont de très banals boutiquiers !) ? Ne faudrait-il pas, pour de bon, se taire, se débarrasser de ce que Rimbaud, parti en Abyssinie, le plus loin possible de l’Europe aux vieux parapets, appelait des rinçures, autrement dit ses propres folles espérances concernant la puissance incantatoire d’un verbe alchimique, pour se résigner à être de bons «empoigneurs de réalités» (p. 144) ? Pour le dire autrement et citer un exemple qui m’a incroyablement frappé, celui de Carlo Michelstaedter, la meilleure façon de lutter contre celles et ceux, pratiquement tout le monde désormais, qui brassent des simulacres (cf. p. 145) ou prétendent absorber intégralement le réel par leur discours faux (cf. p. 149), ne consisterait-elle pas à délaisser l’écriture et privilégier la parole, à condition bien sûr qu’elle-même ne soit pas pure rhétorique mais réelle pesanteur, ce qui ne pourrait je crois que nous donner ou redonner le sens d’une action noble, peu importe qu’elle s’incarne dans la plus humble banalité de la vie quotidienne ?

Pierre Mari

Il y a plusieurs aspects dans ta question, et sans doute faudrait-il un nouveau livre pour les traiter tous comme ils le méritent. Tu me pardonneras de n’en privilégier que quelques-uns. L’impossibilité de lutter contre «le grand marché de la palabre», d’abord. Je l’ai dit à plusieurs reprises dans le livre : le combat est définitivement perdu. Nous sommes de moins en moins nombreux. Tu as raison d’insister sur le fait que ceux dont on aurait pu attendre quelque chose – parce qu’ils ont manifesté un jour une flamme qui nous a touchés, parce qu’ils ont fait le genre d’études censé donner un lest intellectuel et spirituel, que sais-je encore ? – se comportent le plus souvent comme d’ignobles collaborateurs de la Machine. Mais ce n’est pas parce qu’un combat est perdu, ni même parce qu’il est devenu impossible à mener du fait de la dissémination infinie de l’adversaire, qu’il ne faut pas continuer à mobiliser en nous les formes du combat. Nous devons faire «comme si». En tout cas, pour ma part, c’est devenu un impératif catégorique. Faire comme si l’adversaire en était encore un, digne de ce nom. Faire comme s’il avait une consistance. Faire comme s’il allait répondre à nos coups. Faire comme s’il allait descendre dans l’arène rhétorique où nous l’avons convoqué. Libre à chacun de trouver ce «comme si» pathétique ou dérisoire : je n’ai pas d’autre formule de vie, et celle-ci restera la mienne jusqu’au bout.
Et puis allons, plus loin. Je crois que le «comme si», poussé avec l’obstination qui convient, est capable de faire advenir de belles réalités. C’est la logique des Aventures de Tom Sawyer : à force de jouer aux pirates, on finit par rencontrer de vrais brigands et être entraîné dans d’incroyables péripéties. À force de croire, envers et contre tous les démentis du présent, à une permanence séculaire des formes du combat, on rallie des âmes isolées qui se reconnaissent dans cette obstination. Ce n’est pas du lyrisme facile de ma part : c’est une expérience que j’ai refaite à chacun de mes livres. Et c’est la plus belle «récompense» qu’on puisse recevoir, dans ce domaine ontologiquement étranger à toute idée de récompense : que des lecteurs se reconnaissent dans les cristallisations de mots qu’on leur a offertes. C’est pourquoi, quel que soit l’abîme de dérision qu’est devenue la comédie littéraire et éditoriale dans notre pays, je ne me résigne pas. Je continuerai à écrire des livres. Il n’y a pas pour moi matière à option. Ce qui ne m’empêche pas, pour faire écho à la fin de ta question, de croire aux pouvoirs de la parole, de la déployer avec autant de rigueur que d’exigence dans toutes les occasions, même les plus humbles, de la vie quotidienne. Je ne crois pas, comme le disait très imprudemment et un peu sottement Deleuze dans l’Abécédaire, que l’écriture soit «propre» et la parole «sale». Chaque jour ou presque, j’ai l’occasion de vérifier qu’une parole authentique – c’est-à-dire tout le contraire de cette ânerie qu’on préconise dans les cabinets de communication sous le nom de «parler-vrai» – est puissamment agissante, peut-être parce que tout le monde sent bien qu’il s’agit d’une denrée de plus en plus menacée.

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Pierre Mari sur les quai le 15.04.2019

 

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13 juin 2019, 15:40

Donald Trump et Andrzej Duda se sont rencontrés le 12 juin. L'occasion de signer des contrats commerciaux dans l'armement et l'énergie, cela afin de renforcer la position de la Pologne dans l'OTAN et son indépendance vis-à-vis de la Russie.

Alors qu’il recevait, le 12 juin à la Maison Blanche, son homologue polonais, Andrzej Duda, le président américain Donald Trump a annoncé le déploiement de troupes américaines supplémentaires en Pologne, pays qui compte déjà près de 5 000 soldats étasuniens sur son sol dans le cadre des opérations de l’OTAN. Si le chiffre de 2 000 unités avait été d'abord été avancé par le 45e président des Etats-Unis dans le Bureau ovale, ce sont finalement 1 000 soldats additionnels qui viendront garnir le contingent américain dans le pays.

«Ce sera une présence dans la durée qui, nous l’espérons, augmentera progressivement», a prévenu Andrzej Duda lors d’une conférence de presse commune avec le magnat de l’immobilier. L’ancien député européen s’est par ailleurs engagé à développer et soutenir les infrastructures nécessaires afin de faciliter «une présence américaine accrue». Néanmoins, contrairement au souhait de Varsovie, l’implantation d’une véritable base militaire permanente n’a pas été annoncée. Rappelons que lors de la première rencontre entre les deux hommes à Washington, fin 2018, le président polonais avait proposé de financer, à hauteur de deux milliards de dollars, l’établissement d’une base permanente, proposant même de la baptiser «Fort Trump».

Donald Trump a affirmé que ces troupes supplémentaires seraient très probablement transférées depuis l’Allemagne, où 52 000 d’entre elles sont stationnées. Et lorsqu’un journaliste demande à Andrzej Duda combien de soldats américains il souhaiterait voir s’établir dans son pays, le président américain répond à sa place. «Il aimerait en avoir 250 000», s’enorgueillit Donald Trump, suscitant des rires dans la salle.

Pour ce qui est du financement de l’opération de déploiement, le locataire de la Maison Blanche a été très clair : il n’en coûtera pas un dollar au contribuable américain. Il reviendra donc à la Pologne de régler la note.

Démonstration de F-35

Avant de tenir leur conférence de presse, les présidents ont pu observer un avion de chasse américain F-35 effectuer un survol de la Maison Blanche. Cela afin de célébrer la décision du gouvernement polonais de se doter de 32 chasseurs flambants neufs fabriqués par Lockheed Martin, firme américaine spécialisée dans la défense et la sécurité. A cette occasion, Donald Trump a loué les «liens indestructibles» entre les deux nations, lesquelles sont portées par «des valeurs communes profondes» et des «objectifs partagés».

Les survols de ce type ne sont que très rarement autorisés, la Maison Blanche, espace aérien restreint, s’en est même fait l’écho sur Twitter parlant de «survol historique». «En l’honneur de la visite du Président de la République de Pologne Duda, un F-35 "Joint Strike Fighter" a effectué un survol historique de la Maison Blanche !», a déclaré cette dernière sur le réseau social.

La transaction devrait s’élever à plusieurs milliards de dollars.

Rapprocher la Pologne et l’OTAN

De son côté, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a approuvé l’annonce américaine, qui selon lui marque «l’engagement fort» des Etats-Unis pour la sécurité en Europe et «la force des liens transatlantiques». Le président Andrzej Duda a longuement insisté sur le fait que la Pologne faisait, et avait toujours, fait partie de l’Occident. Le pays a adhéré à l’organisation en 1999.

«Ce geste symbolique est conçu pour montrer que la Pologne est utile [à l’OTAN]», remarque Michael Maloof pour RT. Cet ancien analyste des politiques de sécurité au Pentagone ajoute que «cela vise à renforcer la Pologne et à lui donner une certaine utilité dans le cadre de la défense de l’Otan.». Et à «montrer aux Russes que les Etats-Unis et l’OTAN sont une affaire sérieuse».

En réaction aux troubles dans lesquels se débat l'Ukraine depuis 2014, l’organisation a accru ses capacités de défense le long de son flanc oriental. Des groupements tactiques ont par ailleurs été déployés dans les trois Etats baltes ainsi qu’en Pologne. A propos des conséquences possibles, à savoir le franchissement d’un nouveau cap dans les tensions entre Moscou et Washington, Donald Trump a affirmé «espérer que la Russie traiter[ait] la Pologne avec respect comme le font tous les autres pays du monde».

Le gazoduc qui cristallise les tensions

Durant cette rencontre, les présidents ont également acté la signature de contrats énergétiques, portant sur le gaz naturel liquéfié (GNL) d’origine américaine, pour un montant de 8 milliards de dollars d’après Donald Trump. Varsovie avait déjà signé un contrat de 20 ans sur le GNL en provenance des Etats-Unis et ce afin de renoncer définitivement à s’approvisionner en gaz depuis la Russie, pourtant moins onéreux.

