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La construction de la tour Triangle doit générer la création de 5000 emplois, promet la maire de Paris Anne Hidalgo

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La justice a rejeté les accusations d’«illégalité» prononcées par plusieurs associations. La construction de cette tour de 180 mètres de haut qui doit héberger des hôtels et des bureaux, doit être finalisée en 2021.

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Après «The Link», le projet de plus haute tour de France, c’est la construction d’une autre tour qui a reçu le feu vert. Le tribunal administratif a validé le projet de construction de la Tour Triangle dans le sud de Paris, qui doit héberger hôtel de luxe et bureaux dans un immeuble d’environ 180 mètres de hauteur, selon une décision qu’il a rendue ce lundi. «Le permis de construire de la Tour Triangle n’est pas entaché d’illégalité», indique le tribunal, rejetant ainsi les recours de trois associations - SOS Paris, France Nature Environnement Ile-de-France et association pour le Développement harmonieux de la porte de Versailles et ses environs.

Celles-ci estimaient que l’étude d’impact du projet était «insuffisante» et la procédure suivie entachée d’irrégularités. La mairie de Paris avait ainsi été accusée d’avoir accordé un permis de construire sans mise en concurrence. Des arguments rejetés par la justice qui estime que la «mairie de Paris n’a pas commis d’erreur manifeste d’appréciation en considérant que le projet de la Tour Triangle n’est pas de nature à porter atteinte au caractère ou à l’intérêt des lieux avoisinants» et monuments. Concernant le recours relatif au bail, le tribunal a estimé «qu’il n’était pas compétent» pour statuer dans la mesure où le contrat «n’est pas un contrat administratif, mais un contrat de droit privé soumis au code de la construction et de l’habitation».

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Avec la cité judiciaire, «la Tour Triangle fait partie de ces nouvelles constructions qui dessinent ce nouveau Paris», s’est réjoui un des défenseurs du projet, l’adjoint à la mairie de Paris en charge de l’urbanisme, Jean-Louis Missika. La première pierre de la tour doit être posée avant 2020, en vue d’une ouverture avant les Jeux Olympiques de 2024.

Cet édifice de 180 mètres de haut et 42 étages, signé des architectes suisses Herzog et de Meuron, hébergera un hôtel quatre étoiles de 120 chambres avec un «sky bar», 2200 mètres carrés d’espace de «coworking» et un équipement culturel de 540 m2. À titre de comparaison, la future plus haute tour de France mesurera 244 mètres. La tour First (231 mètres de haut) et la tour Montparnasse (210 mètres) complètent le podium. La construction du gratte-ciel, qui représente un investissement privé de 500 millions d’euros, doit générer la création de 5000 emplois, selon Anne Hidalgo.

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CHRONIQUE - Le patriotisme inclusif témoignerait d’un autre rapport au monde. D’ailleurs, la formule n’est pas neuve.

Dans sa conférence de presse du 25 avril, Emmanuel Macron a dit vouloir pourla France un «patriotisme inclusif». La formule, qui se voulait positive, a peut-être néanmoins écorché certaines oreilles dans la mesure où elle laissait entendre que le patriotisme français, jusqu’à tout récemment, avait été «exclusif». Doit-il connaître une mue idéologique pour redevenir moralement acceptable? En quoi le patriotisme français d’hier et d’avant-hier échouait-il le test humaniste de l’hospitalité? On serait en droit de poser la question à ceux qui se réclament de cette notion: que veut dire devenir inclusif? Quels critères distinguent le bon patriotisme du mauvais? Le patriotisme tragique du général de Gaulle était-il suffisamment inclusif? On l’aura compris, en termes macroniens, le patriotisme français devrait passer de la société fermée à la société ouverte, ce qui n’est peut-être qu’une manière de reconduire en de nouveaux termes le clivage apparemment insurmontable entre progressistes et populistes que les premiers cherchent à imposer.

Pour peu qu’on traduise ce vocabulaire propre à la novlangue diversitaire, on retrouve tout simplement l’idéologie multiculturaliste

Mais la question s’impose: inclure à quoi? L’assimilationnisme ne permettait-il pas justement d’inclure dans la nation des populations diverses qui apprenaient à dire «nous» avec elle en prenant le pli de la culture française? Ne poussait-il pas les immigrés à s’approprier les mœurs françaises, en envoyant même des signes ostentatoires d’appartenance à leur nouveau pays? Le patriotisme inclusif témoignerait d’un autre rapport au monde. D’ailleurs, la formule n’est pas neuve. En 2013, le rapport Tuot, qui avait suscité un certain écho médiatico-politique, avait cherché à l’imposer en plaidant pour le modèle de la «société inclusive», délivré de toute conception substantielle de l’identité française, comme si cette dernière était autoritaire et poussiéreuse. Avant cela, à la fin des années 1990, un partisan de la Third Way (troisième voie entre le libéralisme et la social-démocratie NDLR)comme Anthony Giddens avait aussi plaidé pour une conception «inclusive» de la nation, pour l’adapter à un univers mondialisé et l’ouvrir aux flux migratoires. Telle était l’orthodoxie du moment.

Pour peu qu’on traduise ce vocabulaire propre à la novlangue diversitaire, on retrouve tout simplement l’idéologie multiculturaliste. Certes, les théoriciens les plus subtils du multiculturalisme le disent désormais compatible avecla nation, mais c’est à condition de vider cette dernière de toute substance, au point de la rendre fantomatique, comme si chaque pays devenait indifférent à sa réalité identitaire et devait même s’y arracher pour s’engager dans une nouvelle définition de lui-même. Dans la perspective multiculturaliste, le peuple historique qui formait le corps de la nation n’est plus qu’une communauté parmi d’autres dans la société plurielle. Il doit consentir à son déclassement symbolique et consentir à une forme de décolonisation intérieure. S’il le refuse, il devient dès lors le principal obstacle à la reconstruction d’une nation véritablement inclusive, dans la mesure où il refuserait d’accepter une différence déstabilisant ses certitudes. Une telle posture serait condamnable.

La peur de devenir étranger chez soi est devenue palpable

De ce point de vue, le Canada, qui a inscrit le multiculturalisme dans sa Constitution, est à l’avant-garde de l’«inclusion». Dans les semaines suivant son élection, à l’automne 2015, Justin Trudeau avait expliqué, dans un entretien au New York Times, que le Canada était un pays sans noyau identitaire propre. Les Canadiens n’auraient en commun que leur diversité et les droits qu’ils se reconnaissent mutuellement. Naturellement, il faudrait toujours donner des preuves d’inclusion supplémentaires, la diversité étant une quête infinie porteuse d’une promesse de rédemption. C’est ce qui a amené le Canada, depuis 2015, à valoriser le niqab à la manière d’un symbole d’ouverture à l’autre. C’est aussi pour cela qu’il y a quelques semaines la Commission canadienne des droits de la personne a mis à la une de son rapport annuel une fillette voilée. Il y a une hubris de la diversité. On en revient à la France.

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C’est moins un patriotisme pénitentiel, occupé à s’excuser d’avoir trop longtemps exclu «l’Autre», qu’un patriotisme viscéralement attaché à la France et à son droit à la continuité historique que semble réclamer de mille manières le commun des mortels. Si la question nationale obsède à bon droit nos contemporains, et si elle est de plus en plus indissociable de la question civilisationnelle, c’est que la peur de devenir étranger chez soi est devenue palpable. Les petits inquisiteurs qui ne voient là qu’une forme de paranoïa identitaire témoignent surtout de leur incapacité à comprendre le besoin d’une demeure à soi inscrit dans le cœur de l’homme. Le slogan mériterait d’être renversé: on ne cesse de parler d’ouverture à l’autre. Mais ne faudrait-il pas demander à l’autre de s’ouvrir à nous et d’embrasser la civilisation qu’il a décidé de rejoindre?

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 04/05/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici

 

 

 

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Conférence donnée par Yves Daoudal le 24 juillet 2014 à l’université d’été du Centre Henri et André Charlier et de Chrétienté Solidarité, à La Castille (Var)

C’est cette année que beaucoup de gens ont découvert l’idéologie du genre, à travers les tentatives de l’Education nationale de l’introduire par divers biais dans l’enseignement. Cette découverte a été rendue possible par les grands rassemblements de la Manif pour tous et ce qui s’en est suivi, et les diverses ramifications de cette suite. C’est donc la mobilisation contre la légalisation du soi-disant mariage homosexuel qui a sensibilisé beaucoup de gens à cette question. Car en effet la justification idéologique de l’homosexualité, c’est l’idéologie du genre.

On peut regretter que la prise de conscience ne se soit pas produite dans l’autre sens. C’est–à-dire que les gens n’aient pas commencé par découvrir l’idéologie du genre, et se soient mobilisés contre cette infamie qu’on répandait dans les écoles. Car alors la mobilisation aurait été encore bien plus importante contre le soi-disant mariage homosexuel, et plus étayée, et peut-être la fin de l’histoire aurait-elle été différente.

De fait, il faut bien le dire, la mobilisation contre le genre, en 2014, est bien tardive. Mieux vaut tard que jamais, certes, mais pour l’efficacité ce n’est pas la meilleure configuration. D’autant que la plupart des manifestants, sur internet ou dans les conférences, continuent imperturbablement de dénoncer une « théorie » du genre, comme si l’on en était encore à répondre aux « gender studies » d’il y a 40, voire 50 ans.

Quand on n’est pas d’accord avec une théorie, on propose une autre théorie, dont on pense qu’elle rend mieux compte de la réalité. Une théorie ne détruit pas le réel, elle essaye de l’expliquer. Tandis qu’une idéologie s’impose à la place du réel. On répond à une théorie par une théorie. On répond à une idéologie par la vérité, le vrai, le réel. En l’occurrence, la différenciation sexuelle n’est pas une théorie, c’est un fait.

En 2009, à notre université d’été, c’était à Salérans chez le père Avril, ma conférence était intitulée « L’idéologie du genre, l’ultime subversion ». Je ne suis pas un prophète, je n’avais rien inventé. Mais j’avais décidé de parler de ce sujet parce qu’il devenait le sujet de premier plan notamment à l’Education nationale, mais que cela ne paraissait troubler personne, et en tout cas ne provoquait aucune réaction visible.

L’idéologie du genre, l’ultime subversion. L’ultime subversion, parce qu’elle supprime la différence des sexes, donc qu’elle nie que l’homme ait été créé homme et femme. Une fois qu’on a nié la nature humaine il ne reste plus rien à subvertir.

Bien sûr je ne vais pas répéter cette conférence. Quelques mois plus tard, je consacrais une double page de mon hebdomadaire Daoudal Hebdo à la même subversion dans les écoles, par les livres pour enfants faisant la promotion de l’homosexualité : J’ai deux papas qui s’aiment, Un mariage vraiment gai, etc. Car ces livres ne sont pas apparus subitement en 2014. En 2009 ils se répandaient déjà dans les écoles, sous l’impulsion notamment du principal syndicat des instituteurs, qui proclamait à qui voulait l’entendre qu’il fallait familiariser les enfants à l’homosexualité dès la maternelle et déconstruire résolument tous les stéréotypes de genre.

Il faut ajouter à cela que l’on n’était pas sous un gouvernement de gauche, mais sous la présidence de Nicolas Sarkozy, avec des ministres UMP. Dès la rentrée 2008, le ministre de l’Education nationale faisait de la lutte contre l’homophobie une priorité dans les écoles. Et je soulignais dans le premier numéro de Daoudal Hebdo que ce ministre UMP, Xavier Darcos, annonçait une campagne d’affichage dans les lycées pour faire la promotion de la Ligne Azur. La Ligne Azur, qui est un lobby homosexuel spécialisé dans les jeunes adolescents, ressemblant à d’autres lobbies du même genre, tel Couleurs gaies qui venait de recevoir l’autorisation de faire sa propagande dans les écoles, au nom de la lutte contre l’homophobie. La lutte contre l’homophobie étant un cache-sexe, c’est le cas de le dire, de la propagande homosexuelle, laquelle étant elle-même appuyée sur l’idéologie du genre. Et pour passer aux travaux pratiques on installait deux distributeurs de préservatifs dans chaque lycée. Un dans les toilettes des garçons, un dans les toilettes des filles, comme l’avait exigé Act Up afin qu’il n’y ait pas de discrimination. C’était 1 – une incitation à la débauche entre filles et garçons, 2 – une tentative de recruter et fabriquer des homosexuels au moment où l’adolescence peut rendre l’enfant psychologiquement fragile.

Après Xavier Darcos il y a eu Luc Chatel, qui a mené exactement la même ignoble politique, sans que cela émeuve grand monde.

Jean-Paul II et la conférence de Pékin

Si les bons cathos, défenseurs de la vie et de la famille, qui se dépensent sans compter aujourd’hui contre ce qu’ils appellent la théorie du genre, avaient jeté un œil sur le Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques, publié en 2003 par le Conseil pontifical pour la famille, ou plutôt, disons, dans sa version française publiée par Tequi en 2005 – en 2005, il y a près de dix ans -, ils auraient pu voir qu’il y a dans ce livre non pas une allusion au genre, mais trois grands articles. Qui disent tout sur la question. Et l’on relève que dans la seule introduction du premier article on trouve cinq fois le mot « idéologie » pour qualifier ce qui est sorti des « gender studies ».

Mais l’Eglise avait dénoncé l’idéologie du genre bien avant ce Lexique. Elle l’avait dénoncée au moment précis où cette idéologie quittait les cercles d’intellectuels décadents pour entrer dans le vocabulaire de l’ONU et des autres instances internationales. C’était en 1995 à la conférence de l’ONU sur les femmes à Pékin.

L’année précédente avait eu lieu la conférence du Caire, où le Saint-Siège avait réussi à empêcher, avec l’appui de pays catholiques et de pays musulmans, que l’avortement soit inclus dans les soins de la soi-disant « santé reproductive », alors que c’était la principale proposition de la puissante délégation américaine. Il y aurait une nouvelle offensive à Pékin, et Jean-Paul II prit ses précautions. La délégation du Saint-Siège comporterait une majorité de femmes, 14 sur 22, et le chef de la délégation serait aussi, pour la première fois, une femme, choisie par le pape : une… Américaine, Mary-Ann Glendon.

L’année précédente, Jean-Paul II avait créé l’Académie pontificale des sciences et avait nommé Mary-Ann Glendon, professeur de droit à Harvard, membre fondateur de cette académie. Elle en deviendrait la présidente en 2004, et elle a quitté cette fonction en avril dernier. Entre temps, elle a été brièvement ambassadeur des Etats-Unis auprès du Saint-Siège, de février 2008 à janvier 2009, jusqu’à l’arrivée d’Obama. Et Mary-Ann Glendon défraya la chronique en 2009, lorsqu’elle refusa de recevoir la Lætare Medal, la plus prestigieuse distinction que puisse recevoir un laïc catholique aux Etats-Unis, décernée par l’Université Notre-Dame, dans l’Indiana, université dont elle était docteur honoris causa. Ce devait être lors d’une cérémonie dont le discours serait prononcé par Barack Obama, fait lui aussi à cette occasion docteur honoris causa de cette université.

Ce que les médias ont retenu de la conférence de Pékin, en 1995, c’est que « le Saint-Siège n’approuve absolument pas le recours à la contraception ni l’emploi de préservatifs comme mesures de planification de la famille ni comme moyen de lutter contre l’infection par le VIH/sida ». Mais ce n’était qu’un élément de la longue déclaration finale de Mary-Ann Glendon, qui reprenait tout ce qui dans le rapport final de la Conférence n’était pas conforme à ce que prône l’Eglise pour le bien des femmes. Tout cela en fait reprenait, plus d’une fois explicitement, ce qui avait été dit au Caire. Mais il y avait une déclaration spéciale, ajoutée, intitulée « Statement of interpretation of the term "gender" ». Elle passa presque inaperçue chez nous, parce qu’elle fut traduite ainsi en français « Déclaration interprétative du terme sexe ». En français, le Saint-Siège disait qu’on doit prendre le terme sexe dans son sens courant de distinction biologique. Bref, aucun intérêt. Sauf qu’il ne s’agissait pas de sexe, mais de « gender ».

Et si l’on ne traduit pas le mot « gender », la phrase devient :

« Le terme gender est compris par le Saint-Siège comme fondé sur l’identité sexuelle biologique, mâle ou femelle. » Et alors, et alors seulement, on comprend le paragraphe suivant :

« Le Saint-Siège exclut donc les interprétations douteuses fondées sur des vues répandues dans le monde selon lesquelles l’identité sexuelle peut être adaptée indéfiniment à des fins nouvelles et différentes. »

Alors que le terme « gender » est omniprésent dans le rapport final de la conférence de Pékin (souvent il est vrai dans son acception sexuelle de genre masculin et genre féminin) il n’est jamais traduit par genre dans le texte français. De ce fait, dans l’espace francophone, la mise au point du Saint-Siège a été comme si elle n’existait pas, et pour découvrir que l’idéologie du genre prenait possession des actes des conférences de l’ONU, il fallait être déjà conscient de la chose et lire le rapport de façon extrêmement attentive… ou le lire en anglais.

Mais le fait est que l’idéologie du genre, du gender, s’est répandue à partir de la conférence de Pékin. Et que dès cette conférence, l’Eglise catholique avait dénoncé ce qui se passait, et exigé que soit inclus dans le rapport final une déclaration spécifique sur cette question.

Ce n’était pas l’année dernière, c’était il y a presque 20 ans. Jean-Paul II, saint Jean-Paul II, oui, avait été l’homme de la situation, le pape de la situation. Le vrai docteur chrétien, qui discerne immédiatement la pathologie, et la nomme. Et permet à quiconque de s’en préserver. Il est le premier, et il est alors hélas le seul, comme tous les pionniers. Bien qu’il ait attiré l’attention, en publiant une Lettre aux familles avant la conférence du Caire, et une Lettre aux femmes avant la conférence de Pékin. Quand je dis qu’il était seul, c’était qu’il était vraiment seul, en dehors de Mary-Ann Glendon. C’est elle qui, racontant par la suite la conférence de Pékin de son point de vue, commençait par le propos du sous-secrétaire d’Etat du Saint-Siège lors du départ de la troupe de bonnes femmes envoyées à la Conférence : « Vous allez à Pékin comme témoins. » Cela voulait dire : comme alibis destinés à montrer que le Vatican ne méprise pas les femmes. Mary-Ann Glendon n’a pas vraiment le profil d’un alibi ni d’une potiche, et ce n’était pas le rôle que lui assignait Jean-Paul II. Mais on voit à quel point à la secrétairerie d’Etat on était à côté de la plaque, déconnecté de la mission historique assumée par Jean-Paul II.

129 catéchèses sur « Homme et femme il les créa »

On peut dire que, pour quiconque sait lire, le Saint-Siège avait radicalement mis au jour et détruit l’idéologie du genre, à Pékin, en 1995. Mais la lucidité de Jean-Paul II sur la question ne venait pas d’une subite inspiration. C’était la conséquence d’un travail qu’il avait accompli longtemps avant, d’une réfutation de l’idéologie du genre qu’il avait entreprise sans savoir que c’était de cela qu’il s’agissait, car c’était à peu près au moment où les féministes extrémistes américaines élaboraient leur idéologie. Il y a là une manifeste coïncidence providentielle et historique. Au moment où des Américaines commencent de façon confidentielle à prétendre et à définir que le genre est une construction sociale, un archevêque d’un pays situé dans l’enceinte soviétique élabore une œuvre théologique qui va montrer que non seulement la différenciation sexuelle n’est pas une construction sociale, mais qu’elle est un élément clé de la création, qu’elle est même ce en quoi l’homme est image de Dieu.

