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Mai 68 laissait croire que l’on pouvait jouir sans entrave. 50 ans plus tard, on assiste à une misère affective

 

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De l’abbé Danziec dans Valeurs Actuelles :

A regarder Michel Houellebecq, on ne discernera chez lui rien d’un théologien. Ni la profondeur du regard, ni la clarté des yeux. Ni encore une forme de candeur intérieure. Pas plus qu’une respectable hygiène de vie… Mais à lire certaines de ses analyses, on comprend mieux l’air songeur que trahissent les plis de son front. Il a beau sentir le chaos, son regard n’est pas vide. Il apparaît plutôt tourmenté du néant que notre monde propose, ce qui est bien différent. A l’instar d’un saint Augustin ou d’un Charles de Foucauld, l’écrivain connait le goût amer du désordre et de l’excès. Et, comme eux, il sait en parler mieux que beaucoup. La misère affective des temps présents est son sujet. L’enlaidissement du cœur, son thème favori.

Pour le prêtre, il s’agit d’un pain quasi quotidien. Dans l’exercice de son ministère sacerdotal, derrière la grille d’un confessionnal ou dans le calme apaisant d’un jardin de presbytère, nombreux sont ceux qui viennent ouvrir leur cœur et confier leurs blessures. Les chaines de télévision et maisons de production quant à elles, voient dans cette fragilité émotionnelle une vague sur laquelle surfer. En éveillant les bas appétits des hommes, elles savent s’assurer de nombreux clients. Décidément, le scrupule est démodé.

L’appauvrissement des sentiments, ou plutôt le manque de noblesse dans leurs expressions, figure ainsi en bonne place sur le podium des tares de la postmodernité. Et il faut le dire sans fard, l’apparition de la téléréalité y est pour beaucoup. Opération séduction, L’île de la tentationGreg le millionnaire  et autres : ces émissions des années 2000 ont depuis fait florès. D’autres aux noms tout aussi éloquents et aux contenus toujours plus indigents s’affichent sur les programmes : La bataille des couples, Les princes de l’amour, La villa des cœurs brisés. L’amour n’est plus une idée sérieuse mais un sujet de mascarade. Tel ministère ou telle action gouvernementale pourra multiplier les éducateurs sociaux sur le terrain ou les animateurs dans les lycées pour parler du vivre-ensemble et vanter les bienfaits de la fraternité entre tous, pendant ce temps-là les mêmes décideurs politiques laissent la misère affective s’étaler sur les écrans. On désapprend à aimer.

L’émission de téléréalité L’amour est dans le pré, présentée par Karine Le Marchand, résume à elle-seule les travers du monde présent. Si le principe de l’émission peut paraître altruiste (trouver une âme-sœur à des paysans-candidats qui sont célibataires faute de lien social, de temps libre ou de confort matériel), il donne surtout l’occasion de jouer sur les contrastes. Et de s’en amuser. Les délaissés de la mondialisation qui labourent les champs, les oubliés des start-up qui traient les vaches, font face, le temps d’une trentaine d’épisodes, à la pimpante Karine Le Marchand. Il n’y a qu’à voir la vidéo de présentation de Didier, agriculteur aveyronnais qui participe à la 14ème saison cette année. Avec son accent, son épaisseur, sa tenue, la bête de foire, c’est lui. Le rire de l’animatrice ne saurait cacher une certaine condescendance.

J’avoue avoir eu beaucoup de peine pour cet homme en imaginant les sourires goguenards, les moqueries faciles et le sentiment de supériorité que pourront éprouver certains téléspectateurs amateurs de voyeurisme. Car Karine Le Marchand a beau s’en défendre, elle anime bien une émission de télé-réalité qui surfe sur la détresse des agriculteurs. Pour faire de l’audience, elle offre le spectacle intime de leur solitude. Tout est scénarisé pour accentuer le décalage. Ici, les sentiments n’ont rien de bio. L’amour n’a rien de courtois. L’élan, rien de chevaleresque. Le cadre se veut pittoresque, le message n’en est pas moins surfait, artificiel.