L’Allemagne fait une énorme erreur en se rendant si dépendante de ce gazoduc

L’ancien homme d’affaires en a d’ailleurs profité pour lancer une pique à l’Allemagne à propos de Nord Stream 2, projet de gazoduc devant relier la fédération germanique à la Russievia la mer Baltique. «Je pense que l’Allemagne fait une énorme erreur en se rendant si dépendante de ce gazoduc», a certifié Donald Trump, tempêtant que l’Allemagne se faisait «otage» du Kremlin. Prenant tout le monde à contre pied, le président américain a nuancé son propos, affirmant qu’il souhaitait «une bonne relation» avec la Russie et la Chine mais aussi avec «de nombreux autres pays».

Alexis Le Meur

Lire aussi : Malgré les menaces de Washington, Moscou se dit prêt à livrer ses missiles S-400 à Ankara en juillet

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CHRONIQUE - La macronie se dit portée par la pensée dominante, forcément progressiste. Mais rien n’étaye sa prétention. C’est parce qu’il n’a pas compris son époque, exigeante et critique vis-à-vis des «élites», que le président s’est heurté aux «gilets jaunes».

Emmanuel Macron incarnerait donc l’air du temps. À entendre un complaisant récit médiatique, la droite serait en train de payer ses idées réactionnaires. D’ailleurs, dans Le Point du 8 juin, l’ex-conseillère de Nicolas Sarkozy Emmanuelle Mignon l’assure: «Il faut clairement abandonner les sujets de mœurs. (…) Les Français sont devenus libéraux: les gens vivent comme ils veulent.» Il est vrai que la droite aurait mieux fait de créer, naguère, une union civile entre homosexuels. Ce statut aurait peut-être évité d’en venir au mariage gay et à ses filiations artificielles, promues par la gauche transhumaniste. Toutefois, les gens demeurent partagés sur l’extension de la procréation médicalement assistée (PMA) aux femmes célibataires et aux couples de femmes. Jérôme Fourquet (Ifop): «Les Français se divisent en trois blocs: 40 % sont pour l’extension de la PMA, 40 % y sont opposés et 20 % basculent de l’un à l’autre en fonction de la question» (La Croix , mardi). Les oppositions sont plus vives pour la gestation pour autrui (GPA), que réclament des couples d’hommes au nom d’un «esprit du temps» bricolé pour l’occasion.

Les «moi je» du chef de l’État restent des fautes de goût pour la France silencieuse et modeste

La macronie se dit portée par la pensée dominante, forcément progressiste. Mais rien n’étaye sa prétention. Après avoir laissé croire que LREM avait gagné les européennes, remportées par le RN, les propagandistes du nouveau monde assurent qu’une vague d’élus LR rejoindrait la majorité, fuyant le monde rétréci et fané du conservatisme. Or, sur les 72 signataires d’une tribune du JDD qui disent préférer Macron, la majorité n’était déjà plus chez LR. Ceux qui partent font des phrases solennelles sur le gaullisme. Ces traîtrises sont plus simplement la caricature d’une classe politique sans grandeur. Les retournements de veste restent méprisables. Parce qu’il n’a pas compris son époque, exigeante et critique vis-à-vis des «élites», Macron s’est heurté aux «gilets jaunes». C’est dans leur pays profond et sa fureur de vivre que se trouve la modernité.

Les Françaises ne trépignent pas d’impatience devant la PMA pour toutes, attendue par une infime minorité. La relance du projet, mercredi par Édouard Philippe, annonce d’autres résistances de la société civile. Les électeurs ne se précipitent pas non plus vers la gauche, ni vers la macronie gazeuse. Son univers attire, outre les bourgeois aisés, les plus de 65 ans. Elle fait du bruit pour emplir des vides. Mais les «moi je» du chef de l’État restent des fautes de goût pour la France silencieuse et modeste. Le drame des trois sauveteurs en mer, qui se sont noyés vendredi au large des Sables-d’Olonnne (Vendée) en tentant de secourir un pêcheur, rappelle la solidarité qui cimente les sociétés traditionnelles construites sur la proximité humaine. Cette nation est exemplaire et novatrice. Si les médias ont largement couvert, dimanche, la Marche des fiertés LGBT à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), qui a réuni un millier de personnes, ils n’ont rien dit des 14.000 jeunes qui, durant les trois jours de Pentecôte, ont fait le pèlerinage de Paris à Chartres. Trop ringards, vous dit-on.

L’occultation de la vraie menace, qui est gauchiste et islamiste, contamine le «progressisme»

La pensée dominante n’est plus chez les idéologues: ils ne cessent de se mettre le doigt dans l’œil. La modernité exige de parler franchement. Un exemple: une commission d’enquête parlementaire, conduite par la députée La France insoumise (LFI) Muriel Ressiguier, veut persuader que l’ultradroite est le danger. L’enquête évalue cet univers à 3000 mabouls. Curieusement, aucun travail similaire n’a été conduit par LFI sur l’ultragauche. Il est vrai que le parti mélenchoniste aurait eu alors à entendre ses copains altermondialistes, anticapitalistes, antisionistes, islamo-gauchistes: un monde autrement plus radicalisé et nombreux que la marginale ultradroite. Une bonne partie de cette gauche extrême fricote avec l’islam politique, ce communisme du XXIe siècle. Or personne ne se presse pour exiger la vérité sur ces groupuscules qui haïssent, en vrac, la République, la démocratie, l’Occident et les Juifs. Cette complaisance pour l’adversaire n’est pas une révélation. Mais l’occultation de la vraie menace, qui est gauchiste et islamiste, contamine le «progressisme».

Stopper le grand remplacement

Quand le macronisme maudit «la peste brune», c’est pour oublier cet islamo-fascisme et ses collabos qui grenouillent à gauche. Dans Le Point, Gérald Darmanin qualifie de «zinzins» ceux qui, chez LR ou au RN, voient l’islam comme un obstacle à la cohésion nationale. «Je ne pense pas que les musulmans soient le problème», argumente le ministre des Comptes publics, en suggérant un parallèle avec les Juifs dans les années 1930. Cette manière de poser le problème ne permet pas de le résoudre. Surtout quand Darmanin précise, à l’instar d’Emmanuel Macron: «Il n’y a pas d’incompatibilité entre l’islam et la République.» Certes, l’Iran théocratique est aussi une république. Mais l’islam est un code de vie dicté par Allah. Il est incompatible avec la volonté d’un peuple libre. Des cohabitations sont possibles avec l’Occident, mais au prix de renoncements dans l’application de la charia (loi islamique). Or, quand Darmanin assure que Marine Le Pen «nous entraînerait dans la guerre civile», il fait comprendre que le pouvoir est prêt à reculer pour ne pas fâcher les islamo-fachos.

Dans son discours de politique générale, le premier ministre a été prolixe sur l’écologie et l’élimination des plastiques. Le sujet est à la mode

La France profonde est plus courageuse que ses représentants. Ceux-ci se surpassent dans l’évitement. Dans son discours de politique générale, le premier ministre a été prolixe sur l’écologie et l’élimination des plastiques. Le sujet est à la mode. En revanche, le défi civilisationnel posé par une immigration de masse et qui ne s’intègre pas n’a inspiré à Philippe que des propos brefs et flous. Pourtant, 18 % des nouveau-nés portent un prénom arabo-musulman. Un quart de la population a un lien avec l’immigration récente. La multiplication des mosquées et des voiles fait comprendre que des territoires ont déjà basculé dans une autre culture. Si rien ne vient freiner cette dynamique, la perspective d’un «grand remplacement» est envisageable, n’en déplaise aux censeurs qui parlent bêtement de «complotisme». Or la macronie, parce qu’elle veut faire moderne, ne fera rien pour stopper ce désastre en cours.

Curieux message…

La France a accueilli, mardi, un djihadiste «français» parti combattre en Syrie, ses deux femmes et leurs neuf enfants. Curieux message pour un pays qui dit lutter contre l’islamisme et qui interdit la polygamie…

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 14/06/2019.

 

Dans Le Débat 2019/3 (n° 205), pages 178 à 192

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’œuvre de Tocqueville échappe à l’organisation traditionnelle de nos savoirs. Elle traverse les disciplines sans se laisser attacher à aucune. Elle interroge les comportements sociaux et les pratiques culturelles en ignorant les normes usuelles de la sociologie. Elle élabore, avec un éclat inégalé, un type d’histoire philosophique dans lequel historiens et philosophes peinent à se retrouver et qu’ils méconnaissent pour la plupart : de nos jours, c’est surtout par le biais de la théorie politique qu’on l’étudie, et de plus en plus. L’historien de l’Ancien Régime et celui de la Révolution française paraissent, eux, d’autant moins enclins à la solliciter qu’elle bouscule les frontières historiographiques et la périodisation arbitraire qui séparent leurs territoires respectifs ; ils prirent donc l’habitude de l’ignorer, même s’il leur arrive incidemment d’emprunter ses pas ou d’en vérifier les propositions.