Il ne peut pas y avoir incertitude et choix de genre, car la Genèse dit que Dieu créa l’être humain homme et femme, et cette dualité est à l’origine de toute l’histoire humaine, sans possibilité qu’il en soit autrement, sinon dans des rêveries morbides.

C’est en effet l’archevêque de Cracovie, Mgr Karol Wojtyla, qui a élaboré cette réflexion théologique majeure, sans doute la plus importante du XXe siècle, la plus cruciale en tout cas pour le XXIe siècle, et qui l’a ensuite distillée, une fois devenu pape, au gré de ses audiences du mercredi, entre 1979 et 1984. On n’y fit guère attention, alors que tout de même un ensemble de 129 catéchèses sur le même sujet (on s’est aperçu ensuite qu’il en avait préparé 135) aurait dû au moins intriguer. Mises bout à bout, ça faisait quand même plus de 40 heures d’enseignement.

Il est vrai que, certains mercredis, les braves pèlerins de la place Saint-Pierre ne devaient même pas comprendre de quoi parlait le pape, quand il était au milieu d’un chapitre, et d’un des chapitres les plus ardus. Car il est vrai que le texte est difficile, surtout au début. On sent encore le professeur de philosophie qu’a été Karol Wojtyla. Il faut vraiment s’accrocher. Peu à peu cela s’arrange, parce que, en slave qu’il était, il procédait de façon circulaire, revenant sans cesse sur le même thème tant qu’il n’en avait pas épuisé les potentialités. Si bien qu’il ne faut pas s’inquiéter de ne pas tout comprendre la première fois : il va revenir, et revenir encore sur le sujet, et l’on va finir par comprendre. Et cela vaut vraiment le coup. D’autant que la réflexion est tellement fondamentale qu’elle s’applique à tous les aspects de la question, par exemple elle donne aussi la réponse, sans qu’il soit même besoin de la formuler, à la revendication obsessionnelle des divorcés remariés, ou faite en leur nom…

Le titre du manuscrit en polonais était Homme et femme il les créa. C’est sous ce titre que parut la première édition française, en 2004. Une édition qui reprenait la traduction des catéchèses donnée par le Vatican, et qui était souvent fautive. Cette année vient de paraître une nouvelle édition, qui a quant à elle toutes les caractéristiques de l’édition scientifique. La traduction a été refaite, il y a plusieurs index, et une excellente introduction d’une centaine de pages par le maître d’œuvre Yves Semen. Le titre est cette fois « La théologie du corps ». Ce qui est dommage, car Homme et femme il les créa est vraiment le cœur du livre, et Jean-Paul II a souligné à la fin des catéchèses que son travail n’était pas une théologie du corps, mais apportait des éléments pour une théologie du corps encore à construire.

Le point de départ, c’est la discussion sur le divorce, entre Jésus et des pharisiens. Les pharisiens demandent à Jésus s’il est permis de répudier sa femme, et Jésus répond : « N’avez-vous pas lu que le Créateur, dès l’origine, les créa homme et femme et qu’il a dit : Ainsi donc l’homme quittera son père et sa mère et s’unira à sa femme, et les deux seront une seule chair ? Eh bien, ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer. » Et comme les pharisiens invoquent Moïse, il leur répond que Moïse avait permis la répudiation à cause de leur dureté de cœur, mais qu’il n’en était pas ainsi à l’origine.

Jésus, souligne Jean-Paul II, renvoie deux fois à l’origine. Il insiste. Et il cite presque intégralement le texte de la Genèse sur l’union de l’homme et de la femme. En outre, il en précise le sens. Car on pourrait penser que la Genèse se contente de décrire une situation, de donner une information : l’homme quittera son père et sa mère et s’unira à sa femme, voilà, c’est ce qui va se passer. Mais Jésus cite cette phrase pour répondre aux pharisiens : ce n’est pas une description, c’est la loi de l’indissolubilité du mariage. Car il ajoute : « Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Eh bien, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas. » Et si ces paroles établissent l’indissolubilité du mariage, elles établissent d’abord le mariage, le mariage indissoluble entre un homme et une femme, sous le regard de Dieu dans le jardin de l’origine : Dieu qui a uni l’homme et la femme, donc le sacrement de mariage.

A l’origine, dit Jésus. Ap’arkhi, en grec, ab initio en latin. Dans le jardin de l’origine. « Avant » le péché originel. Jean-Paul II a une remarquable expression, ou plutôt deux expressions, qui reviennent souvent. Cet état avant la chute originelle, cet état d’innocence originelle, il l’appelle la « préhistoire théologique » de l’homme. Et après la chute, c’est « l’état historique » de l’homme, héritier du péché originel, c’est le statut de « l’homme historique », pécheur.

Préhistoire, parce que précisément il ne s’agit pas de l’homme historique, mais de l’homme de l’origine. Préhistoire théologique, parce qu’elle n’est pas située dans le temps de l’histoire, mais dans l’origine, et que son fondement est théologique, et non historique.

De ce fait, tout homme, de toute époque, tout homme pécheur, a sa préhistoire théologique, a cette préhistoire théologique-. Jean-Paul II insiste : « en tout homme, sans aucune exception, cet état - l'état "historique" - enfonce ses racines dans sa propre "préhistoire" théologique, qui est l'état de l'innocence originelle. »

Cela me fait penser à la phrase célèbre de l’épître aux Hébreux, où l’espérance est vue comme une ancre de l’âme, « sûre et solide » que l’on jette au-delà du voile, là où est entré Jésus avant nous.

Ici, l’ancre est ce recours à l’innocence originelle, par delà le voile de la chute, comme la source de la pure doctrine. Doctrine de quoi ? De l’indissolubilité du mariage ? Oui, mais aussi du mariage lui-même, et du sacrement de mariage. Mais cela va plus loin encore.

On remarque que selon Jésus le commandement divin de l’indissolubilité du mariage dans l’état d’innocence garde toute sa force dans l’état historique, pécheur, de l’homme. Bien que l’innocence originelle et la peccabilité héréditaire soient « deux états diamétralement opposés », comme le souligne Jean-Paul II, le commandement demeure. Parce qu’il exprime l’ultime réalité de l’homme. De l’homme et de la femme. Dans le don mutuel de leurs corps. « Celle-ci est l’os de mes os et la chair de ma chair », s’écrie Adam lorsque Dieu lui présente Eve. Telle est l’union de l’homme et de la femme. Union des corps qui est don de la personne. Union entre le sexe masculin et le sexe féminin. La fonction du sexe, dit Jean-Paul II, est en un certain sens « constitutive de la personne », et pas seulement un attribut de la personne. Jean-Paul II ira jusqu’à dire que « le sexe ne décide pas seulement de l’individualité somatique de l’homme, il définit en même temps son identité personnelle et sa réalité concrète ». Il est difficile de détruire plus radicalement l’idéologie du genre. C’est en effet l’union de deux corps sexués, de l’homme et de la femme, qui permet l’union des personnes, qui est l’expression première de la « communio personarum » dont parle le Concile Vatican II (Gaudium et spes 12, 4), dans une de ces phrases qui viennent sans doute d’un amendement de l’archevêque de Cracovie.

Il en résulte une étonnante conséquence en ce qui concerne l’explication de l’homme créé à l’image de Dieu. Car Dieu est une communion de Personnes divines. L’homme est donc à l’image de Dieu parce qu’il est, homme et femme, communion de personnes par l’union des corps qui fait d’eux une seule chair. Ce qui est bien dans la logique de la religion de l’incarnation.

L’homme ne devient pas tant image de Dieu au moment de la création quand Adam est créé seul, qu’au moment de la communion des deux premières personnes, homme et femme. De leur communion qui est leur union en « une seule chair ».

On peut ici citer une phrase de Gaudium et Spes qui revient sans cesse dans l’enseignement de Jean-Paul II, dans tout son enseignement, et dont il est manifestement l’auteur : « quand le Seigneur Jésus prie le Père pour que tous soient un... comme nous nous sommes un (Jn 17, 21-22), il ouvre des perspectives inaccessibles à la raison et il nous suggère qu’il y a une certaine ressemblance entre l’union des personnes divines et celle des fils de Dieu dans la vérité et dans l’amour. Cette ressemblance montre bien que l’homme, seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même. » (Cette dernière phrase se trouve dans un nombre considérable d’homélies et de textes de Jean-Paul II : « L’homme, seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même. »

L’union d’Adam et Eve se fait dans la vérité et dans l’amour, d’une façon qui ne nous est plus accessible dans l’histoire de l’homme pécheur. La Genèse souligne qu’ils étaient nus et qu’ils n’en avaient pas honte. Parce qu’il n’y avait pas de rupture ni d’opposition, en eux, entre le spirituel et le sensible. Il y avait une unité parfaite, dit Jean-Paul II, « entre ce qui constitue humainement la personne et ce qui dans l’homme est déterminé par le sexe, c’est-à-dire ce qui est masculin et ce qui est féminin ».

« En se voyant et en se connaissant dans toute la paix et la tranquillité du regard intérieur, explique Jean-Paul II, ils “communiquent” dans toute la plénitude de l’humanité qui se manifeste en eux comme une complémentarité réciproque précisément parce qu’ils sont “mâle” et “femelle”. En même temps, ils “communiquent” sur la base de cette communion des personnes dans laquelle, à travers la féminité et la masculinité, ils deviennent un don mutuel l’un pour l’autre. »

Ils découvrent ainsi, en la mettant en pratique, la signification « sponsale » du corps, une signification qui « naît pour ainsi dire du cœur même de leur communauté-communion ».

Nous avons ici les thèmes importants dont Jean-Paul II va longuement parler : le don réciproque des personnes, et le caractère sponsal du corps. En les énumérant ensemble, on voit bien qu’il s’agit du mariage, de la définition du mariage, dans sa pureté originelle.

La communion des personnes est en fait un don réciproque, un don total et permanent, celui qui consiste à ne pas vivre pour soi mais à vivre pour l’autre.

C’est ce qui distingue radicalement l’homme des animaux. Chez les animaux aussi, il y union des corps, et comme chez l’homme et la femme il y a une fécondité de l’union des corps. Mais chez l’animal il n’y a pas la liberté consciente du don réciproque, et il n’y a pas de lien sponsal. Jean-Paul II écrit : « Le corps humain, avec son sexe, sa masculinité et sa féminité, vu dans le mystère même de la création, est non seulement source de fécondité et de procréation comme dans tout l'ordre naturel, mais contient depuis "l'origine" l'attribut "sponsal", c'est-à-dire la faculté d'exprimer l'amour : précisément cet amour dans lequel l'homme-personne devient don et - par le moyen de ce don - accomplit le sens même de son essence et son existence. »

Alors on comprend mieux encore l’homme à l’image de Dieu : la communion des personnes humaines est l’image de la communion des personnes divines, où chaque personne se définit par sa relation avec les deux autres, relation d’amour pour et avec les deux autres.

Dans notre monde d’après la chute, nous ne pouvons pas comprendre réellement ce qu’est cette union sponsale de deux personnes en « une seule chair », la chair d’avant le péché, qui n’est pas alourdie par la « tunique de peau » dont parle la Genèse, qui n’est pas cette chair opaque et corruptible de l’histoire du péché. Néanmoins, malgré la chute, nous sommes toujours à l’image de Dieu, et si le Christ lui-même fait référence à l’origine, c’est que ce qui se passait à l’origine est toujours à la racine de notre existence dans l’histoire, et que nous devons nous efforcer de vivre autant que possible selon le modèle de l’origine, avec le secours de la grâce. Car Jésus est venu nous rétablir, d’une certaine façon, par son Sacrifice, par les sacrements, par l’Eglise, dans le monde de l’origine. Τὴν ἀρχὴν, Principium : Je Suis le Principe, Je Suis l’Origine. Je suis la Voie, la Vérité et la Vie. La vraie vie, celle qui n’est pas abîmée par le péché.

La communion défigurée par la concupiscence

Jean-Paul II commente une autre phrase de Jésus aux pharisiens : « Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. »

C’est le problème de la concupiscence, qui n’existe pas à l’origine, car le regard de l’homme et de la femme est forcément pur : ils étaient nus et n’en avaient pas honte. Mais après avoir mangé du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, Adam se cache, parce qu’il est nu. « J’ai eu peur parce que je suis nu », dit-il à Dieu. Jean-Paul II commente : « Ces paroles révèlent une certaine fracture constitutive dans l'intérieur de la personne humaine, une rupture pour ainsi dire de l'unité spirituelle et somatique originelle de l'homme. Il se rend compte pour la première fois que son corps a cessé de s’approcher de la force de l'Esprit qui l'élevait au niveau de l’image de Dieu. »

A partir de là, le corps n’est plus l’expression de l’esprit, il ne se situe plus dans le mystère de la communion des personnes  à l’image de Dieu : l’homme a tout à coup conscience d’avoir un corps, et d’être confronté à d’autres personnes qui ont un corps, alors que jusque-là il était son corps.

Dans cette expression « il était son corps » il y a sans doute un écho des études philosophiques de Karol Wojtyla, de la distinction entre Leib et Körper chez Husserl à qui il avait consacré une thèse, entre corps-sujet et corps-objet chez Gabriel Marcel. Les deux distinctions se recoupent largement. Leib est le corps vivant, Körper le corps physiologique (toutes les traductions allemandes des paroles de la consécration disent « Das ist mein Leib »), Leib est chez Husserl le corps vécu de l’intérieur, le corps-sujet dit en français Gabriel Marcel, Körper est le corps dans son extériorité objective, le corps-objet. Le premier est donc le corps que l’on est, le second est le corps que l’on a. Mais, ici, dans la pensée de Jean-Paul II, cela va beaucoup plus loin que des distinctions phénoménologiques, dont on sait qu’elles ont été fécondes sur le plan de la psychiatrie. Mais il ne s’agit pas de psychologie ici, il s’agit du mystère de l’être, et du mystère de la chute.

Cette rupture de l’unité constitutive de l’homme est aussi, évidemment, une rupture entre l’homme et Dieu, et aussi une rupture dans le rapport entre l’homme et la femme. Tout ce qui était union et communion est rompu. Le rapport entre l’homme et la femme n’est plus l’union sponsale du don réciproque, mais la convoitise de la concupiscence. « Le rapport de don se transforme en rapport d’appropriation. »

Mais ici chacun voit que le mystère de l’origine n’a pas complètement disparu dans le monde de la concupiscence. En l’homme, l’héritage de l’origine, dit Jean-Paul II, est « un héritage de son cœur, plus profond que l’état de péché dont il a hérité ». Les paroles du Christ réactivent cet héritage et lui redonnent toute sa force.

Malgré la rupture de la chute originelle, soulignée par le chérubin et son épée de feu à double tranchant qui interdit l’accès du paradis, il reste un lien entre la préhistoire théologique et l’état historique de l’homme. Ce qui reste du monde d’avant la chute, ce qui nous relie toujours à notre préhistoire théologique, c’est le mariage, c’est l’union intime de deux personnes par l’union des corps qui ne font plus qu’une seule chair, c’est la communion des personnes, qui demeure parce qu’elle est l’image de la communion des personnes divines. Même si cette communion est abîmée par le péché, défigurée par la concupiscence, quiconque a aimé quelqu’un comprend qu’elle subsiste quelque part dans les cœurs.

Le corps glorieux

En attendant la rédemption du corps. Cette expression de « rédemption du corps », que Jean-Paul II utilise beaucoup, peut paraître curieuse. Mais elle n’est pas de Karol Wojtyla, elle est de saint Paul, dans l’épître aux Romains : « La créature aussi sera elle-même délivrée de cet asservissement à la corruption, pour participer à la glorieuse liberté des enfants de Dieu. Car nous savons que toute créature gémit et est dans le travail de l'enfantement jusqu'à cette heure. Et non seulement elle, mais nous aussi, qui avons les prémices de l'Esprit, nous aussi nous gémissons en nous-mêmes, attendant l'adoption des enfants de Dieu, la rédemption de notre corps. »

La rédemption du corps, qui nous est obtenue par la crucifixion et la résurrection du corps du Christ, rétablira le corps dans la communion avec Dieu, « dans la plénitude de la perfection propre à l’image et ressemblance de Dieu », lors de notre résurrection.

D’où le commentaire que fait Jean-Paul II d’une troisième phrase de Jésus, en réponse cette fois à des saducéens : « A la résurrection on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme les anges dans le ciel. »

On ne prend ni femme ni mari parce que, à la résurrection, on vit dans la communion avec Dieu, on vit, dit Jean-Paul II, « l’expérience béatifique du don de soi de la part de Dieu, une expérience absolument supérieure à toute expérience propre à la vie terrestre ».

Au don de Dieu répond le don de l’homme, don béatifique de tout l’être donc du corps glorieux tout imprégné de son esprit, corps désormais virginal, d’une virginité qui, dit Jean-Paul II, « se manifestera pleinement comme accomplissement eschatologique de la signification “sponsale” du corps, comme le signe spécifique et l’expression authentique de la subjectivité personnelle tout entière. Ainsi donc, cette situation eschatologique dans laquelle « ils ne prendront ni femme ni mari » se fonde solidement sur l'état futur du sujet personnel quand, suite à la vision de Dieu « face à face », naîtra en lui un amour d'une telle profondeur et d'une telle force de concentration sur Dieu lui-même qu'il absorbera complètement sa subjectivité psychosomatique tout entière. » Fin de citation.

Dès cette terre, la vocation religieuse virginale et le célibat sacerdotal, le don à Dieu de la virginité, de la continence, sont une façon prophétique de témoigner de l’amour eschatologique. C’est pourquoi Jean-Paul II jusqu’à ce point de son étude a toujours parlé d’amour sponsal, et non d’amour conjugal, alors qu’il parlait essentiellement de l’amour d’Adam et Eve, qui est bel et bien un amour conjugal, le premier et primordial amour conjugal. L’amour sponsal, qui est don réciproque, est l’amour entre l’homme et la femme, époux et épouse, mais c’est aussi l’amour entre une personne humaine et Dieu. Le premier est l’amour conjugal. Le second est et restera dans l’éternité amour sponsal, l’union entre Dieu et une personne humaine qui, dans l’éternité, deviendra absolu, et sera l’union de Dieu avec tous les hommes sauvés. Quiconque a lu des dialogues entre des religieuses mystiques et le Christ voit clairement ce qu’est cet amour sponsal, qui prend souvent le vocabulaire et les images de l’amour conjugal. Mais tout homme y est appelé. Chacun d’entre nous, homme ou femme, est appelé à être fils de Dieu dans le Fils, et à être épouse du Verbe. Tout homme est appelé à être l’épouse du Cantique des cantiques. Je renvoie au sublime commentaire de saint Bernard, et d’abord à celui d’Origène, et j’en profite, en passant très vite, pour vous dire que l’on peut faire l’impasse sur le développement de Jean-Paul II sur le Cantique des cantiques, qui est décevant.

Bref, l’amour sponsal s’exprime par le don total de soi. Ce qui se produit dans l’amour conjugal authentique, et dans l’amour qui est don de soi à l’unique Epoux divin. Et ce sont deux modes d’expression de la « signification sponsale du corps qui est inscrite depuis l’origine dans la structure personnelle même de l’homme et de la femme », souligne Jean-Paul II. Le don de soi par le vœu de virginité ou de célibat est une authentique manifestation d’amour sponsal engageant tout l’être et donc aussi le corps. Cette forme sera la seule forme d’amour sponsal après la résurrection des corps, comme le soulignait Jésus en disant que « à la résurrection on ne prend ni femme ni mari ».

Le mariage, « sacrement primordial »

L’analogie que tisse saint Paul, dans le chapitre 5 de l’épître aux Ephésiens, entre le mariage humain et l’union du Christ et de l’Eglise, vaut autant pour la théologie du mariage que pour la théologie de la virginité et du célibat. Car si le mariage est comme l’union du Christ et de l’Eglise son épouse, force est de constater que ce modèle du mariage, l’union du Christ et de l’Eglise, est celui de la continence et de la virginité.