Hier comme aujourd’hui pourtant, le cœur de l’homme est fait pour la noblesse et l’élégance. West Side Story, inspirée de Roméo et Juliette, reste la comédie musicale la plus jouée au monde. Tristan et Yseult, Don Rodrigue et Chimène, Roxane et Cyrano nous l’enseignent avec grâce : si l’amour dilate et transporte, il ne permet pas tout. Il engage. Oblige. Et parfois impose des sacrifices.

L’amour n’est pas dans le pré, il est à l’image du sol que l’on cultive et relève de la même logique. A trop le malmener, on finit par l’épuiser. A l’irriguer de réalités virtuelles, on pollue son principe. A aller trop vite, on menace la plante. L’esprit de 68 laissait croire que l’on pouvait jouir sans entrave. 50 ans plus tard, on assiste à une misère affective sans limite. D’autres diraient du glyphosate au cœur.

 

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«Il n'a pas agi seul» : les accusatrices de Jeffrey Epstein ont témoigné avant la clôture du procès

 

«Il n'a pas agi seul» : les accusatrices de Jeffrey Epstein ont témoigné avant la clôture du procès

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Une quinzaine de victimes supposées de Jeffrey Epstein se sont rendues au tribunal fédéral de Manhattan afin de raconter leur calvaire. Elles demandent à ce que l'enquête se poursuive afin d'arrêter les complices du financier.

A l’invitation du juge Richard Berman, une quinzaine de femmes affirmant avoir été agressées sexuellement par Jeffrey Epstein, qui s’est suicidé en prison le 10 août, ont fait le choix de venir témoigner le 27 août au tribunal fédéral de Manhattan. Cette audience inédite était l’occasion pour celles-ci de s’exprimer, parfois pour la première fois, avant la clôture d’un dossier rendu caduc par le décès du financier de 66 ans, et de raconter le calvaire qu’elles disent avoir subi. S'exprimant à sa sortie du tribunal, l'avocate Gloria Allred a demandé à ce que la clarté soit faite sur cette affaire car «les victimes et le public ont le droit de connaître la vérité, quelle qu'elle soit».

A la barre, elles ont expliqué comment Jeffrey Epstein, qui fréquentait des personnalités comme l’ancien président Bill Clinton ou le prince Andrew, membre de la famille royale britannique, avait «volé» leur innocence et brisé leurs aspirations. «Aujourd’hui nous sommes unies. Je ne vais pas être une victime ni rester silencieuse un jour de plus», a lancé l’actrice Anouska De Georgiou, qui affirme avoir été agressée sexuellement par le financier alors qu’elle était adolescente. Parmi les 16 femmes venues témoigner, sept d’être elles ont choisi de faire lire des déclarations par leurs avocats devant une salle d’audience «pleine à craquer» d'après l’AFP.

C'est souvent une même histoire que ces témoignages relatent. Alors qu’elles étaient jeunes et la plupart du temps en situation précaire, elles disent avoir été «recrutées» pour effectuer de simples massages avant d’être forcées à avoir des relations sexuelles avec la figure de la jet-set. Après leurs récits, certaines des accusatrices s’étreignaient et se consolaient comme pour se soutenir dans leur affirmation de leur vérité.

«Toutes les humiliations que j’ai subies, c’est moi qui ai souffert et lui [Jeffrey Epstein] qui a gagné», a regretté Chauntae Davis, une victime présumée qui affirme avoir passé deux semaines à l’hôpital à «vomir à la mort» après avoir été violée par son bourreau. «J’étais son esclave. Je me sentais désarmée et honteuse», a insisté une autre femme préférant conserver l’anonymat. Elle avoue être «hantée à jamais» après avoir elle aussi subi un viol.