Recherches sur « deux humanités distinctes »

2Les écrits de Tocqueville composent pour ainsi dire un seul livre, une seule enquête sur les différentes voies et les mille facettes du lent processus qui dissout les sociétés aristocratiques et les entraîne inéluctablement vers l’état démocratique. Il ne s’agit pas seulement de décrire comment une époque historique succède à une autre. Aristocratie et démocratie, écrit-il dans un passage souvent cité, représentent « comme deux humanités distinctes » possédant chacune ses traits propres, ses institutions, ses vertus, ses tares, ses préjugés [1][1]De la démocratie en Amérique, in Œuvres complètes (désormais O.…. Tocqueville n’est pas seulement le peintre le plus pénétrant de ces deux « régimes humains » mais le vivant témoin, et ceci sans doute explique cela, d’un moment particulier de l’histoire de France où les vieilles figures aristocratiques, dont lui-même porte la physionomie, sont en train de quitter la scène. « Nous ne serons point remplacés, confie-t-il à son épouse un an avant sa mort. Je me le dis souvent avec tristesse. Non seulement à cause des qualités que nous avons. Mais parce que nous faisons encore partie d’un monde qui s’en va. Une vieille famille […], encore entourée d’un respect traditionnel et environnée de souvenirs chers à elle et à la population qui l’environne, ce sont là des débris d’une société qui tombe en poudre et qui bientôt ne laissera point de trace […]. Nous sommes à peine de notre temps [2][2]O. C., t. XIV, pp. 635-646 (4 mai 1858).. »

3Cette note mélancolique n’éclaire pas pour autant la vision forgée par Tocqueville de ce qu’est réellement l’aristocratie, de sa trajectoire historique, de son dépérissement à l’ombre du mouvement de l’égalité. Quelles sont les forces et les circonstances qui l’auraient façonnée en tant que réalité humaine effectivement distincte de la société démocratique ? Et où Tocqueville se situe lui-même entre l’une et l’autre ? Il évoque, par ailleurs, des valeurs aristocratiques, ou réputées telles, qui pourraient servir de « correctifs » aux excès de telles dispositions démocratiques. Apprivoiser la démocratie par l’aristocratie ? Que peut-il y avoir d’« aristocratique » dans une démocratie comme la République américaine, indemne de toute expérience aristocratique ?

Tocqueville aristocrate ?

4Sur le destin de l’aristocratie, ses attributs, son ascendant, Tocqueville fournit une multitude d’éclairages dans ses ouvrages, sa correspondance, ses notes inédites. Et il le fait avec une clarté telle qu’on reste interdit devant l’entêtement de certains auteurs à le dépeindre en apologiste impénitent de l’Ancien Régime ou en « utopiste féodal » aspirant à ressusciter la prééminence aristocratique, tantôt pour émousser les périls de la démocratie moderne, tantôt pour servir la « cause salutaire » des inégalités. De fait, rien dans cette œuvre abondante ne vient corroborer ces allégations qu’elle réfute, en revanche, par anticipation à mainte occasion.

5Considérant un jour ce qu’il appelle ses « instincts fondamentaux » et ses « principes sérieux », Tocqueville note laconiquement : « J’ai pour les institutions démocratiques un goût de tête, mais je suis aristocratique par l’instinct, c’est-à-dire que je méprise et crains la foule. J’aime avec passion la liberté, la légalité, le respect des droits, mais non la démocratie. Voilà le fond de l’âme […]. Je ne suis ni du parti révolutionnaire ni du parti conservateur. Mais, cependant et après tout, je tiens plus au second qu’au premier. Car je diffère du second plutôt par les moyens que par la fin, tandis que je diffère du premier tout à la fois par les moyens et la fin [3][3]« Mon instinct, mes opinions », in Écrits et discours…. »

6Seulement, pour cerner les vues de Tocqueville sur l’aristocratie, il faut chercher au-delà de ses « instincts fondamentaux ». Sans doute le témoignage le plus candide sur sa « situation » entre aristocratie et démocratie est-il consigné dans une lettre très remarquable adressée à un ami anglais en 1837 : « On veut absolument faire de moi un homme de parti et je ne le suis point ; on me donne des passions et je n’ai que des opinions […]. On me donne alternativement des préjugés démocratiques ou aristocratiques ; j’aurais peut-être eu des uns ou des autres si j’étais né dans un autre siècle et dans un autre pays. Mais le hasard de ma naissance m’a rendu fort aisé de me défendre des uns et des autres. Je suis venu au monde à la fin d’une longue Révolution qui, après avoir détruit l’état ancien, n’avait rien créé de durable. L’aristocratie était déjà morte quand j’ai commencé à vivre et la démocratie n’existait point encore […]. Faisant partie moi-même de l’ancienne aristocratie de ma patrie, je n’avais point de haine ni de jalousie naturelle contre l’aristocratie ; et cette aristocratie étant détruite, je n’avais point non plus d’amour naturel pour elle, car on ne s’attache fortement qu’à ce qui vit. J’en étais assez près pour la bien connaître, assez loin pour la juger sans passion. J’en dirai autant de l’élément démocratique. Aucun souvenir de famille, aucun intérêt personnel ne me donnait une pente naturelle et nécessaire vers la démocratie. Mais je n’en avais reçu, pour ma part, nulle injure ; je n’avais aucun motif particulier de l’aimer ni de la haïr, indépendamment de ceux que me fournissait ma raison […] [4][4]Correspondance anglaise, in O. C., t. VI, 1, pp. 37-38 (à Henry…. »

7Nulle injure ? La famille de Tocqueville en avait subi de terribles – Malesherbes, son aïeul, conduit à l’échafaud avec sa fille, grand-mère maternelle de Tocqueville, le mari de celle-ci, leur fille et leur gendre ; mais encore le propre père de Tocqueville à qui l’épisode révolutionnaire aura infligé des morsures inguérissables. Sans doute Tocqueville entend-il dissocier la démocratie comme expérience politique et humaine des effets convulsifs qui marquent son avènement en France : ces lignes sobres ne trahissent effectivement ni amertume ni nostalgie.

Une liberté aristocratique « irrégulière et intermittente »

8Tocqueville n’a nulle intention de renier l’inestimable apport à la culture politique française de l’héritage aristocratique – et des valeurs aristocratiques – qu’il admire expressément. Là encore, il défait la dichotomie instaurée par l’idéologie révolutionnaire entre le passé aristocratique et le monde issue de 1789. Interrogeant « l’espèce de liberté qui se rencontrait sous l’Ancien Régime », il relève le paradoxe qu’une forme de liberté « irrégulière et intermittente, toujours contractée dans les limites des classes, toujours liée à l’idée d’exception et de privilège », ait pu néanmoins entretenir « des vertus si mâles ». La noblesse, en effet, même au milieu de son déclin, conservait quelque chose de l’orgueil de ses pères, un esprit d’indépendance naturel, exempt de la servitude dégradante propre aux régimes despotiques. Cette classe, « qui a marché pendant des siècles la première, a contracté dans ce long usage incontesté de la grandeur une certaine fierté de cœur, une confiance naturelle en ses forces, une habitude d’être regardée qui fait d’elle le point le plus résistant du corps social. Elle n’a pas seulement des mœurs viriles ; elle augmente par son exemple la virilité des autres classes ». En la radiant du corps national, en la détruisant, en la déracinant, la Révolution a « ôté à la nation une portion nécessaire à sa substance et fait à la liberté une blessure qui ne se guérira jamais [5][5]L’Ancien Régime et la Révolution, in O. C., t. II, 1, livre II,… ».

9Car cette ancienne forme de liberté, soutient Tocqueville, ne limitait pas ses bienfaits aux seules sociétés aristocratiques ; elle aurait pu offrir à la France des sauvegardes, des « tempéraments », sur le long chemin accidenté de l’avènement démocratique. Tocqueville l’a déjà évoqué dans la Démocratie en Amérique en considérant les forces et les influences susceptibles d’apprivoiser le pouvoir absolu. Dans la France d’Ancien Régime, ce furent non seulement les institutions – ordres, provinces, communautés, corporations –, mais encore les mœurs et les opinions qui « élevaient autour du pouvoir royal des barrières moins connues mais non moins puissantes ». Ici, « opinions » et « mœurs » renvoient assurément à ce que Montesquieu nomme « le principe de l’honneur » ; et cet « honneur aristocratique », écrit Tocqueville, qui a longtemps survécu après que l’aristocratie eut perdu sa prééminence politique, « donnait une force extraordinaire aux résistances individuelles » à la toute-puissance du trône. Or, ce « tempérament » naturel du pouvoir politique est bénéfique à tout régime, et notamment à la démocratie « où l’individu disparaît de plus en plus dans la foule et se perd aisément au milieu de l’obscurité commune ». Maintenant qu’il s’est évanoui, « qui peut dire où s’arrêteraient les exigences du pouvoir et les complaisances de la faiblesse [6][6]De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 327-328. ? ». Ainsi, l’éradication révolutionnaire de la culture de l’honneur fut une perte non seulement pour la liberté mais pour la démocratie elle-même. Là encore, point de nostalgie pour un âge aristocratique définitivement clos, ni le projet insidieux d’en plaider la restauration, mais le sobre regard porté sur un moment historique particulier. Tocqueville conçoit « l’honneur aristocratique » comme un précieux rempart propre à apprivoiser le pouvoir politique, quelle qu’en soit la forme. Mais il attache peu de créance aux revendications aristocratiques – pour peu que le mot ait encore quelque sens à son époque – pas plus qu’il ne croit, on l’a vu, à la viabilité de cette figure humaine en voie d’effacement qu’il se trouve lui-même incarner.

10L’aristocratie appartient à un monde qui ne peut être ressuscité. Elle représente, pour ainsi dire, la jeunesse de l’homme parvenu depuis à la maturité de l’âge. Et les peuples, observe Tocqueville ailleurs, « ne reviennent pas plus aux sentiments de leur jeunesse, que les hommes aux goûts innocents de leur premier âge ; ils peuvent les regretter, mais non les faire renaître [7][7]Ibid., p. 246. ».

Le providentialisme démocratique

11Le naufrage de l’aristocratie ne suffit pas à expliquer l’assentiment réfléchi de Tocqueville à la démocratie. Serait-ce également, à le lire, que le processus démocratique obéirait à un dessein providentiel ? Il est curieux, en effet, de voir un esprit par ailleurs si éminemment rationnel invoquer la transcendance divine pour désigner ce que la raison seule, dit-il, semble impuissante à concevoir. « Le développement graduel de l’égalité des conditions est […] un fait providentiel, il en a les principaux caractères : il est universel, il est durable, il échappe chaque jour à la puissance humaine. » Ou ce mot plus frappant encore : « Vouloir arrêter la démocratie paraîtrait […] lutter contre Dieu lui-même. » Tocqueville va jusqu’à évoquer le sentiment d’une « sorte de terreur religieuse », provoqué en lui par le cours irrésistible de cette révolution [8][8]Ibid., pp. 4-6..