C’est ce texte que va alors étudier Jean-Paul II. Car « à la base de la compréhension du mariage dans son essence même, dit-il, se trouvent les relations sponsales du Christ avec l’Eglise ». Le mariage dans son essence même, c’est-à-dire le mariage à l’origine, dans l’origine, en rapport avec l’union du Christ et de l’Eglise. On remarquera que dans ce texte saint Paul insiste lui-même sur ce point en citant à son tour le texte de la Genèse cité par le Christ dans la première parole commentée par Jean-Paul II ; « C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et les deux deviendront une seule chair. »

« Vous, maris, aimez vos femmes, comme le Christ aussi a aimé l’Eglise, et s’est livré lui-même pour elle. » S’est livré, en grec, parédoken, en latin tradidit. En grec comme en latin, le verbe utilisé veut dire littéralement donner à un autre. Le Christ s’est donné à l’Eglise par son sacrifice. Il s’est donné entièrement, dans son amour rédempteur, qui devient un amour sponsal. L’Epoux divin s’est donné à l’Epouse, souligne Jean-Paul II, « comme le mari à la femme, se donnant à travers tout ce qui est inclus une fois pour toutes dans cet acte de “se donner lui-même” pour l’Eglise ». Le Christ devient une seule chair avec l’Eglise, au point que l’Eglise devient son propre corps.

C’est cette union qui fait la sacramentalité de l’Eglise, soulignée par Lumen gentium. L’Eglise peut conférer des sacrements parce qu’elle est l’Epouse de l’Epoux. Or cette union, montre saint Paul, renvoie à l’union du premier homme et de la première femme, à l’origine. On peut donc dire, en conclut Jean-Paul II, que « le signe visible du mariage à l’origine, en tant que lié au signe visible du Christ et de l’Eglise au sommet de l’économie salvatrice de Dieu, transpose l’éternel plan d’amour dans la dimension “historique” et en fait le fondement de tout l’ordre sacramentel ».

Ceci renverse la conception que l’on se fait habituellement du sacrement de mariage. Dans les traités de théologie et dans les catéchismes, le mariage est le dernier sacrement. Pour beaucoup d’auteurs, surtout dans les dérives plus ou moins jansénistes des Eglises d’Occident, ce n’est un sacrement que dans la mesure où il permet à un homme et à une femme d’avoir des relations sexuelles sans pécher, c’est une sorte de voile pudique qu’on jette sur les rapports sexuels parce qu’on ne peut pas contraindre tout le monde à la continence et parce qu’il faut bien légitimer la procréation.

Jean-Paul II montre que ce n’est pas cela du tout. Bien au contraire, le mariage est le premier sacrement. Le premier, parce que c’est le seul sacrement de l’origine. Le seul sacrement que reçoivent Adam et Eve, que se donnent à eux-mêmes Adam et Eve.

Premier sacrement, et seul sacrement d’avant la chute, il est le « sacrement primordial ». Il est, dit Jean-Paul II, « la figure suivant laquelle s’édifie la structure portante fondamentale de la nouvelle économie du salut et de l’ordre sacramentel qui provient de la gratification sponsale que l’Eglise reçoit du Christ avec tous les biens de la rédemption ».

Le mariage est donc en quelque sorte le « prototype » des sacrements. C’est pourquoi dans sa réponse aux pharisiens Jésus renvoie à ce qui se passait « à l’origine ». Et c’est pourquoi « ce mystère est grand », dit saint Paul, à cause de l’union du Christ et de l’Eglise, union qui constitue la sacramentalité de l’Eglise. Jean-Paul II insiste : « A bien réfléchir sur cette dimension, il faudrait conclure que tous les sacrements de la Nouvelle Alliance trouvent en un certain sens leur prototype dans le mariage en tant que sacrement primordial. »

Vers le début de ses catéchèses, dans la 19e, Jean-Paul II avait donné une belle définition du sacrement primordial : un « signe qui transmet efficacement dans le monde visible le mystère invisible caché en Dieu de toute éternité ».

Dans l’épître aux Ephésiens, le mariage comme sacrement est d’une part présupposé, d’autre part redécouvert. « Il est présupposé comme sacrement de l’“origine” humaine, uni au mystère de la création. Et il est redécouvert comme fruit de l’amour sponsal du Christ et de l’Eglise, lié au mystère de la rédemption. »

Jean-Paul II va alors reprendre ce qu’il disait de l’union du premier homme et de la première femme, revue à la lumière de l’épître aux Ephésiens, pour dire : « Dans l’alliance sacramentelle de la masculinité et de la féminité, la “chair” elle-même devient le “substrat” spécifique d’une communion durable et indissoluble des personnes (communio personarum), d’une manière digne des personnes. »

Au fond, c’est bien aussi de cela qu’il est question dans l’union sponsale du Christ avec la religieuse, le religieux, le prêtre, mais aussi tout chrétien, comme on le voit dans l’eucharistie : c’est bien sa chair que le Christ nous donne à manger, et c’est bien par sa chair unie à ma chair que peut avoir lieu ce que certains ont appelé le mariage mystique.

Pour mieux comprendre Humanæ Vitæ

Les dernières catéchèses avant la conclusion, 118 à 132, qui forment le dernier chapitre du livre, sont un commentaire de l’encyclique Humanæ Vitæ. Car c’est là que Jean-Paul II voulait en venir, in fine. A légitimer l’encyclique qui a été presque universellement rejetée, puis ignorée. Mais il ne le fait qu’après avoir étudié, sur 400 pages, les fondements théologiques du mariage. Après avoir établi que le mariage est le sacrement primordial, et non un sacrement de seconde zone. Après avoir montré que le mystère du mariage nous renvoie à l’origine, et que l’union des corps est expression de l’union des personnes, et que cette union est ce en quoi l’homme est créé à l’image de Dieu. Et après avoir défini ce qu’est l’amour sponsal, amour conjugal chez le mari et la femme, amour spirituel chez le religieux mais aussi chez tout chrétien qui fait partie de l’Epouse du Christ.

Dès le début si l’on peut dire, dans sa 22e catéchèse, Jean-Paul II avait brièvement mais solennellement commenté la phrase de la Genèse : « Adam connut Eve, sa femme, qui conçut et enfanta. » Il explique et il souligne : « C’est précisément là le seuil de l'histoire de l'homme. C'est son "origine" sur la terre. Sur ce seuil l'être humain se tient, comme homme et femme, avec la conscience de la signification procréatrice de son propre corps: la masculinité cache en elle la signification de la paternité, la féminité celle de la maternité. »

Le seuil, effectivement. « Adam connut Eve, sa femme, qui conçut et enfanta » : c’est le premier verset du chapitre 4 de la Genèse. Celui qui suit immédiatement la sortie du paradis de l’origine. Le seuil de l’histoire de l’homme est la procréation, parce que Eve est la mère des vivants, comme l’avait appelée Adam. Mère des vivants dans la souffrance, à cause du péché, mais elle est aussi la mère qui annonce l’autre mère, la mère immaculée qui donnera naissance au Fils de Dieu, et mère de l’Eglise immaculée qui procréera la multitude des enfants de Dieu par le sacrement de baptême, enfants qui ont d’abord été procréés, si l’on peut dire, par le sacrement de mariage.

L’union de l’homme et de la femme est donc inséparable, depuis l’origine, de la procréation. Parce que l’amour est toujours créateur. L’homme procréateur dans l’amour est à l’image du Dieu d’amour créateur.

Humanæ vitæ rappelle (citation) « le lien indissoluble, que Dieu a voulu et que l'homme ne peut rompre de son initiative, entre les deux significations de l'acte conjugal: union et procréation ». Les deux significations de l'acte conjugal, reprend Jean-Paul II : « la signification unitive et la signification procréatrice ». Il n’est pas licite de les séparer artificiellement, parce que, dit Jean-Paul II, « l’une et l’autre appartiennent à la vérité intime de l’acte conjugal : l’une se réalise en même temps que l’autre et, en un certain sens, à travers l’autre. Par conséquent, dans ces conditions, quand l’acte conjugal est privé de sa vérité intérieure parce que privé artificiellement de sa capacité procréatrice, il cesse aussi d’être un acte d’amour. »

Mais l’encyclique se fonde seulement sur la loi naturelle. Ce qui est juste, assurément. Mais si l’on considère l’encyclique à la suite de tout ce que Jean-Paul II vient de dire, on voit que l’horizon est tout autre, autrement plus profond, plus existentiel aussi, plus ancré dans le cœur de l’homme, dans son origine, que le froid rappel de la loi naturelle. En bref, si Jean-Paul II avait écrit Humanæ vitæ, l’encyclique aurait également été rejetée, mais d’une autre manière, car il aurait fallu aller au niveau où se situe ce pape pour en contester les fondements doctrinaux. Ou battre prudemment en retraite et accompagner le rejet d’un certain respect devant la puissance théologique du discours, ce qui incite les gens sérieux à aller y voir de plus près. Cette attitude, on l’a vue précisément avec les encycliques de Jean-Paul II Veritatis splendor et Evangelium vitæ. Des encycliques où l’on ne retrouve pas les catéchèses sur la théologie du corps, mais qui en sont intimement nourries. Avec saint Jean-Paul II on a ainsi, pour la première fois dans l’histoire, un pape théologien qui délivre son magistère officiel par ses encycliques, après avoir livré, à part, et d’une façon beaucoup moins solennelle, la réflexion théologique qui sous-tend son magistère. De façon quasiment invisible, car personne, en dehors de Marcel Clément, le directeur de L’Homme Nouveau, n’avait d’abord vraiment fait attention à ces catéchèses. De même que c’est de façon quasiment invisible que Jean-Paul II avait envoyé Mary-Ann Glendon à Pékin pour rejeter l’idéologie du genre, alors que personne n’y prêtait encore attention.

[N.B. Les soulignés, c’est-à-dire les mots en italiques, dans les citations de Jean-Paul II, sont du pape.]

 

CORRELATs

 

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Il y aura bientôt 500 ans, le 2 mai prochain, disparaissait un véritable génie dont quelques œuvres, une quinzaine, sur le nombre impressionnant de ses productions, sont connues mondialement et font partie de notre héritage culturel et artistique. La Joconde, La Cène en font partie… il s’agit de Léonard de Vinci.

Génie, car il n’est pas un domaine où il n’a posé son esprit visionnaire. En commençant par les arts, tels que la peinture, le dessin, la musique, il excelle aussi dans les domaines de la philosophie, des inventions en tout genre. Il s’intéresse littéralement à tout : l’urbanisme, avec sa conception de la cité de Romorantin, ville idéale dont le projet a été initié par François Ier, ou encore l’art militaire dont il disait cependant volontiers que la guerre est une folie sauvage, sans compter l’hydraulique, la botanique…

Il imagina des machines pouvant voler… Les ancêtres de l’hélicoptère et de l’aile delta furent dessinés par Léonard de Vinci, dont on retrouva les dessins dans ses nombreux carnets de notes. On parle de lui, à juste titre, comme d’un esprit universel. Il est charismatique, ouvert d’esprit, curieux de tout, observateur et apprend au contact des autres.

Si l’on devait résumer sa philosophie, on pourrait dire de lui qu’il place l’homme au centre du monde, tel que l’illustre si bien le dessin de son homme de Vitruve. Sa curiosité d’esprit, sa soif de comprendre et de créer sont donc à l’origine de tous ses projets avant-gardistes pour l’époque, car, de son vivant, très peu de ses inventions ont pu voir le jour, et cela, pour deux raisons.

La première est qu’il touche à tant de domaines à la fois qu’il va rarement au bout de ceux-ci. Souvent, il commence à s’intéresser à une chose qu’il abandonne temporairement pour plusieurs autres. Ce foisonnement a pour conséquence qu’il mettra vingt ans, au moins, à terminer le tableau de la Joconde, par exemple.

La seconde raison du non-aboutissement de ses projets est le manque de connaissances pour les rendre réalisables de son vivant. Concernant l’aile delta, il lui manquait les matières utilisées aujourd’hui rendant la toile légère et solide à la fois, et lui permettant de flotter dans les airs.

Innombrables talents gâchés par une procrastination chronique, quel dommage !

En fait, pas si sûr… car certaines inventions conçues par Léonard de Vinci ont vu le jour à une époque proche de la nôtre telles que l’hélicoptère, l’aile delta ou encore les sous-marins. Alors, peut-être que la Journée mondiale de la procrastination, qui a été instaurée il y a cinq ans, pour le 25 mars, engendrera d’autres génies aussi remarquables que Léonard de Vinci ou Michel-Ange… Ce qui permettrait à cette journée mondiale de ne pas avoir été une stupidité de plus n’ayant d’autre but que d’encombrer nos esprits. Certains génies ont bien inventé la Journée mondiale de la courtoisie au volant !

 

CORRELATs

On considère généralement que la peinture réalisée par Léonard illustre la parole prononcée par le ChristN 12, « En vérité, je vous le dis, l’un de vous me livrera », et les réactions de chacun des apôtres. Léonard recommandait dans ses écrits de peindre « les figures de telle sorte que le spectateur lise facilement leurs pensées au travers de leurs mouvements13. ». À cet égard, la Cène est une illustration magistrale de cette théorie des « mouvements de l’âme » (motti dell‘anima), saint Thomas sceptique tendant l’index, saint Philippe, se levant pour protester de son innocence, saint Barthélemy, indigné, appuyant les mains sur la table… ».
On a pu aussi lire cette peinture murale à la lumière des théories de Léonard sur l’acoustique, illustrant alors « la propagation des ondes sonores qui atteignent et touchent » chacun des apôtres.

Le geste du Christ condense deux moments, celui de la trahison de Judas — il semble désigner de sa main droite le plat de Judas — celui de l’institution du sacrement de l’eucharistie, capitale pour les dominicains — il ouvre ses bras vers le vin et le calice. Saint Jacques le mineur se tourne vers André. Giula Bologna juge que cet écart « donne une aura de paix14 » au Christ ; Daniel Arasse y voit le symbole « de la différence entre la double nature, nature humaine et divine du Christ, et celle, seulement humaine de son disciple favori15 ».

Judas touchant la bourse contenant l'argent de sa trahison, Pierre et Jean s'écartant du Christ.

Le visage du Christ est d’autant plus mis en valeur qu’il ressort sur le paysage et le ciel clair sur lesquels s’ouvre la porte du fond.

Contrairement à toute la tradition, et pour la première fois dans les représentations de la Cène après le Moyen Âge, Judas n’est pas mis à l’écart ni représenté de dos, puisque la solution conventionnelle consiste à le placer comme seul apôtre devant la table et non derrière. Il est assis de profil, un peu en recul, touchant la bourse contenant l’argent de sa trahisonN 13. Enrica Crespino y voit une demande explicite des Dominicains. « L’ordre avait fait du libre arbitre un thème fondamental de sa prédication, et c’est probablement pour illustrer la position des dominicains en la matière que Judas est représenté de la même façon que ses compagnons : comme un homme qui pouvait choisir entre le bien et le mal et qui a choisi le mal16 ». Il reste cependant dans l’ombre. La diagonale de lumière qui vient de la gauche touche les apôtres, mais l’évite.

La philosophe et mystique chrétienne Simone Weil pense avoir découvert le secret de la composition du tableau : « Le point placé exactement dans la chevelure du Christ, et vers lequel convergent toutes les droites qui dessinent le plafond, implique une composition dans l'espace à trois dimensions, les lignes qui de part et d'autre lient les mains des apôtres » impliquant au contraire une composition dans l'espace à deux dimensions. Cette « composition sur plusieurs plans » constitue pour Simone Weil « la clef de tous les arts »17.

 

Correlat

 

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Parmi un groupe d’amis, de parents, de familiers, peut-être attablés pour un repas ou un jeu, peut-être en promenade ou à toute autre occasion, rien ne capte électivement l’attention sans que l’on soit non plus distrait, et voici soudain, envahissante, irrépressible, l’impression que quelqu’un manque... Le regard se porte alentour sur l’assistance et même l’idée naît de la dénombrer, si fortement s’est imposée – en un instant mais, la plupart du temps pour quelques instants seulement – la conviction que l’une des personnes présentes n’est plus là. Laquelle ? Le préciser n’est pas toujours possible. Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas du sentiment flottant que l’on éprouve aussi parfois d’une carence diffuse, indéfinissable, mais bien, plus ou moins persistante mais toujours brutale, de l’impression d’un vide soudain à la place de quelqu’un. Le choc reçu n’est pas non plus assimilable à celui que provoque la prise de conscience angoissée d’une disparition accidentelle ; non, simplement quelqu’un dont on sait qu’il devrait normalement se trouver présent, quelqu’un qui, nul doute, était là encore à l’instant, manque, apparemment.

2Expérience ambiguë, « acidulée », où le malaise voisine avec une sorte de plaisir ; expérience mesurée aussi et comme filtrée – d’inquiétantes virtualités s’y font pressentir – laissant après soi une manière de sillage, qui incite à la rétrospection, à la confidence, au commentaire. À peine s’est-on ressaisi en effet que l’on peut, non sans perplexité, constater à la fois que « tout le monde est là, que personne ne manque » et que l’on fut cependant un moment persuadé du contraire, non il est vrai sans un bref débat afin de « juger si l’invraisemblable en voie d’être récusé ne pourrait pas malgré tout, être réel [1][1]S. Freud, « L’inquiétante étrangeté », in Essais de… ». Quelquefois, la rémanence de l’impression fausse est si prolongée que la question peut rebondir ne serait-ce à quelqu’un d’étranger, dont on aurait inconsciemment pu souhaiter la présence, que se rapporte l’étrange illusion ? Mais pourquoi alors cette irrécusable certitude que le sentiment de l’absence se rattachait à l’une des personnes du groupe et à nulle autre ?

3Pour assez peu répandue qu’elle paraisse, pour singulière et limitée que la cursive description que je viens de faire la donne, cette hallucination négative, avec la constellation inconsciente où elle s’inscrit, appelle la réflexion du psychanalyste au même titre que divers sentiments d’étrangeté, phénomènes « bizarres », jugés, en dépit de ses propres et prestigieux efforts, « encore bien peu compris » par un Freud octogénaire [2][2]S. Freud, « Un trouble de mémoire sur l’Acropole », traduction….

4À supposer qu’un éventuel défaut d’expérience personnelle induise le lecteur à considérer ce vécu insolite comme une curiosité quelque peu artificielle et marginale, je le rapprocherai du fantasme de la volatilisation de l’analyste d’observation fréquente, il est susceptible de revêtir quantité de formes, du sommeil à la mort en passant par la perte de connaissance, le départ furtif, la disparition inexplicable. Le mode sous lequel il présente le plus d’affinité sinon une complète identité avec l’unheimlich « quelqu’un manque », est à coup sûr celui de l’impression pure et simple d’absence de l’analyste, telle qu’il advient qu’elle naisse au cours d’une séance, comme toutes les précédentes, commencée dans le sentiment, certes fluctuant mais toujours au moins virtuel, de sa présence dans le fauteuil. Là aussi on peut parler d’hallucination négative, cette fois évidemment induite par la réduction à l’extrême des stimulations sensorielles émanant de l’objet mais n’en dépendant pas spécifiquement néanmoins puisque la distance, le silence et l’invisibilité de l’analyste n’excluent pas, d’ordinaire, la conscience latente de sa présence physique. Si, à la faveur de la concentration des associations sur tel objet intérieur particulièrement accaparant, s’en abolit le sentiment, cela n’entraîne habituellement pas l’émergence d’un fantasme de volatilisation ou une impression subliminaire de manque, mais un simple oubli, ce qui est tout différent. La même remarque est d’ailleurs valable pour la vie courante puisque, là également des circonstances matérielles fortuites qui peuvent jouer un rôle déclenchant dans la production d’une hallucination négative et l’apparition d’un sentiment d’étrangeté tel que celui qui se trouve lié à l’illusion d’absence dont je traite, ont pu et pourront, maintes et maintes fois, ne rien provoquer de semblable.