Retrouver les complices

Beaucoup de femmes ont fait part de leur incompréhension devant le suicide du financier, qui a fait émerger tous types de théories et de spéculations, regrettant de ne pas pouvoir être confrontées à celui-ci. «Je suis très en colère et triste car la justice ne sera jamais rendue dans cette affaire», a fait savoir Courtney Wild, insistant sur le fait que Jeffrey Epstein était «un lâche». Une autre victime présumée, Jennifer Araoz, s’est indignée que «même avec sa mort, Jeffrey Epstein essaie de nous blesser», ajoutant que l’impossibilité pour elle d’être mise en face de son «prédateur» lui «ronge l’âme».

Plusieurs accusatrices ont confirmé avoir été «recrutées» par Ghislaine Maxwell, fille du magnat britannique des médias Robert Maxwell, décédé en 1991, qui a été la compagne d’Epstein pendant quelques temps avant d’en devenir une de ses amies proches. Elle reste pour le moment introuvable. Le 13 août, le quotidien britannique Daily Mail pensait savoir que celle-ci se trouvait dans le Massachusetts, mais l’information avait été rapidement démentie. Trois jours plus tard, le 16 août, le New York Post publiait lui des photographies la montrant à la terrasse d’un restaurant de Los Angeles, sans préciser la date à laquelle avaient été pris ces clichés, mais assurant qu'il s'agissait de sa première apparition publique depuis la mort de Jeffrey Epstein. Ghislaine Maxwell a toujours réfuté ces accusations.

«S'il vous plaît, terminez ce que vous avez commencé. Les victimes américaines sont prêtes à dire la vérité. Il n'a pas agi seul», a rappelé Sarah Ransome, qui accuse le financier d’avoir mis sur pied un réseau d’exploitation sexuel international. «Il faut continuer à faire la vérité et ne pas s'arrêter là», a également abondé Virginia Giuffre, qui soutient avoir dormi plusieurs fois avec le prince Andrew. Selon elle, le prince «sait exactement ce qu'il a fait et j'espère qu'il va être honnête», a-t-elle affirmé auprès des journalistes postés devant le tribunal après son audition. Maurene Comey, procureur fédéral, a d’ores et déjà assuré qu’elle poursuivrait l’enquête.

La version officielle mise en doute par la défense

De son côté, le juge Richard Berman a loué «le courage» des femmes qui ont brisé l’omerta, se disant choqué par «la tournure sidérante des événements» après le suicide du principal accusé. Le département de la Justice a ouvert deux enquêtes afin de faire la lumière sur les circonstances exactes de la mort de Jeffrey Epstein, que le médecin légiste a considéré comme un suicide par pendaison dans son rapport d’expertise.

Nous voulons profondément savoir ce qui est arrivé à notre client.

Martin Weinberg, un des avocats du financier, a réitéré ses doutes à propos de la version officielle et a insisté auprès du juge pour l’ouverture d’une autre enquête. «Nous voulons profondément savoir ce qui est arrivé à notre client», a-t-il expliqué devant la cour. En cas de condamnation aux Etats-Unis, Jeffrey Epstein risquait jusqu’à 45 ans de prison ferme.

Alexis Le Meur

Lire aussi : L'autopsie confirme le suicide par pendaison de Jeffrey Epstein, ses avocats «pas satisfaits»

 

 

 Le Vésinet. La fin de mandature est décidément compliquée pour le maire DVD Bernard Grouchko, pointé du doigt par une partie des conseillers municipaux.

Le Vésinet. La fin de mandature est décidément compliquée pour le maire DVD Bernard Grouchko, pointé du doigt par une partie des conseillers municipaux. LP/S.B.

Un conseil municipal extraordinaire sera convoqué la semaine prochaine à la demande des opposants qui souhaitent le départ de Bernard Grouchko (DVD).

 
>>>>>>>>>>>>>>>>>le Parisien>>>>>>>>>>>>>>>>>>
 
 
Le 12 octobre 2018 à 16h42

 

Il était dit que la rentrée politique au Vésinet serait chaude. Le conseil municipal de jeudi soir a confirmé que cette fin d'année civile risquait même de virer au brûlant. Après plus de quatre heures et demie de discussions houleuses, et ce malgré un ordre du jour ponctué seulement de quelques affaires courantes, le maire Bernard Grouchko (DVD) a en effet annoncé qu'un conseil municipal extraordinaire aura bien lieu vendredi 19 octobre.