12Pour un homme guère porté à la piété – quand bien même il considère la religion comme « naturelle au cœur humain », la foi comme « l’état permanent de l’humanité » et l’incrédulité comme « un accident », « une espèce d’aberration de l’intelligence » [9][9]Ibid., p. 310. –, la référence répétée à un dessein « providentiel » n’est point indifférente. Ici comme ailleurs, Tocqueville frappe le processus démocratique du sceau de la transcendance, de manière à lui conférer un surcroît de légitimité en réaffirmant son caractère inéluctable, sinon sacré. « Il est naturel de croire, écrit-il dans la page qui conclut la Démocratie en Amérique, que ce qui satisfait le plus les regards de ce Créateur et de ce conservateur des hommes, ce n’est point la prospérité singulière de quelques-uns, mais le plus grand bien être de tous : ce qui me semble une décadence est donc à ses yeux un progrès ; ce qui me blesse lui agrée. L’égalité est moins élevée peut-être ; mais elle est plus juste, et sa justice fait sa grandeur et sa beauté. »

13Ces derniers mots ajoutent un argument supplémentaire, et décisif, en faveur des bienfaits prosaïques de la démocratie, comparés aux ressources obsolètes de la grandeur aristocratique. Et, là encore, des références religieuses sont convoquées comme pour entériner l’œuvre du temps. « Le christianisme, qui a rendu tous les hommes égaux devant Dieu, ne répugnera pas à voir tous les citoyens égaux devant la loi […]. » Ailleurs, Tocqueville va jusqu’à invoquer les auspices de Jésus-Christ, jamais autrement cité dans cette œuvre : il fallut qu’il « vînt sur terre pour faire comprendre que tous les membres de l’espèce humaine étaient naturellement semblables et égaux [10][10]Ibid., t. I, p. 9 ; t. II, pp. 22, 337-338. ».

14Apparemment, dans l’esprit de Tocqueville, le recours au langage providentiel tient lieu de substitut à une analyse critique des origines du processus démocratique et du secret de son irrésistible empire. Faut-il en conclure que, pour lui, nulle philosophie de l’histoire n’est en mesure de rendre intelligible la nature de ce long avènement ? À l’évidence, Tocqueville ne partageait pas la vision hégélienne de l’histoire, celle d’un progrès continu de la souveraine raison humaine ; et pas davantage l’interprétation de Marx et d’Engels faisant de l’expansion économique le moteur d’une histoire « globalisée » qui dissout les nations politiques et forme les classes sociales avant de les mettre aux prises dans une lutte finale consacrée par le triomphe du prolétariat. Il soutient, au contraire, que l’égalité des conditions tend inexorablement à éroder les différences de classes et que ce sont précisément les singularités nationales qui se dressent en ultime rempart devant l’universalisation et l’indifférenciation produites par le processus démocratique.

15Une fois admis que ce « fait générateur » ne renvoie à aucune « cause première » reconnaissable, qu’il transcende les particularités nationales et la diversité des régimes politiques, qu’il est effectivement universel et irrésistible, peut-être Tocqueville croyait-il sincèrement à son caractère providentiel, donc irréductible aux seules ressources de la raison historique.

16Mais quelle que fût son opinion à cet égard, et ses intentions, manifestement la référence répétée aux décrets de la Providence paraît utilement adaptée à la science politique de Tocqueville comme à ses visées rhétoriques. Ce grand esprit ne prise guère la métaphysique et les abstractions. Il aborde les choses de la Cité non à partir des principes premiers mais à partir des réalités tangibles que l’on doit s’efforcer de cerner, de gouverner, éventuellement de corriger. Son enquête sur la démocratie ne se prétend pas être une étude sur le meilleur gouvernement ou une glose sur la typologie des régimes politiques modernes. Le génie de Montesquieu s’appuyait sur un immense savoir, historique, philosophique, littéraire, théologique. Le génie de Tocqueville est constamment tisonné par des questions que lui renvoie l’œuvre du temps. Son mode de pensée est moins attentif à la causalité historique qu’aux rouages latents de la longue durée, ses inflexions, ses empreintes, ses effets ; plus à l’expérience du passé qu’aux postulats théoriques sur l’homme, la société, les théories du pouvoir légitime. Il se défie autant de l’idée de progrès que de la notion d’une « fixité » de la nature humaine, pour ne rien dire de « l’état de nature » qu’il n’évoque pour ainsi dire jamais. Comment, dès lors, pouvait-il faire valoir, en évitant justement la question épineuse de la causalité historique, que l’égalité des conditions est le véhicule primordial et la seule destination des sociétés modernes, que désormais l’alternative ne met plus aux prises la démocratie et l’aristocratie mais la « liberté démocratique » et la « tyrannie démocratique » [11][11]Ibid., t. I, p. xliv (Avertissement à l’édition de 1848). ? Sans doute le langage le mieux approprié pour exprimer cet « avertissement solennel » et signifier, plus généralement, l’établissement inéluctable de l’âge démocratique était-il, en effet, cette rhétorique providentielle : elle servait à étayer l’idée que l’égalité des conditions participe de la volonté divine et devrait, par conséquent, être acceptée ; et, partant, que la poursuite des chimères aristocratiques était chose vaine, même blasphématoire.

Comment penser la liberté

17Et ce qui est vrai de l’égalité vaut encore davantage pour la liberté, que Tocqueville tient pour une valeur suprême ; le meilleur régime est celui qui peut le mieux en préserver les bienfaits. Dans son essai de 1836 sur « L’État social et politique de la France avant et depuis 1789 », Tocqueville mit en miroir l’expérience aristocratique et la conception moderne de la liberté. L’une est fondée sur un droit toujours particulier de certaines classes ; absente des institutions mais imprimée dans les mœurs, elle préserve l’esprit d’indépendance et porte les hommes, par l’énergie même qu’ils tirent de ce privilège, à des actions extraordinaires. L’autre, la notion moderne de la liberté – « la notion démocratique, précise Tocqueville, et j’ose le dire la notion juste de la liberté » –, reconnaît à chaque individu un droit égal et imprescriptible à gouverner sa propre destinée en tout ce qui n’a pas de rapport aux conventions de la citoyenneté. Ainsi l’idée « injuste », ou « fausse », de la liberté peut-elle néanmoins soutenir de mâles vertus et un assentiment libre, jamais servile, à l’obéissance ; cependant que la notion « juste » de la liberté peut exposer l’individu à de nouvelles formes de servitude. Tel est le double paradoxe de la liberté [12][12]« État social et politique de la France avant et après 1789 »,….

18Mais quelles qu’en soient les vulnérabilités, prévient Tocqueville, la liberté moderne est un corollaire inséparable de la dynamique de l’égalité : à mesure que les rangs se confondent, elle tend naturellement à se prévaloir. Les Français feraient bien d’en convenir, écrit-il en concluant la Démocratie en Amérique, et d’embrasser l’égalité – « une sainte entreprise » – afin d’assurer leur indépendance et leur dignité. Il leur faut, autrement dit, abandonner une fois pour toutes cette velléité illusoire de rattacher la liberté au privilège et à l’aristocratie. Et de préciser encore : « Il ne s’agit point de reconstruire une société aristocratique, mais de faire sortir la liberté du sein de la société démocratique où Dieu nous fait vivre. » Quant à ceux de ses contemporains, toujours nombreux, qui songent encore à parer la liberté de quelques résidus tirés des temps aristocratiques, à fouiller dans les opinions et les idées nées de l’ancienne société « et les transporter avec eux dans le monde nouveau […] – ceux-là consument leur temps et leurs forces dans un travail honnête et stérile [13][13]De la démocratie en Amérique, op. cit., t. II, pp. 328, 338. ». C’est que démocratie et aristocratie, ces deux « humanités distinctes », sont par définition inassimilables.

19Voilà pourquoi, expliquera Tocqueville, le régime de la Restauration était condamné avant même d’entamer son éphémère carrière : les Bourbons voulurent, avec la Charte, recréer des institutions aristocratiques dans la sphère politique et conserver dans les lois civiles un principe démocratique déjà si enraciné qu’il devait bientôt ébranler l’ensemble de l’édifice ; or, « au lieu de chercher à renforcer ostensiblement un principe aristocratique qui meurt chez nous, [ils] auraient dû travailler de tout leur pouvoir à donner des intérêts d’ordre et de stabilité à la démocratie [14][14]O. C., t. XIII, 1, pp. 233-234 (lettre à Louis de Kergorlay, 29… ». La monarchie de Juillet ferait encore pire, avec Guizot son grand prêtre, en cherchant à fabriquer, au nom de la stabilité politique et pour le bénéfice de la classe moyenne, une aristocratie artificielle, « censitaire », une aristocratie bourgeoise en quelque sorte. Ce même Guizot qui se représentait la révolution américaine comme l’œuvre de « l’aristocratie naturelle et nationale du pays », élevée à ce magistère par son autorité irrécusable, son « indépendance tranquille », son éducation, ses lumières et épaulée, comme de juste, par un peuple à l’unisson : il ne fait ici que recycler la même logique de classe, qui fit couler le sang en France, en la déportant sur le théâtre plus hospitalier de l’Amérique des Fondateurs. Tocqueville, lui, ne voit d’aristocratie ni en Amérique ni en France. D’où la répulsion que lui inspire le régime de Juillet, irrespirable, sans vertu, sans grandeur, gouverné par une oligarchie autoproclamée, « égoïste, corrompue et vulgaire », qui met la nation sous tutelle et ouvre ainsi la porte à la résurgence du spectre révolutionnaire [15][15]Guizot, De la démocratie en France, Victor Masson, 1849, pp.….