5Il faut insister sur le fait que ces phénomènes psychiques se trouvent en rapport avec un vide perceptif qui est sans aucune correspondance, aucun fondement, dans la réalité sensible – comme si une inexcitabilité temporaire des récepteurs sensoriels était en cause – et mettent en jeu par ailleurs certaines modifications dans le sentiment du corps propre. Autant de preuves, s’il en fallait, de l’archaïcité de leurs sources. Aux yeux de Freud leur teneur, comme c’est aussi le cas de la paramnésie et des sentiments de dépersonnalisation, est d’ailleurs assimilable à celle des actes manqués, et des rêves. Ces pages pourraient donc prendre place dans le vaste et interminable Supplément à la Psychopathologie de la vie quotidienne qui, s’est virtuellement créé au début de ce siècle sous l’impulsion du travail freudien initial.

6L’illusion que quelqu’un manque – on pourrait presque la baptiser « fantasme manqué » – appartient à la catégorie des expériences de « déréalisation », c’est-à-dire où une partie de la réalité est ressentie comme étrangère, mais elle a ceci de particulier que l’« estrangement » va ici jusqu’à la scotomisation totale : il ne se limite pas à la déformation du réel, il va jusqu’à la suppression de l’un de ses éléments, et d’autre part il affecte non une chose ou un événement, mais autrui, plus précisément quelquefois une certaine personne à la fois autre que soi et analogue à soi avec laquelle on est lié. Ce vécu déréalisant apparaît donc comme hautement négatif et l’on peut supposer immédiatement que la négation y recouvre, en même temps qu’elle le révèle, un refoulement massif, tandis que la projection y procède d’un douloureux clivage intime qu’elle ne peut qu’extérioriser.

7Ainsi, d’emblée, c’est le travail du négatif, sensible jusque dans la formulation même de l’expérience, qui attire l’attention et suscite l’essentiel de l’intérêt : « Quelqu’un manque » se présente en fait, au premier abord, comme une paradoxale frustration hallucinatoire du désir. Mais n’est-ce pas là un effet de langage et la formule est-elle adéquate à la totalité de l’expérience ? En réalité, comme toute traduction verbale d’un affect et surtout quand celui-ci se trouve détaché de la représentation – ou « décalé » par rapport à celle-ci – elle n’a qu’une valeur d’approximation. L’insolite émoi ressenti au moment de la déréalisation ne comporte par soi aucune nostalgie, au plan conscient. Cependant, c’est une approximation digne d’être retenue, à mes yeux, du fait de la spontanéité du jaillissement verbal qui me l’a jadis imposée, telle quelle, avec l’indétermination du pronom et surtout la polysémie potentielle du verbe. En tout état de cause, l’expérience et sa formule en sont venues à constituer un tout indissociable où ne s’affirme cependant aucune préséance de la représentation de mot par rapport à la représentation de chose et je suis convaincu que, pour l’essentiel, celle-ci est la raison de celle-là. « Quelqu’un manque » traduit une expérience traumatique, certes ponctuelle à l’affleurement du fantasme, ou pour mieux dire, au lieu de l’interférence entre conscience et inconscient, entre perception et souvenir, mais qui pousse, en deçà du langage, de profondes racines dans le préverbal, voire dans le présymbolique.

8Il faut noter toutefois qu’elle n’achève de se structurer qu’après coup, une fois le mouvement régressif qui l’a permise compensé, une fois accompli le ressaisissement du moi et la reprise, après une brève éclipse, du fonctionnement de l’épreuve de réalité. Mais aussi bien doit-il être tenu compte de ce fait dans l’appréciation de notre phénomène, car exprimer le sentiment que quelqu’un manque suppose que ce sentiment même n’occupe déjà plus tout le champ psychique et que l’on se trouve alors, pour ainsi dire, en porte-à-faux entre le fantasmatique et le perçu. Il serait donc aventureux de ne se fonder que sur la re-structuration et la verbalisation de la déréalisation traversée. L’accent risquerait en effet de se trouver mis abusivement sur ses composantes négatives et défensives à la faveur d’une secondarisation subreptice, non accordée au vécu. La tendance de la fonction intellectuelle à se séparer du processus affectif contribuant déjà à donner sa teneur définitive à l’expérience, on conçoit qu’il y ait lieu de prendre ici particulièrement garde à ce que cette tendance ne vienne pas rétrospectivement la déformer du fait d’une affirmation intempestive. Elle pourrait en effet conduire à considérer qu’un jugement asséritif se trouve implicitement posé par la proposition spontanée : « quelqu’un manque » – un jugement contestant l’existence d’une représentation dans la réalité ; or, les choses ne sont pas aussi simples. La formulation en cause ne saurait en effet être prise à la lettre et selon la seule logique traditionnelle sans qu’en soit abrasée la richesse de signification, et par ailleurs la représentation dont paraît se trouver niée la correspondance avec un objet « réel » offre ici la particularité de constituer – étant donné l’indétermination de cet objet – à la limite une pure représentation d’inexistence, un « x » dont on peut mettre en question la portée représentative. Qui plus est, cette même et bien singulière représentation va se montrer en contradiction avec la « réalité », se révélant ainsi comme hallucination négative.

9« Quelqu’un manque » doit par conséquent être entendu au-delà de son contenu sémantique manifeste comme au-delà de sa valeur affective consciente, ainsi que l’on reçoit un fragment poétique ou le récit d’un rêve. Non pas seulement afin de détecter derrière la logique de la proposition ou la structure du jugement la dimension d’une autre logique, le témoignage d’une autre structure, mais aussi en vue de retrouver une disponibilité d’écoute et d’interprétation accordée à un registre fort différent de celui du langage pratique ou scientifique. Il n’est pas si facile au reste de satisfaire à cette inéluctable exigence ; sans doute en raison d’une contagion du projet interprétatif et de la démarche spéculative par la puissance du mouvement négatif qui constitue leur objet même. Si fortes sont les tendances à l’expulsion hors de soi, au refoulement, à l’intellectualisation et à la dénégation présents dans l’expérience ici décrite, qu’elles se retrouvent incessamment au niveau même de la réflexion sur cette expérience.

10Que peut-elle signifier ? Bien plus et aussi bien autre chose, on s’en doute, que ce que sa formulation – fût-elle appréhendée avec son halo d’inquiétante étrangeté – donne immédiatement à penser, voire à ressentir. Plus et autre chose, certes, mais déjà cependant ce message immédiat lui-même : en remarquant une absence, je la compose de présence ; en hallucinant une absence alors que personne n’est absent, je compose la présence d’absence. En m’écriant « Quelqu’un manque ! » je fais donc surgir un mixte d’être et de non-être : apparition toujours troublante, pour peu que l’on consente à la « fixer » ; deux fois plus troublante encore si l’émergence de cet hybride se produit sur fond d’illusion comme c’est ici le cas.

11L’impression trompeuse qu’il manque quelqu’un se trouve indubitablement liée à une bouffée d’insatisfaction, si j’ose dire, et peut être regardée comme un équivalent mineur de l’angoisse. Ce qui s’offre, au-dehors comme au-dedans, ne suffit plus. Les ressources, tant de la réalité psychique que de la réalité extérieure, ne permettent plus, semble-t-il, le maintien de leur oscillante et constante régulation réciproque. Comme la propension est ancienne et profondément ancrée de situer l’origine de tout ce qui est pénible hors du Moi ; comme d’autre part certaines peines ne peuvent provenir que d’un semblable, on peut supposer déjà qu’une tentative est accomplie en vue de rétablir cet équilibre par une double opération inconsciente : suppression hallucinatoire de quelqu’un, qui équivaut à un meurtre symbolique, et instauration virtuelle d’un remplaçant susceptible de combler le manque.

12S’il y a scotomisation soit de telle présence nommément, soit du fait lui-même que le groupe réuni se trouve bien au complet, c’est que tout personnage réel ne peut que décevoir, dans la conjoncture donnée, en tant même qu’il fait partie de la réalité. Tout se passe comme si une personne « réelle » était toujours trop réelle pour être bonne, pour suffire. Ainsi le désenchantement, même dû à un mouvement dépressif éphémère, provoque-t-il facilement (Melanie Klein l’a bien montré) une recrudescence de l’exigence d’idéalisation et par là une accentuation de la tendance à scinder l’objet aussi bien qu’un approfondissement de la division du sujet lui-même. Si dans le cas présent, ce processus complexe aboutit à une hallucination négative de l’objet, c’est que, de plus, tout ce qui relève de la nature d’une relation privilégiée avec cet objet se trouve déplacé à son existence même, si bien que c’est en fin de compte celle-ci qui se trouve niée, abolie, au plan sensoriel lui-même de par un mécanisme dont Freud pouvait à la fois indiquer l’intérêt et déplorer la connaissance insuffisante.

13On admettra dès lors comme très plausible que « Quelqu’un manque » constitue en quelque manière la dénégation qu’« Un tel est de trop ». Or, ce désir de mort a, dans l’esprit qui le fomente, des répercussions délabrantes. La peur de s’évanouir, voire de mourir, ne tarde pas inconsciemment à y croître. L’impression de volatilisation ou de manque soudain d’autrui représente sans doute, selon cette incidence, une déformation défensive et comme une image atténuée de la mort ou à tout le moins de la dissolution personnelle. De toute façon, les expériences de déréalisation se présentent comme l’équivalent projeté des expériences de dépersonnalisation ; il se comprend ainsi aisément que l’on puisse passer sans transition consciente d’une défaillance du Moi à une illusion d’absence.

14Si cette dernière ne se limitait pas à quelques instants, on peut maintenant imaginer qu’elle se développerait en un véritable délire de deuil. C’est parce que le Moi recouvre rapidement ses fonctions et notamment celle de tester la réalité, qu’il n’en va pas de la sorte. Cependant, nous rappelle Freud, il ne se livre à cet examen « qu’en raison du fait que des objets qui furent autrefois la source de réelles satisfactions ont été perdus [3][3]Cf. La Négation. ». Aussi bien quand, à l’occasion d’une défaillance de cette fonction, il nous arrive de ressentir un manque qui ne sera reconnu aberrant qu’a posteriori, il semble probable que nous revivions obscurément une impression fondamentale, primordiale, de perte à l’état naissant ; réviviscence qu’il faut rattacher à l’essentielle inadéquation de l’objet « réel » au désir, consécutive à la genèse de l’identité au cours du processus de différenciation de l’enfant par rapport à sa mère. À ce niveau, il ne peut s’agir que de la plus ou moins grande fécondité et plausibilité d’un modèle de compréhension.

15En revanche, il paraît possible de rester moins à distance quant à l’expérience de deuil postérieure à l’œdipe – et qui, même, à l’état d’ébauche lui est sans doute déjà contemporaine. Dans une intervention récente, A. Green évoquait à ce propos le caractère singulier de ce deuil, à savoir que c’est un deuil de l’objet présent. Or, connaître l’illusion que quelqu’un manque n’est-ce pas aussi en ressentir fugitivement, à travers les années et en dépit du refoulement et de l’amnésie infantile, la brûlure spécifique ?

16Le travail des premiers deuils n’est jamais tout à fait achevé – peut-être est-il pour tous interminable… – mais ce n’est que de façon sporadique que nous avons l’occasion de nous en apercevoir. Lorsque tel est le cas comme dans l’exemple qui nous occupe, on peut dire avec Freud que nous obéissons à une tendance déréelle « à tout mettre au compte d’une autre personne, mais surtout au compte de cet autre personnage, préhistorique, inoubliable, que nul n’arrive plus tard à égaler [4][4]S. Freud, La Naissance de la psychanalyse, Puf, Paris, p. 159. ». Alors, le passé prévaut sur le présent, l’inconscient sur le conscient, au point de perturber, d’obnubiler la perception elle-même : la présence fantasmatique s’intensifie tellement qu’elle en vient, pourrait-on dire, à creuser un trou d’absence, un vide béant, au lieu même qu’occupe un substitut désinvesti sinon dévalorisé. L’émergence de l’illusion relative à cette lacune invisible est un poignant rappel de l’inachèvement du deuil œdipien et postœdipien, lui-même dans le prolongement des angoisses de séparation primitives.

17Rappelons que pour Freud « à l’époque où la mère devient un objet d’amour, le travail psychique du refoulement est déjà commencé chez l’enfant [5][5]S. Freud, Introduction à la psychanalyse, Paris, Petite… ». À peine donc devenons-nous capables d’un élan unifié vers un objet total que notre but change et que nécessairement notre mouvement se brise. Point nodal du désir, douleur « exquise » de la naissance de l’amour, venant, à peine voilés, affleurer à la conscience à l’occasion de cet imprévisible et inassignable retour du refoulé qui nous fait dire : « Quelqu’un manque » sans que l’on puisse nous croire. L’erreur apparente est cependant porteuse de la vérité cachée qu’il manque toujours quelqu’un. À moins que ne soit retrouvé l’objet perdu ? Encore ne fut-il jamais en notre possession, encore sa représentation ne coïncidera-t-elle jamais avec sa perception… Jamais la dissociation de la tendresse et de la sensualité ne se réduira tout à fait, en raison de l’irréversibilité du temps aussi bien, que du fait de la barrière de l’inceste. L’objet manquant est celui dont il nous a fallu faire le deuil et qui, tel un invisible et intangible revenant, vient prendre la place de l’objet présent, c’est-à-dire permis.

18L’inconscient désir de ne pas se trouver là où l’on est, c’est-à-dire perceptible pour l’entourage, peut fort bien indirectement se traduire par l’illusion d’absence, la scotomisation, de l’un de ses membres. En effet, s’il est vrai que le sentiment de trouble qui l’accompagne suppose un refus du « réel » en même temps qu’une inquiète et secrète exigence de réalisation fantasmatique – l’objet interdit va-t-il apparaître grâce à la disparition de son substitut méconnu ? – il est manifeste que seul un mode magique de satisfaction s’imposera : comme à la faveur de l’accès à une dimension nouvelle où l’objet désiré serait enfin susceptible d’être atteint et redécouvert. Dimension fantastique plutôt que fantasmatique où, dans le temps mort du manque, se creuse un vide mal circonscrit, une sorte d’échancrure dans l’environnement. En faisant place nette dans l’espoir d’ouvrir la voie, l’accès non restrictif et mythique à l’objet primordial, c’est tout comme si je me rendais invisible, imperceptible. Ne faut-il pas se faire esprit pour aller au-devant des esprits ?

19« Quelqu’un manque » un avatar de la retombée de l’ombre de l’objet sur le Moi. Le manquant est un objet qui a perdu son ombre – depuis Rank et Freud on connaît la richesse symbolique de l’image – et qui, de ce fait, un instant échappe, devenu insaisissable, innommable, infigurable.

20Ces prestes, inconscients et réciproques échanges entre l’autre et soi, résultats de mouvements combinés et toujours recommencés d’introjection et de projection, font que la signification du manque halluciné s’avère, autant qu’à l’autre, relative à soi. Si quelqu’un me paraît manquer c’est aussi que je me fais à moi-même défaut. Si je m’éprouve tout soudain, mais sans me l’avouer, seul parmi les miens, ou mes amis, et qu’une impression inquiétante, voire bouleversante, mais fugace, me le fait obliquement apercevoir, ce n’est pas tant que je sois sevré d’attention, de sympathie, d’amour ni non plus que je ne suscite aucune hostilité, au moins latente ; c’est que l’attention, la sympathie, l’amour, l’animosité même me désertent. Ce partenaire, si je l’efface malgré moi, c’est que je ne le ressens plus occuper sa place coutumière en moi. Je ne le reflète plus et ne me reflète pas en lui. Le miroir perd son tain et voici quelqu’un manquer qui tout à coup n’est plus où il est mais pas non plus où je le voudrais. N’étant pas moi-même où je parais, je ne sais plus où être, où je suis ni où est l’autre. Ainsi, la béance détectée alentour répond à une carence interne : pourrais-je me mirer à l’instant de la défaillance qu’aucune image ne me serait renvoyée. La volatilisation d’autrui n’est que mon irréalisation projetée dans un effort de sauvegarde de mon identité.

21Certes la menace de dépersonnalisation peut être plus discrète : ce quelqu’un qui vient à manquer semble bien alors, inconsciemment, équivaloir à un quelque chose. L’étymologie le confirme : mancus désigne le manchot, le mutilé. Si j’annule tel comparse ou oblitère indistinctement l’assistance, c’est qu’il me faut me dissimuler mon infirmité soudain plus sensible. Avant tout je tiens à me cacher l’origine intime et la source lointaine de mon malaise, son lien avec l’horreur de la castration tout ce que je puis faire dans le saisissement, c’est de diriger sur mon entourage un regard uniquement préoccupé de plaquer sa tache aveugle sur le premier rencontré.

22Combien est-elle solidement ancrée cette peur de perdre tout petit élément du corps qui s’en révèle détachable, combien facilement se transfère-t-elle et se transpose-t-elle, combien volontiers aussi se prolonge-t-elle hors de nous, par le fait d’une annexion narcissique inconsciente. Qu’une perturbation se produise dans la transmission des messages émis à partir de l’une ou l’autre de nos « possessions », et il se pourra que nous croyions quelqu’un manquer.

23Cette illusion enveloppe encore une accusation déguisée. Si parfois elle se donne comme une constatation tout à fait neutre, ce n’est qu’apparence. Le refus de percevoir signifie une revendication, une protestation. L’abandon qu’il rend sensible est en droit imputable à une injustice, à un rejet, de toute façon à un manquement de la part de « quelqu’un ». Par là même la honte liée à la détresse et à l’impuissance personnelles est déniée.

24Dénégation qui n’est pas suffisamment efficace cependant pour empêcher toute propagation d’ondes dépressives à la suite de la brusque rupture de l’hallucination du manque. La double carence de l’autre – deux fois absent sur deux plans différents – ne saura en effet longtemps pallier de son leurre l’inachèvement et l’insuffisance de soi, le sentiment aigu d’une faillite dans l’accomplissement de l’idéal

25

Tel vieux Rêve, désir et mal de mes vertèbres…
Il a ployé son aile indubitable en moi [6][6]S. Mallarmé, Quand l’ombre menaça de la fatale loi….

26Mais tout indubitable que puisse être ce reploiement, je n’y veux pas croire, je préfère le vivre comme s’il avait manqué, comme s’il manquait quelqu’un pour que se soit réalisé, pour que se réalise l’envol.

27Expérience inverse, on le voit, de l’expansion du moi dans les phénomènes positifs de la fausse reconnaissance, du déjà raconté ou du déjà vu.

28Non sans lien, d’autre part, avec certaines impressions hypnagogiques ou oniriques de chute dans le vide. L’image d’une brusque dénivellation, voire d’un faux-pas au bord d’un abîme, vient d’ailleurs spontanément à l’esprit dans l’intention de suggérer à qui n’en a point l’expérience celle du « quelqu’un manque ».

29Sans prétendre en reconnaître toutes les correspondances, je ne puis ne pas évoquer celles qui la relient à la Féminité et à la Mort, comme entités mythiques et comme fantasmes.