Le maire répond ainsi une obligation légale, puisque quatorze conseillers municipaux issus des différentes franges de l'opposition, soit plus d'un tiers des élus comme le stipulent les textes, avaient cosigné un courrier à la fin du mois de septembre demandant la tenue de ce conseil. Les opposants prévoient d'inscrire à l'ordre du jour le vote d'une motion de défiance à son encontre, la révocation de ses délégations, la réduction de son indemnité ainsi que la création d'une enquête relative à la gestion du dossier de concession du restaurant Les Ibis.

Cette réunion extraordinaire du conseil sera la deuxième du genre en l'espace de quelques mois après celle du 9 mars dernier. Lâché par ses principaux adjoints, Bernard Grouchko était alors parvenu à reformer une majorité en intégrant certains de ses opposants historiques, à l'image d'André Michel, le représentant de la gauche, ou Marie-Aude Gattaz, propulsée première adjointe en charge de l'urbanisme. Depuis, l'épouse de l'ex-président du Medef s'est fait retirer ses délégations par le biais « d'un message vocal » a expliqué l'élue ce jeudi lors du conseil. Et elle a rejoint le camp de ceux qui réclament le départ du maire.

Reste donc à savoir si la majorité municipale, qui ne tient toujours qu'à un fil comme le confirment les votes particulièrement contrastés de ce jeudi, résistera une fois encore à l'épreuve du conseil extraordinaire, où si Le Vésinet devra repasser par la case élections, dix-huit mois seulement avant les municipales de 2020.

 

 

 

 

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Depuis plus d’un demi-siècle, les annonces se multiplient autour de la mise sur le marché d’une pilule contraceptive masculine. Cette promesse médicale pourrait bouleverser les rapports hommes/femmes.

Un rappel qui sonne à heure fixe tous les jours, une plaquette toujours dans le porte-monnaie, une petite voix dans la tête qui, même après une soirée bien arrosée, nous rappelle qu’il faut la prendre… La pilule fait partie intégrante de la vie de la plupart des femmes. Une responsabilité de taille qui s’ajoute à la charge mentale du quotidien. Des scientifiques mènent actuellement des recherches pour proposer à la gent féminine de se débarrasser de cette corvée quotidienne pour la laisser aux hommes. Pourtant, cette promesse médicale semble loin d’être une solution miracle. Car même si cette pilule masculine voit le jour dans les prochaines années, ce tournant dans la gestion de la procréation ne serait sans doute pas si simple à accepter.

Une responsabilité partagée

« Il ne suffit pas d’un progrès médical pour que les pratiques féminines et masculines changent », déclare Nikos Kalampalikis, professeur de psychologie sociale à l’Université Lumière Lyon 2. Laurianne, maman de deux petites filles en est la preuve. Cette jeune femme de 37 ans ne souhaite pas de troisième enfant, et il lui est inenvisageable de laisser entre les mains de son conjoint la responsabilité de son corps : « Je préfère continuer à prendre la pilule et tous les risques médicaux ainsi que les inconvénients qui vont avec, plutôt que de laisser cette mission à mon conjoint. J’ai confiance en lui mais ce n’est pas possible : même si ce sont des décisions qui se prennent à deux, le jour où il faut avorter, c’est la femme qui subit les plus grosses conséquences. C’est son corps qui est directement concerné. » Cette question autour des conséquences de l’oubli de la contraception, centrale, révèle une asymétrie dans le rôle de la procréation, comme le détaille Cyril Desjeux, docteur en sociologie et auteur de Pratiques, représentations et attentes contraceptives des hommes (Éditions universitaires européennes, 2010) : « Dans le cas de la pilule féminine, la responsabilité peut être purement individuelle. En revanche, dans le cas de la pilule masculine, cela paraît plus compliqué : les conséquences d’un rapport sexuel non protégé, dans le cadre d’une grossesse, se reporteront directement sur la femme et non sur l’homme. »