20Tocqueville avait tôt acquis la conviction, comme il le confie au cours de son voyage en Amérique, que les sociétés contemporaines sont portées par le cours invincible d’une « démocratie sans borne ». On peut tenter de la régler par des habitudes et des « idées légales » qui lui tiennent lieu de contrepoids, mais point l’arrêter et encore moins l’inverser [16][16]O. C., t. XIII, 1, lettre citée supra..

L’expérience aristocratique de la liberté

21Une fois admis que le temps aristocratique, et l’honneur aristocratique, se rattache à un passé révolu, on peut s’étonner de les voir constamment sollicités dans une étude pourtant consacrée au développement de la démocratie, au sein d’une société, qui plus est, dépourvue de toute expérience aristocratique.

Pourquoi l’aristocratie

22L’aristocratie figure en effet un peu partout dans la Démocratie en Amérique, surtout dans le second volume. Une première raison de cette ubiquité renvoie au dessein général de l’ouvrage, qui vise bien au-delà de la seule démocratie américaine : il peut se lire aussi – et le fut effectivement par nombre de contemporains – comme une réflexion « à contre-jour » sur l’histoire et les vicissitudes de l’avènement démocratique en France. C’est par là, d’ailleurs, que Tocqueville commence son enquête. Ses lecteurs américains devaient sans doute trouver étrange qu’un livre consacré à la démocratie et à l’Amérique s’ouvre par une longue discussion… du progrès de « l’égalité des conditions » sous l’Ancien Régime, avant de dresser, autre surprise, le bilan peu amène de la révolution démocratique sous la monarchie de Juillet : « Nous avons abandonné, écrit-il, ce que l’état ancien pouvait présenter de bon, sans acquérir ce que l’état actuel pourrait offrir d’utile ; nous avons détruit une société aristocratique, et, nous arrêtant complaisamment au milieu des débris de l’ancien édifice, nous semblons vouloir nous y fixer pour toujours [17][17]De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 8-9.. » C’est la France, encore, qui revient presque à chaque page des chapitres finals de la Démocratie en Amérique, où Tocqueville met en garde contre les périls qui menacent la liberté moderne. Ces références continues à l’histoire nationale et au destin de l’ancienne aristocratie, ses mœurs, ses prestiges, son déclin, dénotent une parenté beaucoup plus intime qu’on ne le dit entre les deux grands chefs-d’œuvre de Tocqueville. Autant dire que l’écriture de L’Ancien Régime et la Révolution commence dans la Démocratie en Amérique qui lui sert, pour ainsi dire, de prélude expérimental et de laboratoire intellectuel.

23L’aristocratie hante la réflexion de Tocqueville pour une autre raison encore, tout aussi évidente : elle offre un miroir inappréciable qui éclaire par contraste les ressorts de la démocratie. Cependant, malgré toute la richesse des enseignements que cette polarité projette sur l’ancienne société, l’aristocratie ne constitue jamais ici un objet de savoir autonome.

L’art de se passer des définitions

24Et, de fait, qu’entend-il par aristocratie ? La démocratie est caractérisée par un « fait générateur » – l’égalité des conditions – qui lui donne sa physionomie et détermine sa marche. Faut-il en conclure que le « fait générateur » de l’aristocratie serait l’inégalité des conditions ? Tocqueville se garde d’affecter à l’aristocratie un quelconque « principe générateur », il n’aborde même pas la question ; autre manière, sans doute, de faire valoir que l’aristocratie s’est définitivement évanouie et ne peut servir désormais qu’à faire saillir, « comme dans un miroir » justement, les caractères originaux de la démocratie.

25Voilà qui peut également expliquer que, tout au long de la Démocratie en Amérique, « aristocratie » signifie différentes choses en différents endroits à différentes fins (encore que Tocqueville emploie également le mot de démocratie assez librement en lui assignant une pluralité de sens). Nulle part, pour commencer, cette notion n’est employée au sens que lui prête la philosophie politique, à savoir un type de régime. Tantôt elle désigne une classe dirigeante – l’aristocratie française au Moyen Âge –, tantôt une éminence sociale ou culturelle, cette « élite » qui devait, jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, gouverner la société, légiférer sur la civilité et imprégner les mœurs et les manières. Cette aristocratie-là fut l’avatar dénaturé de la vieille aristocratie, que la monarchie absolue avait progressivement dépossédée de ses anciens pouvoirs, la muant en caste dépolitisée, altérée par la profusion d’anoblissements monnayés et distinguée désormais par ses privilèges et ses exemptions, par l’« usage immodéré de ses droits apparents » qui la faisaient d’autant plus haïr. Sans doute Tocqueville jugeait-il expédient de ne pas enserrer l’aristocratie dans une définition par trop rigoureuse, de façon à pouvoir passer librement d’une acception à l’autre au gré de son analyse. Si bien qu’il en use, dans la Démocratie en Amérique comme dans L’Ancien Régime et la Révolution, pour dépeindre deux époques distinctes, deux configurations successives, de l’aristocratie française.

26Il propose, cependant, bien qu’éparpillée à travers l’œuvre, une réflexion rigoureuse sur le pouvoir aristocratique – les circonstances qui le font naître, ses attributs distinctifs, les ressources de son empire et les périls qui peuvent hasarder sa viabilité.

Comment naissent les aristocraties

27À l’origine des sociétés aristocratiques, avertit Tocqueville, on ne trouvera jamais la moindre trace d’un consentement délibéré. « Il est impossible de rien imaginer de plus contraire à la nature humaine et aux instincts secrets du cœur humain qu’une sujétion de cette espèce. » Aucun peuple libre, à aucune époque, n’aurait de lui-même donné le jour en son sein à une « classe dominante ». Il eût préféré se soumettre au pouvoir arbitraire d’un despote que de se subjuguer à l’autorité d’autres hommes. L’aristocratie, de tout temps, a été « fille de la conquête [18][18]Ibid., p. 417. ». Autant dire de la violence.

28Comment expliquer alors le tableau pacifique et réglé que brosse Tocqueville de l’aristocratie médiévale, gouvernement paternel protégeant les libertés locales, de l’autorité toute naturelle qu’il fait rayonner, de la « bienveillance réciproque » qui lie ceux qui commandent à ceux qui obéissent, de la « longue communauté de souvenirs » qui les attache les uns aux autres, tout le contraire de l’assujettissement brutal qu’entraînent nécessairement les conquêtes ? Tocqueville n’aborde pas la difficulté, mais il fournit assez d’éléments pour permettre d’esquisser une explication. Il faut partir ici des origines lointaines de la nation française. L’invasion germanique avait créé par la force une situation historique de domination. Mais l’œuvre du temps, l’accoutumance et l’oubli allaient peu à peu en « refouler » les séquelles. L’expérience d’une cohabitation progressivement apprivoisée entre gouvernants et gouvernés, le sens partagé d’une communauté de destin qu’elle faisait naître, l’aménagement d’une certaine liberté sous le joug de la subordination finirent par donner à cette société aristocratique un air d’évidence, inscrit dans l’« ordre naturel des choses ». Un système d’assujettissement né de la violence s’est ainsi mué en dispositif « coutumier », intériorisé de part et d’autre, où l’ascendant « inné » des seigneurs était approprié au consentement tacite de leurs subordonnés.

29Telle est, précisément, l’image que se fait Tocqueville de la France féodale. Les invasions firent concentrer dans les mains des vainqueurs et la propriété et le pouvoir politique. L’inégalité – corollaire naturel de la propriété – avait assurément existé auparavant, mais ce qui n’était jusque-là qu’une incidence historique allait se constituer en droit héréditaire. Cette interprétation offre plusieurs analogies avec celle donnée par Augustin Thierry de l’invasion de l’Angleterre par les Normands, qui avait donné naissance, elle aussi, à un pouvoir aristocratique bientôt oublieux des « événements d’où provenait son élévation » ; avec cette double différence, toutefois, que le « partage des dépouilles » entre les Normands et la constitution de la classe des seigneurs se heurtèrent à une violente résistance des « vaincus » et, surtout, que « l’élément aristocratique » aura perduré en Angleterre jusqu’à l’aube du xxe siècle [19][19]Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands….

30Le pouvoir aristocratique, explique Tocqueville, repose sur les deux piliers inséparables que sont la force et la propriété : c’est la terre qui procure renom et dignité, qui « porte l’honneur » d’un lignage et l’autorité de commander. L’« âge aristocratique » fut ainsi marqué par la polarité intangible entre « ceux qui cultivaient le sol sans le posséder [et] ceux qui possédaient le sol sans le cultiver [20][20]De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 1-2. ».

31Tocqueville n’interroge ni les modalités historiques ni les avatars psychologiques de cette lente rétrogression des « vaincus » jusqu’à l’obéissance volontaire aux descendants des vainqueurs. Mais il suggère que la distance entre les sphères où vivaient respectivement les uns et les autres tout comme l’apparence immuable du pouvoir aristocratique habituèrent les pauvres à considérer leur condition subordonnée comme chose naturelle. « Bornés dans leurs désirs aussi bien que dans leur pouvoir, sans souffrance pour le présent, tranquilles sur un avenir qui ne leur appartenait pas, ils jouissaient de ce genre de bonheur végétatif dont il est aussi difficile à l’homme très civilisé de comprendre le charme que de nier l’existence [21][21]« Mémoire sur le paupérisme », in O. C., t. XVI, p. 121.. » À l’époque de son plein épanouissement, le pouvoir aristocratique aura acquis un air d’éternité ; surtout dans un monde, peut-on ajouter, où la division entre nobles et roturiers était considérée comme participant de la volonté divine.