30L’hallucination négative cerne d’un trait qui est absence de trait un lieu vide, déterminant ainsi comme une profonde crevasse dans la continuité du perçu, dans l’homogénéité de la présence. Certes, personne ne manque, mais c’est bien précisément pourquoi, beaucoup plus proche qu’à seulement y songer, même intensément, la Mort est là. Le temps d’un éclair, d’un éclair noir. Non pas la mort dans sa définition lexicale, objectera-t-on, et donc en réalité, la castration, tout au plus, parfois, la déstructuration. – Sans doute ; mais également l’infulgurabilité. Quelque répulsion qu’elle provoque, la tête de Méduse, en tant que symbole des organes génitaux maternels et représentation déguisée de la castration, appartient encore à l’ordre du figurable. C’est bien pourquoi Freud ne cesse d’affirmer que l’inconscient « ne connaît rien de négatif… et par conséquent ignore la mort [7][7]S. Freud, « Notre attitude à l’égard de la mort », in Essais de… ». Assertions indiscutables à ne se référer qu’aux normes d’une logique hypothético-déductive dans le cadre d’une théorie au reste constamment étayée sur l’observation, mais qui deviennent peut-être moins absolument convaincantes si l’on tient compte de certaines expériences cruciales, je veux dire notamment où il y a interférence de la Mémoire et de la Perception, avec tout leur lest obscur d’affects éventuellement dissociés des représentations.

31Une patiente, sujette à des états oniroïdes, m’avoue à la fin d’une séance : « Pendant quelques minutes je me suis vraiment demandé si vous n’étiez pas mort subitement. J’en suis toute glacée. » J’oublie, dira-t-on, la différence foncière entre la mort d’autrui et notre propre mort ? Mais, outre que je ne la méconnais pas, n’est-il pas un niveau où de telles limitations n’ont pas cours, où cependant l’épreuve de la perte et de l’absence ne le cède pas en importance ni en intensité à l’expérience de l’indifférenciation et de la plénitude ?

32Aussi serais-je tenté de penser que la béance qui s’ouvre dans le moment où naît l’illusion de l’invraisemblable disparition d’un proche nous renvoie à l’émotion première du garçon à la vue du sexe de sa mère, ou d’une autre femme en jouant pour son inconscient le rôle ; de la fille, à la vue du pénis paternel, de par la comparaison à quoi elle est incitée avec son propre sexe ; à leur vertige, à leur vacillement, plus ou moins tôt et efficacement surmontés ; mais il me semble qu’elle nous renvoie aussi, sans doute suivant une autre ligne, à l’éphémère mais possible prescience de ce que Valéry appelle joliment notre « future fumée ».

33« Quelqu’un manque » pourrait alors être regardé comme le négatif de l’expérience du double. L’absent est, en quelque sorte mais sans que nous le sachions, notre double aboli, notre double « en creux ». Ce ruineux renversement ne figure-t-il qu’impuissance ? Il me semble que la peur de mourir peut éventuellement, sous tel de ses masques, envelopper une intuition anticipée de la mort, tout comme le désir d’aimer peut, originellement, recouvrir une intuition anticipée de l’amour.

34Serions-nous alors, avec un tel « fantasme manqué », devant une manifestation révélatrice de ce que l’on pourrait appeler l’affectivité négative ? L’expression peut surprendre et même, de prime abord, être regardée comme abusive puisque la négation ressortit au jugement. Cependant, on le sait, celle-ci constitue un substitut du refoulement, un héritage du rejet, à ce niveau supérieur. Substitut, héritage certes élaborés, mais en continuité, selon les déclarations mêmes de Freud, avec le dynamisme pulsionnel primaire, si bien que la négation appartient à la pulsion de destruction. En la situant dans ce continuum, il me paraît donc licite de parler d’affectivité négative, non certes dans l’intention simple d’y faire entrer la gamme des sentiments agressifs ou liés à des processus marqués d’un vecteur de destructivité – ce serait tout à fait vain – mais avec le but d’apporter un supplément d’intelligibilité dans des phénomènes – tel « quelqu’un manque » – l’accompagnement affectif n’est pas négatif uniquement en ce qu’il porte, du fait de sa signification dynamique, le sceau des pulsions de destruction, mais parfois également dans la mesure où, détaché de l’habituel support représentatif, il semble la conséquence d’une modification brutale dans l’économie d’un sujet, elle-même directement en rapport avec une rupture supposée s’être produite dans l’inconscient. Une sorte d’accroc dans le tissu mobile et chatoyant de ses processus, un accroc, un manque, que l’on peut supposer se rapporter à la carence de représentation, de toute représentation ayant valeur représentative (c’est-à-dire liée originellement à une perception et la reproduisant ensuite dans la mémoire, par essence inconsciente) à l’égard d’un objet tant « réel » qu’« intérieur ».

35La seule forme sous laquelle un élément psychique correspondrait à la composante organique des pulsions serait, dans cette conception, celle d’un affect libre – au sens où l’on dit que se manifeste quelquefois une part d’agression libre – d’un pur affect, certes toujours en quête d’une représentation et destiné à bientôt s’y accrocher, mais qui pourrait être situé comme la seule traduction possible et pensable des effets immédiats d’un manque de représentation en liaison avec les effets des premières « perceptions » de manque jadis inscrites lorsque la perte de l’objet s’était trouvée « intériorisée comme perte [8][8]A. Green, « Les fondements différenciateurs des images… » selon un mouvement instaurateur de la dimension du manque et du désir.

36Si c’est au manque d’un objet que nous sommes – soudain sensibles, en tant qu’il vient à manquer soit absence effective et décevante, soit scotomisation, soit impossibilité de reproduction, de cet objet, il ne s’ensuit pas une perception ni donc ultérieurement aucune représentation proprement dite de cet objet : comment se représenterait-il alors qu’il ne s’est jamais présenté ? En revanche, il s’ensuit un affect, déclenché par la non-présentation ou la non-perception et, comme au niveau du Ça il n’y a ni négation, ni doute, ni degré dans la certitude, cet affect, dont le ton est spécifique, constitue dans la présente hypothèse, la seule donnée psychique qui répercute l’appréhension du manque en tant que tel. Il constitue ainsi une sorte de préforme ou de précurseur émotionnel du jugement de non-existence ; par là même on peut imaginer qu’il soit susceptible de donner un avant-goût de la finitude et de la caducité personnelles.

37Comment pouvons-nous à présent, à la lumière de ce propos et dans l’intention de lui donner son application, esquisser une explication du mécanisme complexe régissant l’apparition de l’illusion que quelqu’un manque ?

38Un léger désintérêt conscient, voire une certaine déception vis-à-vis de la situation actuelle et de la réalité ambiante, de pair avec une accentuation de la pression des exigences internes, provoquent, peut-on penser, – du fait d’excitations pulsionnelles accrues venant de l’intérieur investir le système perceptif, – une inhibition, peut-être même une inexcitabilité sensorielle temporaire. De par le mouvement régressif qui, sous-jacent, s’impose, se produit une reviviscence de souvenirs traumatiques cruciaux qui cheminent jusqu’à la conscience où ils affleurent sur le mode hallucinatoire et dans un climat d’inquiétante étrangeté qui indique un retour du refoulé. L’hallucination négative peut ici être regardée comme le fait d’un véritable rejet dont l’efficacité dans l’annihilation subjective est due à la brève et soudaine prévalence du processus primaire, avec la substitution de la réalité psychique à la réalité extérieure qui, entre autres, le caractérise.

39Mais quelle est cette réalité subjective qui vient, quelques instants, se substituer à la personne réelle illusoirement crue absente ? Ce n’est pas la réalité d’une représentation ou d’un fantasme inconscients, à rigoureusement parler – c’est à mon sens précisément la « réalité » d’une expérience de défaillance, de faille, dans le réel, dans le réel le plus primitivement tel celui de la présence corporelle. C’est l’expérience ou, pour mieux dire, la répétition de l’expérience – non représentative mais plutôt, si l’on me passe le néologisme pour l’occasion, « reprivative » – de la perte et du manque de cette présence, étroitement liée à l’origine à la déception rencontrée lors des tentatives précoces de satisfaction hallucinatoire du désir.

40Les traces laissées par les épreuves de séparation, de peur de la castration, de renoncement obligé… à peine transformées au cours du temps soudain réapparaissent, sans que leur réapparition soit reconnue comme telle, vécue comme un nouveau traumatisme. Il y a reproduction, peu aménagée mais néanmoins méconnue, d’événements intimes douloureux qui ne se situent plus alors dans le passé mais semblent appartenir à un continuel présent, à moins que la déréalisation ne soit si fortement ressentie que toutes les références temporelles s’effacent, livrant le sujet à une pénible désorientation.

41Mais alors, dernière énigme, pourquoi une telle résurgence ? À quelle fin ? L’illusion d’absence répond-elle, en fin de compte, à une exigence de satisfaction pulsionnelle et, plus largement, obéit-elle à un principe régissant l’équilibre de la personne tout entière ?

42À supposer que l’on veuille essayer de résoudre le problème sans recourir à l’hypothèse d’un au-delà du principe de plaisir, on se trouverait confronté à une difficulté apparemment insurmontable. Étrange recours en effet que, là même où se fait sentir une insatisfaction dont la réalité environnante est incriminée, de faire naître, régressivement, un nouvel et plus troublant sentiment de manque ! À une privation effective, les réalisations oniriques du désir répondent par de bien plus authentiques compensations. Quelle est bien celle que va pouvoir donner le redoublement d’un vide ? Expérience en vérité paradoxale, sous cet angle, que l’hallucination d’une absence là où l’absence même est cause de souffrance.

43Apaisement du sentiment inconscient de culpabilité ; satisfaction de nature masochique ; réalisation d’un désir de meurtre – grâce à la croyance momentanée en l’effacement de l’effigie comme s’il s’agissait de celui du modèle –, toutes ces suppositions, sans être dénuées de plausibilité, ne sauraient vraiment satisfaire.

44Aussi bien constater illusoirement le manque d’un objet, c’est authentiquement revivre les différentes expériences cardinales de sa perte et cette reviviscence n’est pas au service du principe de plaisir, fût-ce sous la forme détournée de l’adaptation efficace à la réalité d’une situation intérieure et extérieure précaire. Si trouver l’objet c’est, au moins en partie, toujours le retrouver, ne pas le retrouver, là où cependant il se trouve, c’est toujours, peut-on dire, répéter l’épreuve de sa perte une fois de plus effectivement ne pas le retrouver. Ce qui n’implique pas la moindre possibilité intrinsèque de plaisir. Ainsi en va-t-il d’un cauchemar à répétition, de la récurrence d’une scène traumatisante, d’un comportement suicidaire réitéré. – « Quelqu’un manque » serait-il alors une sorte d’équivalent – sans expression motrice – du célèbre jeu de la bobine, mais qui serait en l’occurrence limité au temps du fort !, au temps de la disparition de l’objet ? Une disparition non suivie d’un joyeux « da ! », une disparition sans réapparition en effet, car, au sortir de notre fugitive expérience, la perception retrouvée n’apporte pas, par elle-même, de satisfaction ni de bénéfice réparateur, contrairement au cas de l’enfant. L’hypothèse d’un essai de maîtrise de la réalité de la situation ne semble donc guère recevable ici, d’autant qu’il s’agit, en même temps que d’une rupture au niveau de l’inconscient, d’une sorte de « raté » du moi, d’une défaillance de son pouvoir synthétique.

45Non, l’irréductibilité du négatif là encore, selon moi, s’impose, au moins pour certains aspects majeurs du phénomène. « Quelqu’un manque » indice d’un automatisme incoercible dans la répétition des traumas, témoin surtout de la présence spécifique d’un génie destructeur au sein de chacun de nous.

46Toutefois, cette vaine intempestive et pénible reproduction traumatique, cette amorce de démantèlement et de dissolution de la structure personnelle suscitent généralement une réaction de compensation de la part d’Éros, un peu de la même façon que nous nous trouvons « redevables des plus beaux épanouissements de notre vie amoureuse à la réaction contre l’impulsion hostile que nous ressentons dans notre for intérieur [9][9]In Notre attitude à l’égard de la mort (cf. note 1, p. 266). ».

47Au signal d’alarme que constitue donc également « quelqu’un manque », le sujet répond dans sa totalité, comme si, fouetté par l’épreuve, il allait prendre un nouvel élan. Rien de tel que la morsure de son absence pour se remettre en quête de l’objet si on ne l’a pas auprès de soi, pour le rejoindre s’il fut délaissé, lui restituer son éclat s’il fut terni. Le poinçon mortel du manque ne fait que creuser davantage le désir. Grâce à l’accroissement des possibilités libidinales, on verra s’élever les seuils d’inhibition, les obligations et les aspirations moins désaccordées… Mais il serait trompeur de brosser ici un tableau idyllique, d’autant que ce sursaut dont j’interromps la description trop optimiste peut avorter et les mouvements dépressif et persécutoire présents à l’état de traces dans le temps de la scotomisation peuvent s’amplifier et s’insinuer dans le cours de la vie habituelle.

48Mais il est aussi une autre dimension qui peut s’ouvrir, en continuité avec ce que notre phénomène a d’essentiel, et dont ces vers célèbres nous donnent l’irremplaçable expression

49

Ma faim qui d’aucuns fruits ici ne se régale
Trouve en leur docte manque une saveur égale :
Qu’un éclate de chair humain et parfumant !
Le pied sur quelque guivre où notre amour tisonne,
Je pense plus longtemps peut-être éperdument
À l’autre, au sein brûlé d’une antique amazone [10][10]S. Mallarmé, Mes bouquins refermés sur le nom de Paphos….

50Il y a là, me semble-t-il en effet, comme la reprise sublimée, consciente, de l’étrange expérience qui a longuement retenu notre attention. Le manque, source de souffrance, est secondairement revendiqué en tant que source de plaisir, par l’entremise de la connaissance, peut-être serait-il plus juste en l’occurrence de dire par la mise en jeu concertée de l’imagination puis du verbe. À tel point qu’à comparer le sein généreux de sa maîtresse présente à ses côtés, alors que, le pied sur un chenet en forme de serpent, le poète active le feu dans l’âtre, un mouvement irrésistible l’entraîne à la rêverie et à la poésie plutôt qu’à la galanterie, l’exalte même au point de perdre la notion de ce qui l’entoure, du temps où il vit et le conduit enfin à cerner d’une ligne songeuse ceci, qu’au sein odorant et moelleux de sa compagne il préfère son image surnégativée,

51

Je pense plus longtemps peut-être éperdument
À l’autre, au sein brûlé d’une antique amazone.

52Éperdument, parce que c’est l’autre, le sein inaccessible, à jamais manquant, à jamais perdu ; parce que c’est un sein brûlé, c’est-à-dire marqué d’une absence redoublée.

53« Ainsi le moment de la plénitude poétique correspond à celui de l’annulation » (Sartre). Il se produit une survalorisation de l’objet perdu en tant que tel comme si c’était dans son manque qu’il était le mieux appréhendé, comme si « la présence de l’objet n’était jamais aussi pure que dans la sorte d’immatérialité que lui confère l’absence [11][11]M. Safouan, « De la structure sic psychanalyse », in Qu’est-ce… ».

54La pensée comporte par essence une composante, une puissance délétère qui vient s’inscrire dans le prolongement de la destructivité pulsionnelle et nous permet un certain affranchissement à l’égard de la tyrannie du plaisir. Ne peut-on concevoir alors qu’une appropriation active et une lucide revendication de ce pouvoir – le pouvoir du négatif mais domestiqué – puissent à leur tour nous libérer dans une certaine mesure de l’automatisme de répétition avec ses effets quant à l’inépuisable reproduction du manque originel ?

55« Quelqu’un manque » : scotome de l’impossible jeté sur le réel, amorce d’un vertige de l’affectivité négative, sceau de l’inéluctabilité du désir ; mais aussi appel du lointain, ouverture sur l’Autre – l’autre scène, la surréalité – en même temps que reconnaissance de l’ambiguïté inhérente à notre destin. Après tout l’impossibilité d’une entière réduction du manque ne supprime pas le fait qu’il y ait toujours quelqu’un.

Notes

  • [*]
    Texte extrait de L’État amoureux, paru en 2002, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot ».
  • [1]
    S. Freud, « L’inquiétante étrangeté », in Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard.
  • [2]
    S. Freud, « Un trouble de mémoire sur l’Acropole », traduction Marthe Robert, in L’Éphémère, no 2, pp. 3-13.
  • [3]
    Cf. La Négation.
  • [4]
    S. Freud, La Naissance de la psychanalyse, Puf, Paris, p. 159.
  • [5]
    S. Freud, Introduction à la psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, p. 310.
  • [6]
    S. Mallarmé, Quand l’ombre menaça de la fatale loi…
  • [7]
    S. Freud, « Notre attitude à l’égard de la mort », in Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, p. 263.
  • [8]
    A. Green, « Les fondements différenciateurs des images parentales », in RFP, 1967, 5-6, p. 898.
  • [9]
    In Notre attitude à l’égard de la mort (cf. note 1, p. 266).
  • [10]
    S. Mallarmé, Mes bouquins refermés sur le nom de Paphos…
  • [11]
    M. Safouan, « De la structure sic psychanalyse », in Qu’est-ce que le structuralisme ?, Paris, Le Seuil, 1968, pp. 241-298.
Mis en ligne sur Cairn.info le 15/01/2014
https://doi.org/10.3917/rfps.044.0183

 

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Lors de sa conférence de presse du 25 avril, Emmanuel Macron a prononcé la formule de «patriotisme inclusif». Pour Barbara Lefebvre, le terme «inclusif», emprunté de la forme anglo-saxonne «inclusive», a une lourde portée idéologique.

Barbara Lefebvre est essayiste et enseignante. Elle vient de publier C’est ça la France…(Albin Michel, 2019).

Quand le communicant ne sait plus définir un mot, quand le politique ne veut plus incarner ou transmettre un principe, quand un groupuscule idéologique veut détourner une valeur de son sens, on lui ajoute un adjectif. Une épithète, si possible, pour mieux faire perdre de sa substance au mot qu’on entend récuser tout en prétendant l’enrichir par cet adjectif. Et voici donc la dernière trouvaille du logos progressiste et son révisionnisme néolibéral du vocabulaire imposé pour notre bien: le «patriotisme inclusif».

Emmanuel Macron a donc clos son allocution, jeudi soir, par un appel à «rebâtir un patriotisme inclusif» pour servir «l’intérêt général français et européen». C’est vrai qu’en ces temps où nous voyons le résultat effarant de près de quarante ans de minutieuse destruction de tout ce qui fondait le socle patriotique, de nos paysages à notre langue en passant par l’éducation et nos chefs-d’œuvre culturel, il nous faut des re-bâtisseurs! Doit-on s’offusquer qu’ils soient «en même temps» les démolisseurs idéologiques - ou leurs héritiers à tout le moins - de ce qu’ils font mine de célébrer et vouloir «rebâtir» après l’avoir mis en miettes?

» LIRE AUSSI - Barbara Lefebvre: «C’est notre faiblesse, notre fatigue qui fait la force de minorités tyranniques»

Le « patriotisme inclusif » arrive notamment après les polémiques sur « l’écriture inclusive ».

Le patriotisme, nous savons le tenir dans un cadre d’explicitation à peu près consensuel: c’est cet attachement affectif puissant de l’individu envers sa patrie, qui est d’abord un territoire géographique et historique, riche d’un legs multiséculaire dont l’individu est l’héritier et le continuateur. C’est ce sentiment d’appartenance à une communauté politique et historique plus grande que lui, pour laquelle il est prêt à se dévouer, s’engager sous différentes formes, non pas seulement comme individu mais comme citoyen, plaçant l’intérêt supérieur de la patrie au-dessus de ses intérêts particuliers. Apparemment pour Emmanuel Macron, le patriotisme ne suffit plus, ne répond pas aux «enjeux de notre époque» (à l’instar de la flèche de Notre-Dame si l’on en croit le Premier ministre). Il est urgent de lui adjoindre l’adjectif préféré des bien-pensants et bien-communicants: inclusif. Pourquoi Emmanuel Macron juge-t-il nécessaire de parler de «patriotisme inclusif»?