Et même si l’impact d’un avortement a une conséquence directe sur le corps de la femme, l’homme se sent souvent psychologiquement atteint par cet acte. Porter la responsabilité de cette atteinte médicale au corps de sa conjointe sera d’autant plus difficile à gérer émotionnellement. Laurianne en a bien conscience : « Je pense qu’un avortement dans ces conditions bouleverserait aussi mon conjoint, même si c’est mon corps qui est directement concerné. »

Un objet de pouvoir

Cette notion de la responsabilité vient directement questionner nos représentations sur le rôle des hommes et des femmes dans la gestion de la procréation. « La femme endosse les responsabilités et l’homme, celui du rôle de procréateur. Ainsi, les femmes nourrissent deux grandes sortes de craintes quant à la pilule masculine. D’une part, la perte du contrôle de la contraception au sein du couple. D’autre part, des craintes liées à la capacité de l’homme à suivre des préconisations précises », précise Nikos Kalampalikis. Difficile pour Flavien, père de 3 enfants et beau-père d’une petite fille, de comprendre ces craintes : « Personnellement, si je prenais la pilule masculine, ce serait dans un souci de soulager ma compagne. Un enfant ça se fait à deux, donc je ne vois pas pourquoi la femme devrait être la seule à prendre un risque pour sa santé. Je ne me situe pas du tout dans une question de pouvoir par rapport au fait d’avoir ou non des enfants. Quant à l’oubli, puisque les femmes mettent leur réveil pour penser à la pilule, je ne vois pas pourquoi les hommes ne pourraient pas faire la même chose. Ce n’est pas insurmontable. » En tant que femme, Laurianne ne partage pas non plus la crainte liée au contrôle de la contraception : « Aujourd’hui, pour moi, la pilule c’est un moyen de contraception, cela ne s’inscrit pas dans une lutte ». Même si Flavien et Laurianne rejettent d’un revers de main l’argument du pouvoir, il est indéniable que la pilule a représenté, au moment de sa création, un véritable levier de libération des femmes. Cette représentation reste présente dans l’inconscient collectif, comme le rappelle Nikos Kalampalikis : « La contraception, c’est un droit gagné suite à des luttes notamment féministes… Donc ce n’est pas rien ! »

Une ambivalence à surmonter

Entre perte de pouvoir et libération de la charge mentale, le choix semble difficile, comme l’explique Cyril Desjeux : « La pilule pour homme constitue un risque de réappropriation du corps des femmes par les hommes. Simultanément, elle représente un partage de responsabilité qui est perçu comme un vecteur d’égalité. » Il semble ainsi que la pilule, à la fois risque et opportunité masculine, fasse l’objet d’une ambivalence présente dans l’esprit de toutes et tous, que l’on soit pour ou contre. « Bien qu’elles subissent les effets secondaires de la pilule, les femmes savent que cela leur donne un pouvoir de gestion et de contrôle de la conception. Tandis que les hommes n’ont pas de contrainte, ce qui leur permet de préserver leur pouvoir de virilité au sein du couple », détaille Nikos Kalampalikis. En effet, la pilule masculine est vectrice de nombreuses croyances touchant directement à la position sociale dominante de l’homme. Selon Nikos Kalampalikis, ces craintes liées à l’impuissance et à la sexualité masculine sont directement liées à une méconnaissance de ce moyen de contraception : « Dans une étude que nous avons menée, les gens calquaient la contraception masculine sur la féminine, la seule qu’ils connaissaient. Ils imaginent une action similaire sur le sperme de l’homme. Ainsi, cela leur donne l’idée d’une forme de castration temporaire qui pourrait menacer la domination masculine. »