32Les constituants primitifs de la « condition aristocratique » sont donc la force et la propriété foncière. Tocqueville y ajoute trois autres : la naissance, la richesse, le savoir. Tous ces biens ont en commun de ne pouvoir être partagés que par le petit nombre, à qui ils procurent héréditairement des inclinations particulières, « des goûts à part et des idées exclusives [22][22]« État social et politique de la France avant et après 1789 »,… ». La clé du pouvoir aristocratique résidait dans cette « division du travail » naturalisée par consentement mutuel, si l’on peut dire, entre ceux qui sont destinés à commander et ceux qui sont nés pour obéir. Ce régime humain devait autant à la disparité culturelle qui les séparait qu’à la proximité physique et aux accointances qui les mettaient constamment en présence. « Placés à une distance immense du peuple, les nobles prenaient cependant au sort du peuple cette espèce d’intérêt bienveillant et tranquille que le pasteur accorde à son troupeau […]. N’ayant pas conçu l’idée d’un autre état social que le sien […], le peuple recevait leurs bienfaits et ne discutait point leurs droits […], et se soumettait sans peine et sans bassesse à leurs rigueurs, comme à des maux inévitables que lui envoyait le bras de Dieu […]. Le noble n’ayant pas la pensée qu’on voulût lui arracher des privilèges qu’il croyait légitimes ; le serf regardant son infériorité comme un effet de l’ordre immuable de la nature, on conçoit qu’il put s’établir une sorte de bienveillance réciproque entre ces deux classes si différemment partagées du sort […]. Le corps social ainsi organisé pouvait avoir de la stabilité, de la puissance, et surtout de la gloire [23][23]De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 6-7.. »

33Guizot qui n’aperçoit, lui, à cette époque, « point de droits, point de garanties, point de société », seulement un « despotisme féodal », reconnaît néanmoins l’établissement d’un « certain lien moral » entre les classes, mais pour ajouter aussitôt que si les hommes s’accoutumaient à leur subordination, ils ne l’ont jamais acceptée, ce qui revient à dire une chose et son contraire [24][24]Histoire de la civilisation en Europe, Didier, 1857, pp. 96-97..

34Inégalité de conditions, puissance héréditaire, influences individuelles, chaîne de dépendances hiérarchiques, subordination volontaire, bienveillance réciproque : tels sont les principaux traits – Tocqueville en produit bien d’autres encore – de l’aristocratie politique qui s’était constituée pendant les siècles suivant la Conquête, avant que l’essor de la monarchie absolue ne vienne corroder son autorité et l’évincer peu à peu de la sphère politique – « œuvre de patience, d’adresse et de longueur de temps, plus que de force et de plein pouvoir [25][25]L’Ancien Régime et la Révolution, op. cit., p. 127. ».

35L’aristocratie d’Ancien Régime à laquelle Tocqueville consacre tant de pages extraordinaires n’est pas celle des origines, mais celle qui lui survécut, une aristocratie post-aristocratique, si l’on peut dire, dont le pouvoir s’est restreint peu à peu à la seule prééminence sociale : il n’a pas disparu mais s’est déplacé. Comme le suggère Montesquieu, le déclin de l’aristocratie médiévale et son exil de la sphère du pouvoir donnaient naissance, en raison même de cette oisiveté forcée, à un épanouissement culturel dont les prestiges allaient rayonner de par le monde. Sous les deux derniers règnes de l’Ancien Régime, cette aristocratie « dépolitisée » gouverne la société. Elle anime le grand théâtre de la Cour et brille dans les salons de la capitale, devenus l’école supérieure de l’esprit français et le sanctuaire de la civilisation européenne. Elle règlemente les usages de la civilité, règne sur les mœurs, gouverne les manières, arbitre le goût. Et elle a conservé assez de l’ancien système de l’honneur pour infuser, je l’ai dit, l’esprit d’indépendance à travers l’armature du corps social. Cette aristocratie-là tient son brillant magistère de principes et d’usages qui sont de sa propre création.

36Il demeure, cependant, que là où n’existent ni pouvoir héréditaire de commander ni disposition innée à obéir, il ne peut y avoir de pouvoir aristocratique, seulement une société aristocratique.

Une « aristocratie coloniale » ?

37« Aristocratie » désigne donc autre chose – et bien davantage – que le pouvoir aristocratique. La pluralité de sens que Tocqueville assigne librement à cette notion fut à l’origine de mille confusions et d’un débat sans fin sur le rôle qu’il aurait reconnu à l’aristocratie comme « tempérament » nécessaire de la démocratie. Là-dessus, pourtant, son opinion me paraît sans ambiguïté d’un bout à l’autre de l’œuvre. Je la résumerai comme suit : aucune aristocratie viable, ni des habitudes de pensée proprement aristocratiques ne peuvent éclore dans une société démocratique ; mais des inclinations aristocratiques, des aspirations ou des ambitions aristocratiques sont, elles, conciliables avec la condition démocratique, même dans une société où le progrès de l’égalité a atteint sa plénitude ; car ces propensions-là sont gravées dans le cœur de l’homme.

38L’aristocratie, en effet, quelle qu’en soit la définition, ne saurait prendre racine dans une pure démocratie comme l’Amérique, ni dans une démocratie en train de se faire comme la France [26][26]De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 416-417.. Des peuples peuvent conquérir des territoires et assujettir d’autres peuples. Mais de telles conquêtes aucune aristocratie jamais ne sortira à nouveau, parce que jamais les vainqueurs ne pourront obtenir le consentement naturel et la subordination héréditaire qu’avait su gagner l’aristocratie des siècles lointains.

39Cette évidence vaut-elle également lorsqu’une démocratie s’empare d’un territoire étranger où la société se trouve encore dans l’infantilité politique ? La conquête de l’Algérie en 1830, par exemple, était-elle propre à engendrer un « état social » aristocratique ? Nulle part dans les pages nombreuses qu’il consacre à la question algérienne Tocqueville n’envisage pareille évolution. Il est vrai que ses écrits datent pour la plupart des années qui suivent immédiatement la conquête, où la perspective d’un consentement volontaire des indigènes au pouvoir français, pour ne rien dire de la colonisation de l’Algérie, paraissait tout simplement inconcevable. Vrai, aussi, que Tocqueville cède un moment – un bref moment – à l’illusion de voir à terme « franciser le pays autour de nous » ; il se laisse jusqu’à présumer – thème classique des Lumières… – « qu’un peuple puissant et civilisé comme le nôtre exerce par le seul fait de la supériorité de ses lumières une influence presque invincible sur de petites peuplades à peu près barbares ; et que, pour forcer celles-ci à s’incorporer à lui, il lui suffit de pouvoir établir des rapports durables avec elles [27][27]« Seconde lettre sur l’Algérie » (22 août 1837), in O. C., t.… ». Cet optimisme sera vite démenti, même si Tocqueville continue de croire à la nécessité d’installer des communautés de colons en Algérie – « le centre de notre puissance en Afrique » – et à la cohabitation pacifique entre Français et Arabes. Cependant, aucun des arguments qu’il mobilise en faveur de cette politique ne renvoie, de près ou de loin, à une quelconque visée aristocratique. Et c’est lui-même, sans vraiment s’y arrêter, qui en fournit les raisons.

40D’abord, les différentes tribus et communautés qui constituent la société algérienne forment un seul peuple, ont « la même origine, les mêmes souvenirs, les mêmes opinions, les mêmes mœurs », cimentés par la même religion. Et bien que les Algériens ne disposent ni d’institutions ni de libertés politiques, ils défèrent à une sorte d’aristocratie militaire et religieuse et conservent un irréductible esprit d’indépendance, propre à leur tempérament singulier : « Cette race mobile et indomptable qui adore les jouissances physiques […] place la liberté au-dessus de tous les plaisirs et […] sait fuir dans les sables du désert plutôt que de végéter sous un maître [28][28]« Première lettre sur l’Algérie » (23 juin 1837), ibid., pp.…. » Pas exactement les classes « végétatives » des siècles passés, « bornées dans leurs désirs » et impassibles sous les rênes du pouvoir aristocratique…

41Mais il est une autre raison encore qui empêche l’éclosion d’une aristocratie sur le sol algérien. La condition première de l’établissement d’un pouvoir aristocratique est la possession étendue des propriétés foncières : elle est, en l’espèce, inconcevable. En conquérant l’Algérie, observe Tocqueville dans un long rapport adressé à la Chambre, « nous n’avons pas prétendu, comme les Barbares qui ont envahi l’empire romain, nous mettre en possession de la terre des vaincus. Nous n’avons eu pour but que de nous emparer du gouvernement [29][29]« Rapport […] sur le projet de loi relatif aux crédits… ». Tout est dit.