Le «patriotisme inclusif» arrive notamment après les polémiques sur «l’écriture inclusive». Cette écriture (mais aussi cette oralité celles et ceux, toutes et tous, autrice, etc.), consistant à rendre illisible notre langue au nom de la parité et de la lutte contre la phallocratie incarnée par la règle de grammaire voulant que le neutre masculin l’emporte sur le féminin. Exemple tiré d’un site faisant la promotion de la grammaire inclusive: «L’éducateurice de mon enfant dit qu’iel a des talents de créateurice». Le iel étant le pronom personnel inclusif, c’est-à-dire qu’il représente tous les genres, masculin, féminin et autre puisqu’il existerait des genres «indéterminés» réclamant reconnaissance de «leurs droits». Si le point médian perturbe la lecture, insupporte tant d’entre nous pour ce qu’il représente en termes d’idéologie, au moins laisse-t-il encore la possibilité de comprendre le sens d’une phrase, mais avec le all inclusive de la grammaire inclusive on ne comprendra bientôt plus notre propre langue. Le mieux est toujours l’ennemi du bien…

Pour comprendre le « patriotisme inclusif » macronien, il faut savoir ce que la doxa entend par une « société inclusive ».

Le patriotisme inclusif a surgi des profondeurs pour soutenir la «société inclusive». Il n’est qu’à lire le terrifiant rapport du conseiller d’Etat Tuot, commandé au début de son mandat par François Hollande et rendu au cours de l’année 2013, pour prendre conscience de l’ampleur du projet de destruction de la civilisation française que cette expression recèle sous son apparence anodine. Thierry Tuot avait eu l’audace sinon l’indécence d’intituler son rapport «la grande Nation: pour une société inclusive», annonçant ainsi que la grandeur du destin français résidait dans sa dissolution dans le grand bain multiculturaliste et communautariste. La tyrannie des minorités et le règne des «communautés de souffrance» sont apparemment notre horizon de «grande Nation»…

Ce terme mis désormais à toutes les sauces par nos Modernes vient de la forme anglo-saxonne inclusive, dont l’antonyme est exclusive, tandis qu’en français l’adjectif «inclusif» ne connaît pas de contraire. Ainsi une société dite inclusive ou une école inclusive n’ont pas pour contraire une société ou une école «exclusive». Il n’en va pas de même des formes verbales (inclure-exclure) ou des noms (inclusion-exclusion) qui ne sont pas des mots nouveaux dans notre langue. La forme épithète est donc bien une greffe linguistique venue des représentations sociales anglo-saxonnes postmodernes. À ce titre, elle a une éminente portée idéologique et politique, elle aspire à modifier en profondeur notre société fondée sur des représentations politiques et historiques bien différentes. Pas étonnant que des résistances surgissent et que cette floraison «inclusive» agace de plus en plus de Français. Les accuser de faire montre de passéisme ou d’être animés par des «passions tristes» ne suffit plus.

Toutes personnes osant contester le principe inclusif ainsi dévoyé, comme les méthodes de ses partisans reposant sur l’intimidation idéologique, se voient qualifier d’homophobe, de sexiste, de raciste...

Pour comprendre le «patriotisme inclusif» macronien, il faut savoir ce que la doxa entend par une «société inclusive». C’est une société qui doit s’adapter constamment pour accueillir les nouveaux venus en tenant compte de leurs revendications, notamment exprimées sur le mode de la visibilité publique. Ces «nouveaux venus» dont la société doit inclure les codes socioculturels, sont la nouvelle génération de citoyens (les «jeunes»), les immigrés, les minorités. Et si leurs codes heurtent ceux de la société d’accueil, c’est cette dernière qu’il faut rééduquer, réadapter, dénationaliser, décoloniser, dé-genrer etc. La société inclusive s’oppose donc clairement à une société qui promeut l’intégration (efforts et adaptations du nouveau venu, joints à la volonté d’accueil de la société majoritaire) et plus encore l’assimilation.

La perversité de cette mécanique bien-pensante est que la société inclusive relevait à l’origine d’une démarche non seulement légitime mais indispensable: l’intégration sociale, culturelle, professionnelle, éducative des personnes en situation de handicap. En effet, on consentira aisément que ce n’est pas à une personne sourde ou aveugle de s’adapter à la société qui l’entoure (au-delà des efforts que cette personne opère déjà pour gérer son handicap). Ce n’est pas à l’enfant autiste de s’adapter aux méthodes d’apprentissages scolaires. Ce n’est pas au paraplégique en fauteuil roulant de s’adapter à l’ergonomie des transports en commun. C’est à la société des valides et des neurotypiques de mettre en œuvre les adaptations nécessaires et garantir leur accessibilité, afin de ne pas exclure de la communauté nationale ces millions de citoyens.

Or la notion de société inclusive originellement destinée à corriger les inégalités de traitement des personnes handicapées a été rapidement captée et pervertie par les boutiquiers des minorités identitaires qui ont vu là l’occasion de déconstruire en profondeur les bases de la société pluraliste démocratique. En premier lieu, ce furent les lobbies LGBT, puis vinrent les lobbies immigrationnistes qui décrétèrent, au nom du «droit à la différence», que c’était à la société française de s’adapter culturellement et socialement pour satisfaire aux exigences de ces identités minoritaires (voire ultra-minoritaires). Tout cela se fit sur le ton de la victimisation dans les années 1990-2000, avant de devenir aujourd’hui celui de l’admonestation et de la menace. Il faudrait satisfaire à ces demandes dans le champ institutionnel (notamment éducatives et universitaires), dans le déploiement des politiques publiques comme privées (car l’activisme de ces lobbies est puissant aussi dans les entreprises privées). Toutes personnes osant contester le principe inclusif ainsi dévoyé, comme les méthodes de ses partisans reposant sur l’intimidation idéologique, se voient qualifier d’homophobe, de sexiste et/ou de raciste.

Cela convient à l’hyper-individualisme de la société postmoderne et post-nationale où chaque génération se croit surgie de nulle part, auto-engendrée, sans filiation.

L’apposition de l’épithète inclusif n’est donc pas insignifiant, tout comme nombre de ceux qu’on accole de plus en plus à de grandes notions de philosophie politique ou de principes républicains. Ainsi Emmanuel Macron terminant sa longue allocution par cet appel à «rebâtir un patriotisme inclusif», avait aussi évoqué précédemment «un patriotisme ouvert». Voilà qui évoque immédiatement l’expression de «laïcité ouverte» utilisée par les promoteurs des «accommodements raisonnables» (nés aussi dans le monde du communautarisme anglo-saxon), qui veulent déconstruire la laïcité républicaine née des réformes de la IIIè République et de la loi de séparation de 1905. Il faut donc toujours prêter l’oreille aux formules des Modernes, du Nouveau monde.

Si l’on s’en tient donc à ce qui précède, que signifie le «patriotisme inclusif» d’Emmanuel Macron? Ce serait un sentiment d’appartenance à la patrie française à la carte, sur la base du volontariat ou du contrat révocable, où l’individu davantage que le citoyen, aurait le droit de discriminer ce qui lui convient ou non de prolonger dans le legs historique, culturel et politique dont il est l’héritier. Cela convient à l’hyper-individualisme de la société postmoderne et post-nationale où chaque génération se croit surgie de nulle part, auto-engendrée, sans filiation. «Nous n’appartenons qu’à nous-mêmes» disent les uns, sans lien de continuité avec ceux qui nous ont précédés et qui ont bâti ce dont nous profitons et que nous avons la liberté de détruire pour le rebâtir à notre gloire. «Nous n’appartenons qu’à notre race, religion, genre» disent les autres et «nous refusons de nous identifier à vous qui formez une communauté nationale», ceux-là refusent de s’intégrer à une société démocratique qui ne repose pas sur une identité close, englobante sinon totalitaire. Il ne peut donc plus y avoir de patriotisme. Mais comme une nation ne peut pas prétendre reposer sur des sables mouvants, on invente «le patriotisme inclusif»! Emmanuel Macron imagine sans doute satisfaire tout le monde, et semble toujours stupéfait de ne pas y parvenir.

Emmanuel Macron dira bien sûr rejeter «et les uns et les autres» de ces extrêmes, mais l’usage même de l’épithète «inclusif» accolé au noble mot de patriotisme démontre la malhonnêteté de la démarche du «et en même temps». Au-delà de la nation, du consensus civique et démocratique, ce qui a été perdu et dont tant de Français en colère sont orphelins, c’est le socle sans lequel rien ne tient: le patriotisme. Et il n’a pas besoin d’adjectif pour être retrouvé, réinsufflé. Si l’on n’aime pas la France inconditionnellement, ses paysages, sa littérature, ses monuments, ses héros historiques ou mythiques, si l’on ne fait pas aimer la France aux nouveaux venus, il n’y a aucune possibilité de former une volonté commune de constituer un peuple citoyen. Le patriotisme est un attachement qui se construit dès l’école, qui s’entretient, or l’autodénigrement français et la vindicte antifrançaise de certaines minorités tyranniques rendent difficile son nécessaire renforcement dans un monde plein de menaces.

Au-delà de la nation, du consensus civique et démocratique, ce qui a été perdu et dont tant de Français en colère sont orphelins, c’est le socle sans lequel rien ne tient : le patriotisme.

Aimer la France inconditionnellement ne signifie ni s’aveugler sur les trahisons de l’histoire, ni sur les errements actuels, cela ne signifie pas non plus renier ses affiliations personnelles, car comme l’écrivait Marc Bloch «c’est un pauvre cœur que celui auquel il est interdit de renfermer plus d’une tendresse». Mais «l’art d’être Français» c’est probablement de concilier tout cela au nom d’une grandeur nationale passée qu’on veut faire renaître, c’est être capable de placer son identité de patriote au-dessus du reste quand le destin de la France vous y invite.

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.... c'est partant...en ce jour du 28.04 ... des termes ..."creux" et "manque" que je suis arrivé finalement au texte ci-dessous ... qui répond à mon attente

  

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L'addiction relationnelle

Stéphanie Assimacopoulo

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Le besoin de l’autre est quelque chose de naturel et d’indispensable à la vie humaine. Dans les relations il existe une dépendance saine, tout comme nous sommes dépendants de l’air que nous respirons ou encore de la nourriture que nous ingérons pour vivre. Nous avons besoin des autres, et c’est avec eux que nous pouvons développer des relations qui vont nourrir nos vies. Les relations saines sont un facteur de croissance, elles nous invitent à l’interdépendance et nous offrent l’opportunité de donner comme de recevoir.

2 Celles-ci ne sont pas exemptes de difficultés et il peut nous arriver de blesser l’autre comme de nous sentir blessés. Nous vivons parfois de la colère, de la culpabilité, de la peur ou de la honte, mais nous ne cessons, à travers elles, d’apprendre le sens de la responsabilité en prenant conscience de la manière dont nous impactons les autres par notre comportement et comment les autres nous impactent.

3 Alors que nous pouvons-nous entendre par addiction relationnelle ? Quand passe-t-on d’un besoin sain de l’autre dans le domaine affectif et sexuel à un besoin malsain de l’autre ? Comment différencier la souffrance toujours possible dans le domaine relationnel de la souffrance de l’addiction ?

4 L’addiction relationnelle est comme toutes les autres addictions un phénomène progressif et évolutif. Avec elle, c’est le comportement relationnel avec l’autre et l’autre pris comme un objet qui deviennent une drogue et servent à assouvir l’addiction. La personne en vient à dire « je ne peux pas m’en empêcher ». La relation à l’autre se vit sur un mode obsessionnel et compulsif et la personne perd, chaque jour un peu plus, sa liberté et son autonomie. L’obsession mentale se fixe sur les relations, une relation particulière ou sur l’absence de relation, sur le sexe ou encore sur un sentiment ou un fantasme. La personne se sent contrainte d’agir pour tenter d’apaiser le mal-être existentiel dont elle souffre. Ce passage à l’acte est vécu comme un besoin vital et ses conséquences émotionnelles sont dévastatrices. Il n’y a jamais assez de l’autre, de sexe, de relations, de fantasmes sexuels, de rêverie romantique, de sentiment amoureux, ou à l’inverse, d’interdit relationnel.

5 Tous les ressentis et émotions d’une relation « normale » que je décrivais plus haut sont, avec l’addiction, démultipliés et intensifiés. La personne tente en vain d’annihiler ce vécu émotionnel dévastateur en ayant recours au même « médicament », mais ce dernier ne produisant plus l’effet anesthésiant escompté, la souffrance ne cesse de progresser. Afin de tenter de chasser le vide existentiel qui l’habite, et aggravé par les sensations et les sentiments pénibles qui l’ont envahie lorsque la « drogue » n’a plus produit son effet, la personne n’entrevoit alors d’autre choix que de s’adonner une nouvelle fois à sa « drogue de choix ». L’addiction, c’est glisser progressivement et irrémédiablement dans un cercle vicieux, vers une forme d’enfer, de folie et de destruction.

6 La difficulté majeure est de reconnaître cette forme d’addiction. L’objet de la dépendance n’étant pas une substance que l’on absorbe comme de la nourriture, de l’alcool ou encore des drogues, le déni s’en retrouve souvent amplifié. Pourtant, comme avec les autres addictions, la personne perd progressivement la maîtrise de sa propre existence et quitte petit à petit le réel pour s’enfermer dans un monde où son état physique, psychique, émotionnel et spirituel ne cesse de se dégrader. L’addiction relationnelle est aussi destructrice psychologiquement que les autres addictions. De même elle entraîne dans sa suite des symptômes physiologiques comme des troubles de l’appétit, des troubles du sommeil ou encore des somatisations en tout genre. La personne transgresse progressivement ses valeurs et ses limites et s’enfonce petit à petit dans la confusion, la peur et la honte. Elle trouve de nombreuses justifications à ses comportements autodestructeurs, devient irrationnelle et s’illusionne sur son propre sort en se faisant à elle-même, voire aux personnes de son entourage, de vaines promesses d’arrêter sa conduite addictive. Inéluctablement tout se détériore, la vie amoureuse et sexuelle, la vie familiale et amicale, la vie sociale et professionnelle, et les souffrances morales qui en résultent sont si importantes qu’elles peuvent parfois conduire la personne au suicide.

ADDICTION SEXUELLE

7 Selon Anne Wilson Schaef  [1][1]- Anne Wilson Schaef, Escape from Intimacy, Harper… « la dépendance sexuelle est (…) une obsession par la sexualité dans laquelle tout se voit défini à un niveau sexuel et où sont sexualisées toutes les perceptions et les relations ». Dans l’addiction sexuelle, dite de forme active, les types de comportement sont variés et vont de ce qui est généralement admis par notre société, à ce qui est sanctionné par les règles sociales et la loi. Il est important d’ajouter ici que le choix du sexe comme objet de l’addiction est fortement favorisé par des abus sexuels précoces ou des climats familiaux incestuels. Dans les addictions non paraphiliques on trouve notamment les fantasmes sexuels obsessionnels, la masturbation compulsive ou encore les relations sexuelles multiples compulsives. Dans les addictions paraphiliques on trouve l’exhibitionnisme ou le voyeurisme, et jusqu’aux formes les plus violentes de sexualité comme la pédophilie, le sadomasochisme, les abus et agressions sexuels. Rappelons ici que si les paraphilies ne sont pas la marque évidente d’une dépendance, il est toutefois indispensable d’envisager que celles-ci peuvent dégénérer en une assuétude. L’anorexie sexuelle est, quant à elle, une forme répressive d’addiction. Sous cette forme, l’obsession se fixe sur la répression de la sexualité qui apparaît à la personne comme quelque chose de répugnant et de dégoûtant, et qu’il faut absolument tenir à distance et contrôler.

8 L’addiction sexuelle, comme toute autre addiction, est progressive, et la personne qui en est atteinte ne trouve jamais dans la pratique de sa conduite le soulagement qu’elle recherche. Avec l’obsession et la compulsion, la sexualité devient le pôle essentiel de son existence et tout le reste de sa vie et de son quotidien se voit progressivement relégué aux oubliettes. Comme avec une drogue, la personne devient prête à tout pour « obtenir sa dose », tout comme ce juge qui a fait, il y a quelques années, les titres des informations nationales pour s’être masturbé pendant une audience, mettant ainsi un coup d’arrêt à sa carrière de magistrat. Dans ma pratique, un de mes clients qui se masturbait de manière compulsive tout en s’exhibant tentait, à travers cette conduite, de retrouver dans un premier temps un « high », sorte d’ivresse fulgurante, puis un apaisement afin de re-contacter vainement un sentiment de sécurité interne et de chasser le vide existentiel qui l’habitait. Après chacun de ses passages à l’acte, il était de plus en plus détruit intérieurement, mais rien ne pouvait l’arrêter ni l’empêcher de recommencer.

9 Les addictions sexuelles génèrent ainsi une honte et une culpabilité massives. Elles peuvent sembler à priori n’affecter que la personne qui en souffre, mais la plupart du temps ont un impact parfois conséquent sur son environnement et notamment sa vie de couple ou sa vie professionnelle.

ADDICTIONS AFFECTIVES

10 Dans les addictions affectives, c’est l’autre (réel ou fantasmé) et non plus le sexe qui est utilisé comme objet pour retrouver une sécurité interne.

Assuétude au sentiment amoureux

11 Avec cette addiction, la personne est « accro » au sentiment amoureux. L’obsession se décline soit autour de rêverie romantique et de chimères, soit de situations romantiques ou passionnelles. L’important « c’est d’être amoureux » et la personne addicte ne s’intéresse qu’aux sensations générées par ce sentiment sans faire cas de l’autre qui est davantage considéré comme objet que comme sujet.

12 La fixation se fait sur un partenaire généralement inaccessible et sur l’idée d’être en couple. Ces personnes s’imaginent plus que tout au monde vouloir être en couple, mais sont profondément terrifiées à l’idée que cela se réalise. Il y a une peur absolue de lâcher prise et de lâcher le contrôle. C’est le règne de l’ambivalence par la recherche de sensations fortes d’un amour fantasmé et platonique, et la volonté de ne rien ressentir du mal être existentiel qui les ronge. Une de mes clientes a fantasmé, plusieurs années durant, sur une personne de son entourage dont elle était follement amoureuse sans qu’il se passe rien d’autre qu’une simple camaraderie. Elle rêvait de mariage et chaque mot et chaque geste de cette personne, interprétés comme des signes d’amour ou de désamour, venaient nourrir son obsession romantique. La souffrance augmentait un peu plus chaque jour et le manque absolu venait la percuter quand elle arrivait pendant un temps à prendre la mesure du réel puisque le camarade en question était homosexuel.

13 Ce type d’addiction peut conduire à une anorexie relationnelle où tout sera mis en place pour éviter une relation amoureuse réelle. Une autre de mes clientes, à chaque fois qu’elle est invitée dans une soirée, est envahie par l’obsession d’y rencontrer l’homme de sa vie. Elle fantasme ensuite compulsivement, et durant des jours, sur une personne avec laquelle elle n’a même pas échangé un mot, déroulant imperturbablement mille et un scénarios menant tous au mariage.

14 Dans la relation passionnelle, c’est l’intensité des émotions qui est primordiale et, là encore, l’autre en tant que tel ne compte pas. C’est ce que l’on nomme habituellement l’amour « fou ». Ce sont généralement des relations de courte durée où l’aveuglement est intense, et où l’attachement est impossible lorsque la passion diminue. Plus cette addiction progresse, plus grande est la nécessité de trouver des « doses » de sensations amoureuses de plus en plus fortes. Celles-ci s’expriment fréquemment par le biais de comportements violents qui peuvent aller de disputes et scènes de ménage où la violence est encore contenue, jusqu’aux situations des plus destructrices et dangereuses.