D’après les dernières études scientifiques menées, dix ans seraient encore nécessaires avant l’arrivée sur le marché d’une pilule masculine efficace et sans effet indésirable. Une décennie durant laquelle il faudra mener une grande campagne d’information afin de la faire accepter par la population. Mais pour Cyril Desjeux, la pilule féminine a encore de beaux jours devant elle : « La contraception médicale masculine viendra comme une ouverture du panel des offres de contraception. Elle permettra plus de choix et une meilleure répartition de la charge, mais il est très peu probable qu’elle vienne remplacer celles existantes. »

Dates clés de la contraception

1920

Dans le cadre d’une politique nataliste, le gouvernement français promulgue une loi visant à réprimer l’avortement et la contraception.

1956

Invention de la pilule contraceptive aux États-Unis par le Dr. Pincus.

1967

Légalisation de la contraception en France.

1974

La pilule est remboursée par la Sécurité sociale.

1999

La pilule du lendemain peut être délivrée par un pharmacien sans ordonnance.

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Michel Geoffroy, contributeur régulier du blog Polémia, a récemment publié La Super-classe contre les peuples. Cet ouvrage, préfacé par Jean-Yves Le Gallou, s’attache à démasquer ceux qui détiennent le pouvoir dans le monde moderne. Avec ce dévoilement magistral de la super-classe mondiale, Michel Geoffroy permet de poser les bases d’une reconquête essentielle : celle de notre liberté.
Polémia propose une analyse en 10 points de cette super-classe mondiale qui fait tout pour nous diriger :

1/ La Super Classe Mondiale (SCM) n’est pas un fantasme : elle existe bien et elle a pris le pouvoir en Occident et notamment en Europe Occidentale.

Elle est propriétaire des médias, elle finance le microcosme culturel, les ONG et les groupes de pression et elle impose partout une politique qui va à l’encontre de la volonté du corps électoral. En France elle a réussi à faire élire son candidat lors de la présidentielle de 2017 : Emmanuel Macron

2/ La SCM correspond à la domination sans limite de l’économie et de la finance sur la société et sur la souveraineté politique, qui s’est produite à la fin du XXème siècle.
La SCM regroupe les super riches qui veulent s’enrichir toujours plus, grâce notamment à la dérégulation économique et financière. Grâce aussi à la modification des lois fiscales à leur profit. Grâce enfin au « socialisme des riches » qui consiste à mettre à la charge de la collectivité les charges induites par la mise en œuvre des politiques libre-échangistes, pendant que ses bénéfices reviennent à la seule oligarchie

La SCM incarne la domination sans partage de la loi de l’argent, donc la réduction des hommes à l’état de simple ressource au service des plus riches.

Pour cette raison on ne pourra remettre à sa place la SCM, si on ne régule pas l’économie et la finance mondiales

3/ La SCM incarne aussi le retour d’une vieille eschatologie : la prétention hérétique de bâtir le paradis sur terre et d’unifier le genre humain, sans attendre la venue ou le retour du Messie, prétention qui a été reprise par le messianisme protestant et sa croyance en la destinée manifeste des anglo-saxons. Cette eschatologie fonde le projet cosmopolite ou mondialiste de la SCM, qui se prétend élue pour ce faire.
Ce projet est bien un complot contre la liberté, la souveraineté et l’humanité de l’homme. Car le gouvernement mondial n’ouvrirait pas la voie à une « démocratie planétaire » mais au contraire à la dictature mondiale de l’oligarchie.En accusant les autres de complotisme la SCM pratique en réalité l’inversion accusatoire.

4/ La SCM est une classe sociale : c’est une oligarchie transnationale qui partage plus de traits communs qu’avec sa population d’origine. C’est une classe qui se croit suffisamment éclairée pour prétendre faire le bien des gens malgré eux.
Elle correspond au parti de Davos : de ceux qui se rencontrent tous les ans lors du World Economic Forum de Davos, qui partagent la même vue du mondelibérale/libertaire et cosmopolite et qui l’imposent aux gouvernements.