42Les réflexions de Tocqueville sur l’Algérie suscitent depuis quelques années d’abondants commentaires, des dissensions, des gloses rétrospectives et des sentences morales qu’il serait superflu d’aborder ici. S’il est en tout cas un blâme qu’on ne saurait lui adresser c’est de prétendre « aristocratiser » de quelque façon la présence française en terre algérienne. Une telle hypothèse lui eût paru ni désirable ni, surtout, réaliste. Au contraire, les recommandations qu’il fait valoir visent toutes simultanément à renforcer le pouvoir de l’administration française, à accélérer la colonisation française et… à préserver l’autonomie matérielle et culturelle des populations arabes : garantir leur droit à la propriété, les aider à relever leurs écoles, multiplier le nombre de leurs éducateurs, former leurs hommes de loi et leurs ministres de la religion, « dont la civilisation musulmane ne peut pas plus se passer que la nôtre [30][30]Ibid., p. 325, et « Travail sur l’Algérie » (octobre 1841), in… ». Pas vraiment la meilleure recette pour instaurer une aristocratie durable…

Les tentations aristocratiques des sociétés démocratiques

43Quant aux sociétés démocratiques, elles ne secrètent aucun des germes propices à l’institution d’un gouvernement aristocratique – ou même d’une aristocratie sociale –, à commencer par la possession de vastes propriétés héréditaires génératrices d’un pouvoir héréditaire. Car « c’est à la terre, explique Tocqueville, que se prend l’aristocratie, c’est au sol qu’elle s’attache et qu’elle s’appuie ; ce ne sont point les privilèges seuls qui l’établissent, ce n’est pas la naissance qui la constitue, c’est la propriété foncière héréditairement transmise ». Et, inversement, là où la richesse n’est pas essentiellement « territoriale », il ne peut y avoir de pouvoir aristocratique. Ainsi en Amérique, où le morcellement continu du sol en petits domaines « repoussait absolument l’aristocratie territoriale [31][31]De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 28-29. ». Et ce qui la repoussa encore, en Amérique et plus tard en France, ce furent les lois de succession dont les effets proprement politiques sont énormes : là où elles autorisent (comme en Amérique) ou ordonnent (comme en France sous la Révolution) le partage égal des biens, les propriétés se trouvent continuellement divisées et les fortunes territoriales amoindries ; partant, c’est le pouvoir même de commander qu’elles érodent ou qu’elles empêchent d’éclore, tout comme les habitudes sociales, les vertus, les passions et les préjugés qui y sont attachés. C’est dire que sous le régime de l’égalité des partages, aucune aristocratie ne peut voir le jour ni perdurer longtemps. La notion même de pouvoir social hiérarchique, d’hérédité, de continuité entre les générations perd de sa substance et, à terme, sa raison d’être [32][32]Ibid., t. I, pp. 46-50..

44En outre, la représentation aristocratique de la société, par définition intangible et figée, ne peut à la longue résister au travail de l’égalité, à l’inépuisable promesse de perfectibilité de l’homme et aux opportunités sans limites qui s’offrent aux ambitions individuelles. Les peuples aristocratiques, observe Tocqueville ailleurs, « aiment à se persuader qu’ils ont atteint à peu près le degré de grandeur et de savoir que comporte notre nature imparfaite ; et, comme rien ne remue autour d’eux, ils se figurent volontiers que tout est à sa place ». Pareil sentiment est littéralement inconcevable dans les siècles démocratiques où les hommes « se mêlent tumultueusement », les lois changent, les usages varient, où des vérités nouvelles se font jour, des opinions disparaissent pour laisser place à d’autres, où « l’image d’une perfection idéale et toujours fugitive se présente à l’esprit humain ». Enfin, une société aussi agitée et vibrante ne ménage guère le temps nécessaire – et la disponibilité d’esprit – pour cultiver le goût raffiné des manières et le « penchant des loisirs héréditaires », emblèmes par excellence des sociétés aristocratiques ; dans un monde où la science débouche sur un métier lucratif et des applications utiles, ces délicates ressources ne peuvent procurer ni prestige social ni a fortiori autorité politique.

45Tocqueville conclut la Démocratie en Amérique sur une note sans équivoque : il serait déraisonnable de réclamer à ses contemporains « les vertus particulières qui découlaient de l’état social de leurs ancêtres, puisque cet état social est tombé, et qu’il a entraîné confusément dans sa chute tous les biens et tous les maux qu’il portait avec lui ».

46Néanmoins, tout dénué que soit l’homme démocratique des instincts naturels, des habitudes et des préjugés inhérents à l’état social aristocratique, il n’est nullement prémuni contre certaines tentations, ou velléités, aristocratiques. Ainsi dans le domaine politique. Tocqueville évoque à ce propos le parti fédéraliste, au lendemain de l’Indépendance américaine, et son hostilité à l’extension indéfinie du pouvoir populaire : cet enjeu capital – resserrer ou accroître l’usage de la puissance publique – ressortissait à deux passions contraires, l’une démocratique, l’autre aristocratique. « Je ne dis point, prévient-il, que les partis américains aient toujours pour but ostensible ni même pour but caché de faire prévaloir l’aristocratie ou la démocratie dans le pays ; je dis que les passions aristocratiques ou démocratiques se retrouvent aisément au fond de tous les partis ; et que bien qu’elles s’y dérobent aux regards, elles en forment comme le point sensible de l’âme. » C’est là une allégation bien singulière : elle pose que même si l’état social démocratique repousse l’héritage aristocratique, la polarité entre aristocratie et démocratie n’en demeure pas moins inhérente à la vie politique des sociétés modernes ; autrement dit, que les passions aristocratiques ne s’éteignent point avec l’aristocratie mais, au contraire, s’allument à l’épreuve du processus démocratique [33][33]Ibid., t. II, pp. 39-40 ; t. I, p. 51 ; t. II, p. 338 ; t. I,…. Dans une lettre écrite quelques mois avant sa mort, Tocqueville fait cette profession non moins singulière : si le « système ultra-démocratique » a triomphé en Amérique au point qu’on ne peut le pousser plus loin et que ce serait une folie de vouloir le combattre, il existe néanmoins « infiniment plus de partisans de l’aristocratie et même de la monarchie aux États-Unis qu’on ne le suppose. Je crois au fond que la plus grande partie des riches penche maintenant vers ces opinions. Mais la lutte étant absolument impossible, ils se résignent et se taisent. Souvent même, ils joignent leurs acclamations à celles de la foule » [34][34]Correspondance anglaise, in O. C., t. VI, 3, p. 305 (à George…. Ces passions-là, qu’on n’ose pas arborer au grand jour, demeurent enserrées dans le secret de l’âme, tel un fruit défendu, une aspiration inavouée parfois jusqu’à soi-même. Aussi n’ont-elles aucune portée sociale, ni prestiges, ni récompenses. Au fond, elles n’ont rien de vraiment aristocratique.

47Il serait également aisé de démontrer la nature foncièrement démocratique des « éléments aristocratiques » cités par Tocqueville comme susceptibles d’apprivoiser la démocratie.

48Les associations volontaires ? Ces « simples citoyens » qui, en s’associant, peuvent constituer « des êtres très opulents, très influents, très forts » sont appelés « des personnes aristocratiques » essentiellement par commodité de langage [35][35]De la démocratie en Amérique, op. cit., t. II, p. 330..

49Les industriels ? En affirmant que l’industrie pourrait « ramener les hommes vers l’aristocratie », Tocqueville, autre commodité de langage, entend mettre en relief la stricte « division du travail » entre le maître qui commande et l’ouvrier qui obéit et, surtout, la distance – en matière de richesse, de compétence, de culture – qui sépare ces deux figures sociales chaque jour plus dissemblables. L’un se signale par l’étendue de sa puissance, de son capital, des connaissances qu’il doit embrasser pour réussir ; l’autre, par sa dépendance accrue, ses ressources comprimées, son esprit borné aux tâches prosaïques et uniformisées de l’emploi qu’il occupe. « L’un ressemble de plus en plus à l’administrateur d’un vaste empire, et l’autre à une brute […]. » Or cette « aristocratie manufacturière » élevée comme naturellement du sein même de la démocratie n’est pas seulement, s’empresse-t-il de tempérer, « une exception, un monstre, dans l’état social », elle ne ressemble en rien à l’ancienne aristocratie. C’est qu’elle n’en possède aucun des attributs : elle ne forme pas un corps homogène, encore moins une classe dirigeante, mais une agrégation d’individus dont l’autorité s’acquiert et se perd avec leur fortune. Elle ne vit pas au milieu de ceux qu’elle dirige, pas plus qu’elle n’entretient avec eux cette « bienveillance réciproque » qui attachait autrefois ceux qui obéissaient à ceux qui commandaient : ici, les rapports entre maîtres et ouvriers sont strictement contractuels, le plus souvent impersonnels et, par définition, temporaires. Enfin, cette aristocratie-là n’a pas vocation à gouverner ceux qu’elle emploie, seulement à s’en servir. Hors de son domaine propre, « elle ne sait pas vouloir et ne peut agir [36][36]Ibid., t. II, pp. 164-167. ». Elle n’a d’aristocratie que le nom.

50Les légistes, en revanche, constituent assurément une classe distincte, ils possèdent un corps spécifique de connaissances, une autorité conférée par leur état, une culture partagée, des habitudes et des inclinations communes – le goût de l’ordre, une méfiance spontanée pour les changements. Ce sont autant d’attributs aristocratiques, mais il y manque les trois ressorts essentiels d’une vraie aristocratie : la prédisposition naturelle à gouverner, le pouvoir inné de commander, le caractère héréditaire de l’un et de l’autre.

51Les associations volontaires, la presse, les industriels, les hommes de loi sont appelés « aristocratiques » du fait qu’ils tiennent leur légitimité – et leur pouvoir – non pas d’une quelconque disposition constitutionnelle, mais de l’idée qu’ils se font, ou qu’ils projettent, de leur prééminence. Ils peuvent en effet apporter des correctifs à la démocratie, mais ils le font dans le cadre et avec les moyens de la démocratie même. L’hérédité au sein de ces groupes ne procède d’aucun droit intangible, d’aucune tradition immuable.