Assuétude à l’autre dans le couple

15 Dans ce type d’addiction, qui s’inscrit généralement dans des relations de longue durée, la personne est totalement dépendante de l’autre et toujours en recherche d’une relation symbiotique avec son (sa) partenaire. Dans cette dépendance, c’est le caractère obsessionnel et compulsif, et la souffrance qui en résulte qui détermine une addiction. En effet, un grand nombre de personnes vivent une certaine dépendance dans leur vie de couple sans trop en souffrir. En revanche, certains sont véritablement « accros » à l’autre et en arrivent à confondre souffrance et amour. Ces personnes n’arrivent pas à exister par et pour elles-mêmes et leur croissance personnelle. Elles ne se définissent qu’à travers l’autre et pour l’autre, et perdent immédiatement le sentiment d’exister lorsque l’autre n’est pas là. Terrorisées par la solitude, elles se révèlent la plupart du temps obsessionnellement jalouses. L’angoisse de la perte les anime en permanence et elles vivent leur relation comme si leur survie en dépendait. Elles peuvent aller jusqu’à renier leur personnalité, leurs valeurs et leurs croyances pour maintenir coûte que coûte la relation.

16 Une de mes clientes, après plus de quinze ans d’une vie de couple où son addiction était si active, ne savait plus du tout qui elle était, ni ce qu’elle désirait pour elle-même. La sollicitant à propos de son désir, elle me répondait invariablement : « mon mari veut ceci ou cela… », « mon mari pense que… ». D’un côté, elle avait totalement abdiqué de sa personnalité et de son désir, et de l’autre, mobilisée intensément par des traits abandonniques et un besoin pathologique de son mari, elle cherchait de manière compulsive à ce que ce dernier la rassure en permanence. En vain, car rien de ce qu’il pouvait lui dire ne l’apaisait et elle réitérait sa demande pratiquement aussitôt. Pour finir elle était en permanence dévastée. Elle avait au fil du temps perdu toute autonomie et était devenue incapable de faire quoique ce soit qui ne soit pas tourné vers son mari.

17 À la longue les partenaires de ces personnes n’arrivent plus à être présents pour elles dans la relation tant les demandes affectives, visant l’apaisement et la réassurance, peuvent devenir progressivement incessantes et sans limite. Ils ou elles se verront petit à petit poussés à renoncer à faire quoi que ce soit tant ils (elles) sont fatigué (e) s de devoir prouver encore et encore leur amour et leur attachement, l’étape ultime pouvant être la séparation. La personne dépendante aura alors réussi à créer ce qu’elle redoute le plus : le vide, la séparation, le manque et la solitude.

Assuétude aux relations multiples

18 Dans l’addiction aux relations multiples, les relations sont de plus ou moins courte durée et les personnes addictes « surfent » d’un couple à l’autre, d’une relation à l’autre. C’est une fuite en avant compulsive où chaque nouvelle relation leur permet d’éviter les émotions issues du deuil de la précédente. Pourtant, comme toutes ces relations ne sont finalement que des ersatz de relations, c’est-à-dire sans intimité véritable, les personnes souffrant de ce type d’addiction ont fréquemment un vif sentiment de solitude car rien du contact qui viendrait nourrir n’est assimilé. C’est une sorte de boulimie relationnelle qui a pour fonction de leur faire éviter d’une part le contact avec la solitude existentielle et, d’autre part, un trop grand rapprochement avec un partenaire. Prêtes à tout pour trouver un partenaire, elles conjuguent souvent leur addiction à une addiction sexuelle ou à une addiction au sentiment amoureux. L’important c’est « d’être avec quelqu’un », peu importe sa personnalité et son caractère, il est considéré comme un objet servant à assouvir l’addiction que ce soit pour un soir ou que la relation puisse durer plus longtemps. Le donjuanisme en est l’illustration la plus extrême et se résume à une drague compulsive.

GENÈSE DE L’ADDICTION

19 Dans la recherche d’un partenaire, nous arrivons avec ce que nous sommes, ce avec quoi nous nous sommes construits, notre expérience du lien, nos modèles de lien et tout ce que nous avons introjecté au cours de notre développement. Nous savons que notre première expérience du lien se construit généralement avec notre mère puis s’élargit avec notre père, la fratrie, l’école, etc, avec toutes nos rencontres. De toutes ces expériences, nous avons assimilé ou introjecté un vécu qui est venu construire petit à petit notre personnalité, notre manière d’être au monde et notre façon d’être en lien.

20 L’hypothèse la plus couramment défendue et que je retiendrai ici est celle selon laquelle l’apprentissage du lien serait un facteur prédominant dans le développement d’une addiction que celle-ci soit relationnelle ou autre. Le petit enfant a sa propre élaboration de transactions psychiques et d’affects à la fois en termes de pulsions (intrapsychique) et à la fois en réponse aux stimuli de la mère (interpersonnel). De son côté, la mère (ou son substitut) porte elle-même sa propre histoire de nourrisson, ses propres affects et sa réponse aux stimuli du bébé. C’est une coconstruction du champ et, c’est dans celle-ci que l’individu aura assimilé ou introjecté une expérience fondatrice.

21 J’adhère à l’idée que l’addiction serait une tentative de créer ou de recréer la relation symbiotique du début de la vie, soit parce que le lien n’a pas pu s’établir correctement et créer ainsi suffisamment de satisfaction et de sécurité, soit parce que la nostalgie créée par la disparition progressive de celle-ci génère un manque primordial.

22 Avec la première proposition, l’hypothèse est qu’une forme se soit fixée à cette période de la vie de l’enfant suite à un traumatisme en creux suffisamment important, créé soit par des carences quantitatives (abandon par exemple), soit par des carences qualitatives (mère dépressive par exemple), soit par une trop importante discontinuité dans l’interaction mère/enfant. De ce fait l‘intériorisation suffisante de fonctions maternelles créant la sécurité interne semble avoir échoué. La présence interne de l’objet primaire sécurisant pour supporter l’absence du dehors n’a pas suffisamment abouti. Le self de l’enfant en confluence introjective avec la mère a « ingurgité » une absence inassimilable, le laissant avec un manque auquel il s’identifie. Cette absence est un vide restant sur l’estomac qui pilotera sur le mode confluent le comportement relationnel futur et sera le creuset de l’addiction. Il n’y aura jamais de contact, pas de destruction ni d’assimilation possible et la confluence pathologique avec cet introject empêchera l’émergence d’une nouvelle figure. En effet, lorsque l’addiction occupe le premier plan et est vécue comme un besoin impérieux, il n’y a pas d’accès aux autres expériences, il n’y a pas contact, et cette confluence « c’est la routine et la stagnation » [2][2]- Perls, Hefferline, Goodman, (1951, Julian….

23 Avec la seconde proposition, une autre piste de réflexion s’ouvre. L’enfant a pu introjecter suffisamment de sécurité mais se trouve alors sous l’emprise de la nostalgie de cette première relation symbiotique, nostalgie d’un paradis perdu. L’enfant dans ce cas a assimilé assez de nourriture affective mais tente désespérément de s’accrocher à une situation antérieure (la confluence) en essayant paradoxalement de l’éviter, car dans la confluence, là où il y a satisfaction et sécurité permanentes, il y a également le risque de leur perte. L’addiction trouverait ici son lit dans une fixation de la lutte contre la dépression générée par la sensation de dépendance à l’autre et le risque de sa perte, l’ensemble ayant pour effet de laisser l’individu dans une tentative permanente d’évitement du manque à venir. Le contrôle devient alors le meilleur moyen de dénier la dépendance et de forcer l’autre à satisfaire un besoin de dépendance. Il faut contrôler pour pouvoir dépendre. Cette vaine tentative de contrôler l’incontrôlable permet de maintenir un sentiment de toute puissance afin de conjurer la terreur de la perte. Cette forme fixée conditionnera le comportement relationnel futur sur le mode du contrôle et sur l’absence de lâcher prise (anticipation permanente de la douleur à venir).

24 En combinant ces deux propositions, un troisième axe apparaît. Ainsi il y a eu peu de nourriture affective et on s’accroche à ce « peu » et en même temps on l’évite (peu c’est déjà quelque chose !) par peur du manque à venir. Contradiction apparente donc entre ces deux propositions : tentative de maintien de la confluence d’un côté et refus d’une quelconque confluence par angoisse de sa future disparition. La tension entre ces deux propositions représente bien ce que vit la personne en permanence dans l’addiction relationnelle : fusionner avec l’autre pour maintenir une confluence, et éviter l’autre pour échapper au lâcher prise et au retour à la confluence parce qu’elle contient intrinsèquement le risque de sa perte.

25 Dans tous les cas, cette expérience fondatrice se verra inévitablement renforcée si la personne rajoute à cette première expérience de multiples expériences de rejet, d’abandon ou d’insécurité. D’autres facteurs, en ne la déterminant pas à eux seuls, peuvent accentuer l’enracinement d’une addiction relationnelle. Ce peuvent être par exemple, les modèles introjectés de nos parents (comme un couple fusionnel par exemple), le rapport au corps, la kyrielle d’introjects ou « petites phrases assassines » concernant les relations interpersonnelles à propos des hommes et des femmes, de l’amour, du couple, de la sexualité, ou encore la manière dont on montre ou non ses émotions, la manière dont on donne sa tendresse et son affection et enfin la manière dont on gère les conflits relationnels. Cette longue énumération compose un très large éventail, mais l’addiction est vorace et se nourrit insatiablement de tout.

THÉRAPIE

26 L’addiction vient toujours se substituer au besoin réel. Comme les autres, l’addiction relationnelle éloigne de soi dans toutes les dimensions de l’être et agit : soit comme un anesthésiant, soit comme un amplificateur des sensations. Les excitations perceptives et proprioceptives sont distordues. L’addiction se vit en interne comme un intense besoin vital et provoque ainsi le retour de la psychologie à la physiologie, ce « ça là » qui pousse est analogue à une fonction conservatrice. C’est comme si la personne avait intégré le comportement moteur (addiction) à sa physiologie par le biais de sa biochimie, soit par la recherche d’une excitation, soit par la recherche d’apaisement d’une excitation. L’ajustement créateur du départ s’est progressivement transformé en ajustement conservateur. L’addiction est une habitude, un geste réflexe et fixe la personne à un mode d’autoconservation paradoxal puisque destructeur. Dans tous les cas la personne n’a plus accès à son besoin d’origine, le nouveau besoin (addiction) l’ayant recouvert. Tant que l’addiction est en place, il est très difficile d’avoir accès à l’inachevé qu’elle sous-tend car l’excitation primaire est recouverte par les effets « psychotropes » de l’addiction. Le mode compulsif qui la caractérise est une recherche incessante d’une forme de fusion, d’un retour à la confluence et à la fois d’un évitement de celle-ci.

27 La spécificité du travail thérapeutique auprès des personnes souffrant d’addiction relationnelle peut être, dans un premier temps, et comme pour les autres addictions, de travailler dans le sens d’une étape de sevrage, puis de sa mise en œuvre. La conduite addictive filtrant toutes les émergences de la fonction ça il est nécessaire d’ôter ce filtre afin que la personne puisse identifier plus clairement ses besoins, ses pulsions et ses désirs. Cette phase est d’ailleurs plus complexe qu’avec un produit que l’on peut supprimer totalement, puisque l’on ne peut se passer de relations dans l’existence. Elle s’apparente à ce que l’on peut envisager avec une problématique boulimique ou anorexique.

28 Dans ma pratique, j’expérimente depuis des années la proposition d’abstinence de comportements addictifs en proposant par exemple une période à « l’essai ». Même si celle-ci pour commencer est de courte durée pour pouvoir être tenue, elle apporte invariablement une prise de conscience, aussi minime soit elle. Je fais cette proposition comme une piste nouvelle à explorer et il faut, bien entendu, qu’elle fasse sens pour la personne. Pour ce faire, je prends tout le temps nécessaire afin d’aider la personne à élaborer deux volets à cette abstinence. Le premier est de définir clairement la nature de l’abstinence dont le préalable est d’avoir défini clairement la nature de l’addiction. Cela semble évident au premier abord, mais la particularité des addictions relationnelles est le chevauchement fréquent de plusieurs d’entre elles et la personne doit donc identifier précisément ce qui est addictif pour elle. Le second volet est de déterminer un « comment » être et faire qui puisse, d’une part, apporter du sens à l’existence de l’individu, et d’autre part s’enraciner suffisamment afin d’éviter de façon pérenne l’automatisme de la réponse addictive. Un des « comment » est d’après moi de maintenir les dimensions physiques et mentales occupées et concentrées dans des activités susceptibles d’apporter suffisamment de satisfaction, car le manque et le vide sont souvent intenables et la tension créée par l’addiction, jusqu’alors impossible à maîtriser, est très forte.

29 Dans cette phase d’apprentissage et de recherche d’un ajustement créateur, la participation à des groupes d’entraide comme les Dépendants Affectifs et Sexuels Anonymes, basés sur le même programme que les Alcooliques Anonymes, apportera un appui émotionnel supplémentaire important. La personne pourra y trouver davantage de soutien en présence et en temps que le psychothérapeute ne pourrait donner à lui seul. En effet, lorsqu’une personne est assaillie des heures voir des jours durant (le temps peut être très long entre deux séances) par une obsession dévastatrice qui envahit tout le champ de la pensée et la conduit inexorablement vers le passage à l’acte, les groupes d’entraide apportent alors un cadre complémentaire non négligeable. Elle pourra s’appuyer sur les autres participants plus avancés dans leur démarche de rétablissement pour vivre et tolérer les sensations et les émotions fréquemment très intenses durant cette période. Un réseau étoffé et soutenant permet donc de contenir le risque de rechute dans le comportement addictif.

30 Par la suite, comme dans toutes les Gestalt-thérapies le travail consiste à soutenir l’excitation pour pouvoir redéployer l’expérience de contact. Le maintien dans la confluence représente un maintien dans l’indifférenciation organisme/environnement, l’excitation est fixée en angoisse, angoisse du vide et/ou angoisse de l’individuation et de la différenciation. Il s’agit donc de pouvoir soutenir la sortie, d’une part de l’avidité et de l’impatience (confluence avec l’introject « manque » et fixation de l’agression primitive), et d’autre part de l’auto-agression et de l’isolement (processus de rétroflexion et égotisme), en re-mobilisant d’un côté l’agressivité saine et de l’autre le lâcher prise. En devenant le théâtre de l’addiction relationnelle, la relation thérapeutique va permettre à la personne de réactualiser sa problématique et progressivement sortir de la dépendance vers une autonomisation grandissante. Dans cette nouvelle dynamique relationnelle, le thérapeute devient pour un temps l’objet pouvant ramener suffisamment de sécurité interne jusqu’à ce que cette sécurité soit intériorisée et assimilée. L’addiction n’est pas contact puisque tout contact est dynamique et créateur, et ne peut être routinier ou stéréotypé. Une fois la fonction ça dégagée des effets et des conséquences « psychotropes » de l’addiction, il s’agit de soutenir le self dans sa fonction Moi. Cette simplicité théorique exposée il n’en reste pas moins la difficulté d’y parvenir. D’une part, les personnes addictes n’arrivent pas la plupart du temps à orienter correctement l’action, ne sachant quoi faire du besoin identifié et le champ des possibilités étant généralement occulté, et d’autre part ne peuvent que très peu s’appuyer sur leur fonction Personnalité car une grande majorité des expériences antérieures a été conditionnée par l’addiction. Les appuis sont faibles et le self est faible dans l’accueil de la nouveauté. La fonction Moi a donc besoin d’être fortement soutenue pour permettre à la personne de trouver dans l’environnement tous les supports de satisfactions de la Gestalt inachevée et pour l’aider à lutter contre l’angoisse du relâchement final, jusqu’à la destruction et l’assimilation de cette Gestalt.

31 Pour conclure cet article,

.......il importe de dire que sortir de l’addiction relationnelle comme de toute autre addiction est un processus difficile. Il conduit la personne à quitter le registre du « manque » et de la douleur quasi permanente afin de développer sa capacité de construire un lien et de partager de l’intimité. Il ne s’agit pas de sortir de difficultés relationnelles passagères mais d’arriver à se séparer d’une sorte de drogue qui a pris la forme d’un comportement relationnel compulsif. Le cheminement pour retrouver des relations saines, harmonieuses et nourrissantes peut prendre du temps et être jalonné de rechutes toujours douloureuses. C’est un chemin de patience tant pour la personne que pour son psychothérapeute, mais c’est aussi un chemin d’espoir et de renaissance profonde.

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Notes

  • [1]
    - Anne Wilson Schaef, Escape from Intimacy, Harper Collins, New-York, 1989.
  • [2]
    - Perls, Hefferline, Goodman, (1951, Julian Press, Gestalt-Therapy). Gestalt-Therapie La Théorie, Stanké, Montréal, 2001.
Mis en ligne sur Cairn.info le 19/08/2010

 

 

CORRELATs

 

 

 

 

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Source [Le Salon Beige] Communiqué de Bernard Antony :

Maintenu depuis des années à l’isolement, alors que d’autres établissements spécialisés se proposaient pour le soigner normalement, Vincent Lambert a néanmoins survécu.

Face à la meute euthanasique, ses parents et ses admirables avocats Jean Paillot du Barreau de Strasbourg et notre cher Jérôme Triomphe ont sans cesse mis en œuvre tous les moyens du droit. Cette fois, ils attendaient une décision du Conseil d’État pour le respect de la vie innocente.

Hélas, cette plus haute juridiction de l’État français a jugé selon le conformisme de la barbarie contemporaine.

Deux aspects de cette barbarie ont marqué notre actualité : une fois de plus l’islamisme radical a monstrueusement massacré au Sri Lanka. Des centaines d’assassinés, des centaines de blessés dont la plupart, désormais, marqués à vie. Mais la condamnation de Vincent Lambert n’est pas non plus celle d’une seule personne : c’est la légitimation de l’euthanasie pour des centaines, pour des milliers d’autres.

Jean Paillot et Jérôme Triomphe vont se battre jusqu’au bout. Ils ont saisi, sait-on jamais, la cour Européenne des Droits de l’Homme, espérant que celle-ci ne balayera pas comme le Conseil d’État toute l’argumentation des défenseurs de la vie et des dizaines de médecins spécialisés fidèles au serment d’Hippocrate : « Primum non nocere ».(Par-dessus tout, ne pas donner la mort).

Ils ont saisi aussi à Genève le Comité International des Droits des Handicapés.

Rappelons que Vincent n’est pas un légume. Il est dans un état pauci-relationnel, comme plus de 3000 patients dans son cas qui vivent leur vie dans des établissements adaptés. Vincent Lambert n’est lié à aucune machine qui le maintiendrait artificiellement en vie. Il est juste alimenté et hydraté par sonde, notamment parce qu’il n’a jamais été rééduqué à la déglution. Cette décision du Conseil d’Etat le condamne à subir un arrêt de l’alimentation et de l’hydratation (considérés comme des soins depuis la loi de 2016) couplé à une sédation profonde et continue jusqu’au décès. En d’autres termes : une euthanasie par déshydratation et dénutrition.

Voir également le communiqué de la Fondation Lejeune : https://www.fondationlejeune.org/vincent-lambert-handicape-va-etre-euthanasie/

 

 

 

 

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L’adieu aux cathédrales

L’historien américain Victor Davis Hanson, un conservateur activiste et “musclé” (il fut un temps proche des neocons, lors des premières aventures de l’Irak et de l’Afghanistan), donne quelques appréciations sur l’incendie de Notre-Dame et surtout sur les perspectives de reconstruction. Hanson est un spécialiste de l’histoire militaire et culturelle, avec un grand intérêt pour l’Antiquité et les périodes marquées par une forte affirmation de la tradition (notamment le Moyen-Âge, et par conséquent “le Temps des Cathédrales”). Ce sont quelques mots mais ils ont le tranchant et le vif des pensées les plus audacieuses et les plus vraies par conséquent, – puisque, dans notre temps d’extraordinaire conformisme à la bienpensance (“conformisme du conformisme” si l’on veut), “la sagesse, c’est l’audace de la pensée”, – puisque l’audace revient essentiellement sinon exclusivement à rompre avec ce “conformisme au carré”.