5/ La SCM a pris le pouvoir en Occident grâce à la conjonction de trois changements historiques majeurs au cours du XXème siècle : l’avènement de la surpuissance anglo-saxonne, la fin du socialisme et du communisme et enfin la mondialisation de l’économie. La fin du socialisme et du communisme a notamment provoqué le grand soulagement des super-riches qui n’ont plus à craindre en Occident une révolution qui menacerait leurs privilèges et leurs intérêts : avec l’immigration, les délocalisations et bientôt l’intelligence artificielle, ils pensent même avoir trouvé le moyen de remplacer les peuples puis de se passer d’eux. Et la mondialisation a donné aux grandes entreprises transnationales plus de pouvoirs que de nombreux Etats, de plus en plus paupérisés.
Les milliardaires anglo-saxons ont toujours eu la prétention de gouverner le monde. Mais à la fin du XXème siècle, ils ont fini par croire qu’ils en avaient désormais la possibilité.

6/ La SCM fonctionne par la mise en synergie de 4 cercles ou engrenages : le cercle de la richesse financière et économique transnationale, le cercle des médias et de la culture, le cercle des organisations non gouvernementales et de la société civile, enfin le cercle des élites publiques. Le cercle de la richesse financière et économique transnationale est celui où la puissance est la plus concentrée et la plus opaque : il dirige, influence et achète tous les autres cercles.
Le premier cercle ne comprend que quelques milliers d’individus, mais les autres cercles sont plus nombreux, en particulier parce qu’ils regroupent des idiots utiles.

La SCM repose pour cette raison sur un pouvoir impersonnel, désincarné et collégial donc insaisissable (par opposition à la tradition de l’incarnation du pouvoir en Europe)

7/ La SCM est une oligarchie et non pas une élite : elle préfère toujours l’influence des autres à l’engagement personnel direct.
C’est pourquoi on peut assimiler son action et son projet à un complot, car elle refuse de le soumettre au verdict démocratique : elle veut au contraire l’imposer subrepticement en le rendant inéluctable. Pour cette raison elle s’est rendue maîtresse du pouvoir médiatique en Occident, qui sert à ahurir la population, à diffuser l’idéologie libérale/libertaire et cosmopolite et à diaboliser tous ceux qui s’opposent au projet de la SCM.

8/ La SCM fait avancer son projet et son agenda selon une dialectique du chaos et du contrôle. Elle sème le chaos partout comme moyen de détruire la résistance psychologique et l’homogénéité des peuples : c’est principalement le rôle dévolu au chaos migratoire en Europe. Mais aussi au chaos économique, conséquence de la dérégulation systématique, qui place les populations en insécurité économique et sociale croissantes. Ou au chaos moral qui sert à déstructurer les personnalités. Enfin la SCM ne répugne pas à la guerre comme moyen chaotique.

Le chaos sert ensuite de prétexte à l’instauration du contrôle : la SCM substitue à la souveraineté nationale, le contrôle de la population, qui correspond à l’instauration de la post-démocratie en Occident. La post-démocratie illustre le caractère totalitaire du gouvernement mondial que la SCM voudrait instaurer à son profit : un système où les peuples se voient retirer le pouvoir de changer de politique, où les juges supplantent les législateurs et dont l’Union Européenne constitue le laboratoire

9/ L’idéologie libérale/libertaire et cosmopolite a été le principal vecteur de l’instauration du chaos au service de la SCM en Occident. Parce qu’elle a contribué à détruire toutes les régulations qui faisaient obstacle à l’instauration du règne de l’argent. Et parce qu’elle a contribué à diffuser un individualisme radical qui détruit tout ordre social et qui ouvre la voie à la marchandisation du monde et finalement de l’homme lui-même.
Mais la SCM pratique le double standard permanent : dans son comportement interne elle fait tout le contraire de la doxa libérale/libertaire qu’elle préconise pour le reste de la population : elle est hiérarchique, patriarcale et elle aspire au monopole, au pouvoir opaque et au contrôle, non pas à la liberté, à la transparence et à la concurrence