52*

53Il serait donc judicieux de prendre Tocqueville au mot quand, achevant la Démocratie en Amérique, il donne cet avertissement : « Le monde politique change ; il faut désormais chercher de nouveaux remèdes à des maux nouveaux. » Et, plus explicitement encore, cette recommandation consignée dans un fragment abandonné : « Se servir de la démocratie pour modérer la démocratie. C’est la seule voie de salut qui nous soit ouverte [37][37]Ibid., t. II, p. 334 ; édition critique bilingue par Eduardo…. »

Notes

  • [1]
    De la démocratie en Amérique, in Œuvres complètes (désormais O. C.), Gallimard, 1951, t. II, p. 338.
  • [2]
    O. C., t. XIV, pp. 635-646 (4 mai 1858).
  • [3]
    « Mon instinct, mes opinions », in Écrits et discours politiques, in O. C., t. III, 2, p. 87.
  • [4]
    Correspondance anglaise, in O. C., t. VI, 1, pp. 37-38 (à Henry Reeve, 22 mars 1837).
  • [5]
    L’Ancien Régime et la Révolution, in O. C., t. II, 1, livre II, chap. xi.
  • [6]
    De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 327-328.
  • [7]
    Ibid., p. 246.
  • [8]
    Ibid., pp. 4-6.
  • [9]
    Ibid., p. 310.
  • [10]
    Ibid., t. I, p. 9 ; t. II, pp. 22, 337-338.
  • [11]
    Ibid., t. I, p. xliv (Avertissement à l’édition de 1848).
  • [12]
    « État social et politique de la France avant et après 1789 », in L’Ancien Régime et la Révolution, op. cit., pp. 60-63.
  • [13]
    De la démocratie en Amérique, op. cit., t. II, pp. 328, 338.
  • [14]
    O. C., t. XIII, 1, pp. 233-234 (lettre à Louis de Kergorlay, 29 juin 1831).
  • [15]
    Guizot, De la démocratie en France, Victor Masson, 1849, pp. 36-38 ; Tocqueville, Souvenirs, in O. C., t. XII, pp. 30 sq.
  • [16]
    O. C., t. XIII, 1, lettre citée supra.
  • [17]
    De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 8-9.
  • [18]
    Ibid., p. 417.
  • [19]
    Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands [1825], 9e éd., Furne et Cie, 1855-1859, 2 vol. (ici t. I, pp. 250 sq., t. II, p. 406).
  • [20]
    De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 1-2.
  • [21]
    « Mémoire sur le paupérisme », in O. C., t. XVI, p. 121.
  • [22]
    « État social et politique de la France avant et après 1789 », op. cit., p. 45 ; De la démocratie en Amérique, op. cit., t. II, p. 246.
  • [23]
    De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 6-7.
  • [24]
    Histoire de la civilisation en Europe, Didier, 1857, pp. 96-97.
  • [25]
    L’Ancien Régime et la Révolution, op. cit., p. 127.
  • [26]
    De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 416-417.
  • [27]
    « Seconde lettre sur l’Algérie » (22 août 1837), in O. C., t. III, 1, pp. 145-146, 148, 153.
  • [28]
    « Première lettre sur l’Algérie » (23 juin 1837), ibid., pp. 134, 143-145, 221.
  • [29]
    « Rapport […] sur le projet de loi relatif aux crédits extraordinaires demandés pour l’Algérie », ibid., pp. 308-379 (ici p. 326).
  • [30]
    Ibid., p. 325, et « Travail sur l’Algérie » (octobre 1841), in O. C., t. III, 1, pp. 213-280 (ici pp. 276-277).
  • [31]
    De la démocratie en Amérique, op. cit., t. I, pp. 28-29.
  • [32]
    Ibid., t. I, pp. 46-50.
  • [33]
    Ibid., t. II, pp. 39-40 ; t. I, p. 51 ; t. II, p. 338 ; t. I, p. 182.
  • [34]
    Correspondance anglaise, in O. C., t. VI, 3, p. 305 (à George Cornewall Lewis, 5 septembre 1858).
  • [35]
    De la démocratie en Amérique, op. cit., t. II, p. 330.
  • [36]
    Ibid., t. II, pp. 164-167.
  • [37]
    Ibid., t. II, p. 334 ; édition critique bilingue par Eduardo Nolla, Indianapolis, Liberty Fund, 2010, 4 vol., t. IV, p. 1279.
Mis en ligne sur Cairn.info le 13/06/2019
https://doi.org/10.3917/deba.205.0178
Par

La cité antique, prisée des Israéliens les plus fortunés, est détenue par une fondation contrôlée par la famille Rothschild et l’Etat. Les ressources générées par la ville permettent de financer des projets philanthropiques. A un niveau insuffisant, estime le gouvernement.

 

Mercredi 29 mai 2019. En pleine crise politique, à quelques heures de la dissolution du Parlement et de la tenue de nouvelles élections en Israël, le président Reuven Rivlin rejoint la baronne Ariane de Rothschild à Césarée, cité antique battue par les vagues de la Méditerranée. Cette visite est destinée à célébrer la rénovation de voûtes datant du roi Hérode. Alors que le vent agite doucement les palmiers, sur la grande scène dressée face aux vestiges du vieux port, devant de nombreux invités, M. Rivlin salue le rôle de la famille Rothschild dans la transformation de Césarée au cours des soixante dernières années.

L’histoire contemporaine de la ville se confond en effet avec celle de la branche française de la famille Rothschild. Son statut reste quasi unique, puisque Césarée est une ville privée de 3 000 hectares. Elle n’appartient pas à l’Etat, mais à la Fondation Edmond de Rothschild, établie en Israël. Une singularité indissociable de l’histoire de la création de l’Etat d’Israël,

La baronne Ariane de Rothschild, devant le vieux port de Césarée, le 29 mai.
La baronne Ariane de Rothschild, devant le vieux port de Césarée, le 29 mai. JONAS OPPERSKALSKI / LAIF POUR « LE MONDE »

Mercredi 29 mai. En pleine crise politique, à quelques heures de la dissolution du Parlement et de la tenue de nouvelles élections en Israël, le président Reuven Rivlin rejoint la baronne Ariane de Rothschild à Césarée, cité antique battue par les vagues de la Méditerranée. Cette visite est destinée à célébrer la rénovation de voûtes datant du roi Hérode. Alors que le vent agite doucement les palmiers, sur la grande scène dressée face aux vestiges du vieux port, devant de nombreux invités, M. Rivlin salue le rôle de la famille Rothschild dans la transformation de Césarée au cours des soixante dernières années.

L’histoire contemporaine de la ville se confond en effet avec celle de la branche française de la famille Rothschild. Son statut reste quasi unique, puisque Césarée est une ville privée de 3 000 hectares. Elle n’appartient pas à l’Etat, mais à la Fondation Edmond de Rothschild, établie en Israël. Une singularité indissociable de l’histoire de la création de l’Etat d’Israël, dans laquelle le baron Edmond de Rothschild, banquier parisien, pieux et philanthrope, jou

 

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De notre correspondant permanent à Varsovie – Après la parodie de procession de la Fête-Dieu à Gdańsk, qui a pu contribuer à la défaite des libéraux aux élections européennes, les militants LGBT ont récidivé à Varsovie en simulant une messe catholique à la « Marche des égalités » de samedi dernier. La marche en question avait été ouverte par le maire libéral Rafał Trzaskowski. L’organisateur de la fausse messe aux couleurs LGBT, le militant homosexuel Szymon Niemiec, n’en était pas à sa première fois. Il a lu des textes de la liturgie catholique et s’est vanté de sa mise en scène par les hauts-parleurs de la plateforme officielle des organisateurs, juste avant le discours par lequel le maire Trzaskowski a exprimé son soutien à la parade gay organisée dans sa ville.

L’ONG d’avocats et juristes Ordo Iuris a promis qu’elle soutiendrait toute personne qui a pu se sentir blessée par la mise en scène blasphématoire des militants LGBT. Le porte-parole de la Conférence épiscopale polonaise (KEP) a estimé de son côté que « les discours sur la tolérance prononcés dans un tel contexte n’ont aucune valeur ».

Depuis le début de l’année, les milieux LGBT polonais, soutenus par l’opposition gaucho-libérale, multiplient en effet les attaques contre les catholiques. C’est dans ce climat de haine cathophobe encouragée par les milieux homosexualistes et certains médias libertaires qu’un prêtre a été poignardé à Wrocław lundi devant l’église où il se rendait pour célébrer la messe selon le rite tridentin. Fort heureusement, ce prêtre a eu la vie sauve mais a dû être hospitalisé pour être soigné de ses blessures. L’agresseur a été arrêté et devra répondre de tentative d’homicide.

La prochaine provocation anticatholique du lobby LGBT polonais est prévue pour le 16 juin devant le sanctuaire marial de Jasna Góra à Częstochowa, avec une parade gay qui doit se dérouler en même temps qu’un pèlerinage d’enfants organisé par la radio catholique Radio Maryja. Les conseillers municipaux du PiS protestent contre l’autorisation délivrée par le maire de gauche de la ville en faveur de la « marche des égalités », justement en raison des comportements insultants à l’égard des catholiques observés à ce type de marches, mais aussi du fait des attitudes souvent obscènes des participants, même si les « marches des égalités » polonaises sont encore loin d’atteindre le niveau d’obscénité d’une parade gay comme celle organisée chaque année à Paris.