L. Brent Bozel III, qui n’est pas un commentateur habituel du site Strategic-Culture.org, présente et commente le  21 avril 2019  sur ce site la question soulevée par la citation de Hanson. Le titre est crépusculaire, mais ô combien justifié : « La fin de la culture des cathédrales », comme si l’incendie de Notre-Dame sonnait la seconde mort du “Temps des Cathédrales” :  la mort de la représentation que nous nous en faisons dans le cadre de certaines illusions que nous continuons à entretenir sur notre perception du monde et sur notre culture civilisationnelle, après sa mort historique à la fin du XIIIème siècle.

« Peu de temps après la vision tragique de la cathédrale Notre-Dame qui s'enflammait à Paris, alors que les foules regardaient et chantaient l’Ave Maria, l’historien Victor Davis Hanson mettait notre époque moderne en perspective. Il déclarait à Laura Ingraham, de Fox News : “Il sera très difficile dans notre société de reconstruire une cathédrale, et encore moins de la réparer, parce que nous ne croyons plus en ce qu’elle représente. Et c'est ironique, parce que nous n'aimons pas le passé. Nous sommes en guerre contre le passé. Nous démolissons des monuments. Nous ne construisons pas de cathédrales. On efface les noms...” 
» Laura Ingraham de Fox a souligné ce point avec une citation déprimante de l’hebdomadaire Rolling Stone : “Toute reconstruction ne doit pas être le reflet d'une vieille France, ou d'une France qui n'a jamais été, – une France européenne blanche et non laïque, – mais le reflet de la France d'aujourd'hui, une France qui est en train de se construire”... »

… Ces quelques mots suffisent : Hanson pose implicitement une question d’un très grand intérêt, qui dépasse bien entendu la tragédie de Notre-Dame comme nous l’avons perçue, qui la hausse, pour l’installer dans une perspective bien plus large et puissanteque la seule polémique disons “entre Anciens et Modernes”, entre ceux qui veulent une reconstitution dite “à l’identique”, telle qu’était cette véritable transcendance architecturale, et ceux qui veulent y mettre de notre époque...

(Et l’on sait quelle est notre position dans cette polémique de très-basses eaux, inévitable avec le simulacre-Système, où se répand l’incroyable fatuité postmoderniste dans la prétention à “faire mieux” que n’était Notre-Dame : « plus belle encore », dit l’autre /notre clown-président).

La question est donc : “Saurons-nous”, ou plutôt “Saurions-nous reconstruire une cathédrale aujourd’hui alors que nous ne croyons plus en ce que symbolisent et ce que dispensent ces cathédrales ?” Poser cette question c’est bien entendu y répondre avec emphase et quasiment de l’enthousiasme, et cette réponse qui met implicitement en évidence :

d’une part qu’il y avait un lien sacré entre les cathédrales d’un côté, les bâtisseurs de cathédrales (du concepteur général à l’artisan le plus humble) et le peuple d’un autre côté, et que ce lien permettait aux êtres humains de ressentir la Gloire et la Beauté des cathédrales ;

et d’autre part et surtout, qu'il y avait le génie intuitif de donner à ces cathédrales la capacité de disposer du Temps et de le vaincre, pour prolonger leur force de suggestion et d’attraction à la fois, force venue de leur dimension spirituelle s’exprimant autant, grâce à son architecture transcendante, dans sa Gloire que dans sa Beauté.

… La suite du propos de Hanson montre effectivement, – what else ? – l’extrême pessimisme qui caractérise son jugement car, bien entendu, nous n’avons plus ces divers caractères et la foi qui les conditionne cela va de soi. Par conséquent, nous ne saurons pas, nous ne pouvons pas rebâtir la cathédrale Notre-Dame de Paris, par manque de caractère, psychologie défaillante, etc. Nous avons suffisamment régressé pour cela,– mission accomplie, si vous voulez. De ce point de vue, les vautours de l’AC (Art Contemporain), et de l’art moderne en vérité, ces artistes en général devenus fonctionnaires et valets artistiques de certains États et des grosses fortunes, ont toutes les chances de trouver un accueil bienveillant lorsqu’il s’agira de décider de quelle remise en l’état Notre-Dame doit souffrir, et dans un délai de 5 ans selon l’esprit ultra-rapide du temps, un peu comme Hollywood vous boucle un blockbuster en quelques mois.

Le sens de l’opération est particulièrement évident, selon cette plume extrêmement instruite de Rolling Stone : la France est en train de naître, de se construire, il n’y avait rien avant en fait de France que la terre rasée par les “blancs”, et donc une terre toute-blanche et complètement vide de la diversité, du multiculturalisme et toutes ces sortes de chose. Dans cette situation, il est évident que Notre-Dame n’avait qu’une chose à faire, – cramer, le plus vite possible, et l’on eût aimé que, comme à Hiroshima, cela soit jusqu’au millimètre-zéroSi l’on suit PhG, – plaisantait-il véritablement, comme il avait semblé à certains qu’il faisait ? –la seule attitude acceptable en l’état serait justement de laisser Notre-Dame en l’état : 

« ...“[S]i j’étais président” donc, moi et pas Zombie-Apathie renvoyé à la niche, j’ordonnerais que l’on consolidât Notre-Dame dans son état actuel de dévastation avec l’aspect des restes d’elle que les flammes voulurent bien nous laisser, pour rappeler solennellement le symbole qu’elle fut et par conséquent ce que nous avons perdu. Chacun pourrait ainsi continuer à s’instruire de ce que fut l’objet de cette catastrophe, et mesurer l’effet de cette catastrophe qui est le produit indiscutable de ce que cette époque est capable de nous offrir ; c’est-à-dire un symbole absolument écrasant de notre époque, figurant, d’une façon générale avec le destin catastrophique comme l’est un attentat surtout-pas-islamiste du symbole venu du Temps des Cathédrales, ceci exactement : la néantisation du passé et l’entropisation du présent en un futur diabolique figé dans la catastrophe. Je ferais donc ce qu’ont fait les Japonais, d’ailleurs dans un autre esprit peu glorieux mais c’est l’acte qui importe ici, en gardant un vestige des effets de la Bombe : “En guise de témoignage, les ruines du dôme de Genbaku, l'un des seuls bâtiments à ne pas avoir été entièrement détruits par l'explosion, furent conservées.” »

Tout cela se passe dans un contexte qu’on qualifiera d’“urbain”, pour être dans l’air du temps. On terminera donc ce court bilan par une réflexion d’un “spécialiste de la ville”, l’urbaniste Claude Rochet, présenté de la sorte dans Le Causeur et l’on comprend déjà la ligne directrice de son propos qui rejoint évidemment toutes les réflexions présentées ici sur la reconstruction de Notre-Dame : « Claude Rochet appartient à cette race d’énarques pour laquelle le service public a encore un sens. Spécialiste de la ville de demain qu’il pense dans sa globalité, il nous fait explorer ‘Les villes intelligentes’ à hauteur d’homme, loin des chimères néo-progressistes. »

D’une façon plus générale, avec son appréciation critique de la ville moderne et son appréciation admirative de la “ville médiévale”, Rochet nous donne une des clefs implicites et fondamentales de notre impuissance probable à reconstruire Notre-Dame dans la dimension inspiratrice et spirituelle qu’elle avait préservée et conduite jusqu’à nous. Ainsi, à la la question “Tout bien pesé, pourquoi jugez-vous la ville médiévale plus riche d’enseignements que les utopies urbaines constructivistes ?”, la réponse va de soi, naturellement, s’articulant autour de l’argument esthétique du Beau (dans ce contexte où rôde le postmodernisme, ce genre de chose se précise) qui répond à “l’idéal chrétien” du “Bien commun” : 

« La ville médiévale a été l’objet des analyses des plus grands historiens du développement urbain comme Lewis Mumford, analyses reprises par les théoriciens contemporains de la systémique comme Chris Alexander. Le principe fondamental de la ville médiévale était la croissance organique, soit le développement comme un organisme vivant. Pour Mumford, “la croissance organique ne part pas d’un but préconçu. Il évolue de besoins en besoins, d’opportunités en opportunités dans des séries d’adaptations qui elles-mêmes deviennent de plus en plus cohérentes et finalisées, de sorte qu’elles génèrent à la fin un design complexe à peine moins unifié qui motif géométrique prédéfini”. C’étaient des villes sans architectes ni urbanistes, il n’y avait pas de permis de construire mais il ne serait venu à personne de construire une horreur disgracieuse comme se le permet l’architecture contemporaine. La ville était animée par un corpus de valeurs communes issues de l’idéal chrétien du Bien commun et chacun devait contribuer au Beau collectif parce qu’il était la condition du Beau individuel. Cet idéal était également politique comme l’illustrent les fresques d’Ambroggio Lorenzetti sur le Bon gouvernement, qui décorent l’Hôtel de ville de Sienne. Cet idéal politique reposait sur la participation active des citoyens à la vie politique et des mécanismes de démocratie directe – comme la rotation annuelle des postes de magistrat représentée dans les fresque sur “les effets du bon gouvernement” – que l’on retrouve également dans les villes médiévales russes de Pskov et Veliki Novgorod. La tradition de la ville médiévale a connu sa fin à l’époque baroque où l’architecture de la ville devait exprimer le pouvoir absolu du Prince. »


Mis en ligne le 23 avril 2019 à 08H19

 

Commentaires au 25.04.19

Logique naturelle

jc

   23/04/2019


Claude Rochet: "Le principe fondamental de la ville médiévale était la croissance organique, soit le développement comme un organisme vivant."

Thom: "La classe engendre ses prédicats comme le germe engendre les organes de l'animal; il ne fait guère de doute (à mes yeux) que c'est là l'unique manière de théoriser ce qu'est la Logique naturelle."

Uexküll: "Le mécanisme de n'importe quelle machine, telle une montre, est toujours construit d'une manière centripète, c'est-à-dire que toutes les parties de la montre -aiguilles, ressorts, roues- doivent être achevées pour être ensuite montées sur un support commun.
Tout au contraire, la croissance d'un animal, comme le Triton, est toujours organisée de manière centrifuge à partir de son germe; d'abord gastrula, il s'enrichit ensuite de nouveaux bourgeons qui évoluent en organes différenciés.
Dans les deux cas il existe un plan de construction; dans la montre, il régit un processus centripète, chez le triton un processus centrifuge. Selon le plan, les parties s'assemblent en vertu de principes entièrement opposés."
(Théorie de la signification)

PS: PhG ("[S]i j’étais président” donc, moi et pas Zombie-Apathie renvoyé à la niche, j’ordonnerais que l’on consolidât Notre-Dame dans son état actuel de dévastation (...)".

Je ne suis pas aussi pessimiste. Tout dépend de la transmission des savoirs au fil des siècles dans la confrérerie des compagnons du devoir. Je crois qu'il est absolument fondamental que le peuple d'en bas leur fasse absolue confiance; car l'enjeu est une lutte à mort entre deux façons de voir le monde. Que le peuple de France leur ouvre sa porte et son coeur (le porte-monnaie on s'en fout) et ils feront des merveilles.
 

Structure de Notre-Dame et structure de l'Être

jc

   23/04/2019

Thom: "Le langage, ce dépositaire du savoir ancestral de notre espèce, contient dans sa structure les clés de l'éternelle structure de l'Être."

Je paraphrase: "Notre-Dame, ce dépositaire du savoir ancestral de nos bâtisseurs, contient dans sa structure les clés de l'éternelle structure de l'Être."

Et je "remonte" une citation du logocrate George Steiner, parfois citée par PhG:

“[Maistre] fit valoir la congruence essentielle existant entre l’état du langage, d’un côté, la santé et les fortunes du corps politique de l’autre. En particulier, il découvrit une corrélation exacte entre la décomposition nationale ou individuelle et l’affaiblissement ou l’obscurcissement du langage : ‘En effet, toute dégradation individuelle ou nationale est sur-le-champ annoncée par une dégradation rigoureusement proportionnelle dans le langage’… ”

J'ai confiance en ce que la transmission du savoir-faire¹ dans la confrérie des compagnons du devoir ait toujours fait partie -et le fasse encore- du devoir de la confrérie.


¹: Le véritable savoir-faire n'est-il pas un subtil et harmonieux mélange du Logos et du Topos?
Daniel Rops: "Dans cette lutte prodigieuse entre la matière rétive et la volonté créatrice (...)"

 

Logique naturelle.1

jc

   23/04/2019


Dans un récent commentaire j'écrivais: "J'ai confiance en ce que la transmission du savoir-faire¹ dans la confrérie des compagnons du devoir ait toujours fait partie -et le fasse encore- du devoir de la confrérie."

Dans le cadre de la Logique naturelle et en ayant en mémoire le problème de la transmission des savoirs-faire, j'ai trouvé tout-à-fait intéressante la courte vidéo-conférence faite sur ce sujet par l'anthropologue Paul Jorion¹ où l'on voit le clivage -la solution de continuité diraient les médecins- entre les "anciens" et les "modernes" (refus de conceptualisation d'un côté et obligation de conceptualisation de l'autre):

https://www.pauljorion.com/blog/tag/la-transmission-des-savoirs/

Ce pourrait être alors le moment de découvrir -ou de relire- ce qui est pour moi l'un des plus "profonds" articles de PhG: "La crise de la raison (humaine)".


¹: Ceci dit je suis complètement opposé aux vues du Jorion nominaliste-qui-se-croit-aristotélicien et qui daube sur le platonisme (typiquement dans "Comment la vérité et la réalité furent inventées")

Logique naturelle.2

jc

   23/04/2019

Je viens de trouver sur la toile ce qui me manquait pour prolonger un peu sur la logique naturelle en comparant deux monstrations et deux dé-monstrations du théorème de Pythagore.

On trouve la première dé-monstration¹ (due à Euclide, la plus ancienne connue, dont, ai-je lu, on peut extraire un puzzle) et la monstration par le puzzle de Gougu dans:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9or%C3%A8me_de_Pythagore

Une deuxième monstration est ici: http://therese.eveilleau.pagesperso-orange.fr/pages/truc_mat/pythagor/textes/perigal.htm

Une deuxième dé-monstration est là: https://fr.wikipedia.org/wiki/Beaut%C3%A9_math%C3%A9matique

La résolution du puzzle de la deuxième monstration est, à mon avis, tout-à-fait abordable avec profit dès le primaire. On notera sa simplicité presque divine en regard de la complication de la dé-monstration du "grand" Euclide (que je n'ai pas cherché à comprendre).

La deuxième dé-monstration est également très simple (et donc, pour un matheux, très belle, presque divine). Mais elle n'a pas, selon moi, la force de l'évidence d'une monstration car il reste à faire un (tout!) petit raisonnement pour se convaincre. Raisonnement humain ou raisonnement divin?

La raison? Toujours invoquée par les puissants mais rarement définie. Et lorsqu'elle est définie elle est toujours imposée sans jamais, à ma connaissance, être justifiée. Relire "La crise de la raison (humaine)" avec ça en tête, en pensant à la Déesse Raison dont les "Lumièèères" sont si fières, et au clivage raison traditionnelle-raison contemporaine.

Remarque: Je trouve fascinant l'énoncé chinois du théorème de Pythagore parce qu'il laisse entrevoir une harmonie des figures et des couleurs. (Bien loin de l'indépassable rationalité des "Lumièèères".)


¹: Ici (je ne connais ni l'auteur ni la date de la plus ancienne démonstration -ou monstration!- connue).

Cathédrale: non pas adieu, bienvenue!

alain pucciarelli

   23/04/2019

Quand on s'intéresse à l'hsitoire, et à ce que les cathédrales expriment, on sait que ces monuments sont des êtres vivants, riches de notre mémoire et de celle de nos devanciers. Que l'on soit croyant ou pas. Autrement dit, le retrait financier de l'état devant la contrainte absolue du maintien du patrimoine, c'est à dire de la mémoire, supposée nous représenter et nous illustrer, est une simple trahison du pacte républicain, et de l'histoire de France, trahison qui n'a pas attendu Macron pour être opératoire. Les cathédrales sont notre mémoire, notre souffrance, notre identité et, pour beaucoup encore aujourd'hui, une espérance. Notre Dame n'a pas encore été assimilée à un  bien mobiler. ?Ne désespérons pas. Et le coût de son entretien doit en agacer plus d'un chez nos "élites".  Sans bouger, en brûlant; Notre Dame de Paris dit une chose simple: la Nation exsite. Et elle ne brûlera pas.

Notre-Dame brûlée vive. Vive Notre-Dame.

jc

   24/04/2019

PhG: " Si l’on suit PhG, – plaisantait-il véritablement, comme il avait semblé à certains qu’il faisait ? –la seule attitude acceptable en l’état serait justement de laisser Notre-Dame en l’état."

Suivre la parfois labyrinthique pensée de PhG n'est pas toujours à ma portée. Je lis donc la citation ci-dessus comme j'ai envie de la lire: PhG est pour laisser NDP en l'état./ (Point barre)

(J'ai sans doute parcouru le papier de PhG trop rapidement mais je sens chez lui comme un coup de mou, comme un "c'est foutu"¹.)

La thèse de "Révolutions, catastrophes sociales?" (AL) est "qu'aucune société stable ne peut exister sans une certaine forme de pouvoir sémiologique". Autrement dit une société stable ne peut émerger que si elle s'appuie sur un système cohérent de signes, de symboles, de devises.

Le premier combat à mener est donc le combat sémiologique: il s'agit pour le peuple de prendre le pouvoir sémiologique.

En commentaire de "Notre-Dame 2.0" j'ai proposé comme premier objectif de prendre symboliquement le Point Zéro du parvis de Notre-Dame, de les rebaptiser "Rond-Point Zéro" et "Parvis de Nos Dames"et de les faire occuper par des GJ le temps qu'il faudra.

Pour moi le deuxième objectif est la restauration/reconstruction de Notre-Dame par les compagnons du devoir (et les chefs qu'ils voudront bien se donner).

NDP symbolise pour moi non pas la Patrie mais la Matrie et Notre dame symbolise secrètement la reine qui nous manque. Ses deux tours symbolisent ses seins généreux et la nef son également généreux arrière-train. Remettre une flèche² c'est comme laisser se promener notre reine avec une flèche plantée dans les fesses.

Une fois la maçonnerie consolidée, la charpente et la couverture refaite, une fois donc le bâtiment hors d'eau -et le reste laissé provisoirement en l'état?- je vois comme troisième objectif de restaurer la royauté sous la forme d'une monarchie populaire, le peuple élisant sa reine. Dynastie nouvelle, dynastie des Françoise bien sûr.

Sacre à Notre-Dame de Paris. Salve Regina chanté par le jeune garçon soliste de Notre-Dame.

Je vois en Françoise première une solide française pleine de bon sens³, garante symbolique de l'unité de la Matrie et des droits fondamentaux de tout citoyen français inscrits dans la constitution de cette monarchie constitutionnelle: "À boire, à manger, un toit pour s'aimer, dormir et rêver".

Drapeau blanc fleur de lis⁴.
Vox populi vox dei.
Unité-harmonie-diversité.

Allez! Debout la France!


¹: Je me demande si Nicolas Bonnal n'a pas eu, lui aussi, un coup au moral (consultez la première page de son blog  https://nicolasbonnal.wordpress.com/).

²: Seul un paratonnerre-clitoris… Par Toutatis!

³: Une "Madame sans-gêne" qui tenait tête à Napoléon et à Talleyrand."

⁴: une fleur naturelle (pas de lys).

 

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