10/ La SCM a réussi à mettre l’Europe en servitude et à s’enrichir démesurément. Par contre elle va échouer au XXIème siècle à contrôler le monde. La SCM n’est donc pas omnipotente: en fait le monde est en passe d’échapper aux mondialistes, en particulier parce que le cœur nucléaire de la SCM -les pays anglo-saxons- est entré en déclin, et parce que le monde devient multipolaire. L’idéologie de la SCM peine à s’imposer partout et en Europe même, elle soulève une opposition croissante.
L’oligarchie en a bien conscience et il ne faut donc pas exclure que la SCM ait recours à la guerre mondiale pour tenter de garder son leadership coûte que coûte.
C’est aussi pourquoi les Européens doivent se libérer de la tutelle de la SCM, qui ne peut que conduire à leur destruction, et pour cela, s’ériger en pôle de puissance autonome.

Michel Geoffroy, 23/08/2019″

La Superclasse mondiale contre les peuples, Michel Geoffroy, Editions Via Romana, 475 pages, 24 €

Francesca de Villasmundo

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L’information est passée quasiment inaperçue, simplement soulignée par un tweet enthousiaste de l’ineffable Marlène Schiappa et quelques articles de la mouvance “féministe” : la Femen Inna Shevchenko participait de façon officielle au G7 de Biarritz, désignée par la Macronie pour siéger au Conseil consultatif pour l’égalité femmes-hommes du G7 et se retrouver à la même table que le président de la république.

Certes, il fallait un œil très attentif pour la reconnaître. Pour l’occasion, elle avait adopté un look très embourgeoisé, loin de l’image d’hystérique dépoitraillée enchaînant les provocations antichrétiennes, les blasphèmes, les profanations et les séances d’exhibitionnisme sous l’objectif des photographes de presse et des caméras de télévision.

Pourtant, c’était bien elle.

 

Dès leur arrivée en France, l’ukrainienne Inna Shevchenko et son mouvement Femen avaient bénéficié d’évidentes collusions avec différents cercles du Pouvoir. Mais Inna Shevchenko apparaît désormais de plus en plus officiellement comme une interlocutrice appréciée lors des rendez-vous du Nouvel Ordre Mondial.

 

 

Récompensée par la franc-maçonnerie, puis invitée par Jacques Attali au Global Positive Forum, la voilà à un sommet du G7.

 

  

 «  les phares s’éteignirent et les grillons s’allumèrent »

 

J’ai été incité à la littérature par la poésie du XXe siècle. C’était la seule forme à la hauteur du siècle le plus meurtrier, carcéral et migratoire de l’histoire humaine.
La poésie a pu répondre à la question : « Est-ce que vous pouvez décrire ça ? »
La poétesse Anna Akhmatova la reçoit et y répond dans un sursaut de vérité inattendue et improvisée.
Au cours des années 1950, dans la ville qui s’appelait alors Léningrad, à la queue sur le trottoir devant la porte verrouillée d’une prison : voilà les conditions nécessaires à cette question.
Détails supplémentaires : c’est l’hiver, la file des parents attend depuis de nombreuses heures la grâce d’une autorisation de visite ou la disgrâce d’un refus.
Une femme tout engourdie dans la file apprend qu’on a reconnu une poétesse derrière elle. Elle est là avec eux non comme témoin, mais parce que son fils est dans les barreaux.
On n’est pas derrière les barreaux, mais dedans, comme dans les mâchoires d’un étau.
La femme engourdie n’a sans doute rien lu d’Anna Akhmatova, mais elle a une définition du poète : celui qui sait extraire les mots de la glace.
Dans un endroit du monde où je suis allé il y a encore des tailleurs de glace qui apportent au marché les blocs qu’ils extraient. La femme se moque bien de ça, l’existence des pauvres se débrouille avec les métiers étranges, elle apporte bien des larves de cafards au marché.
Une poétesse donc : elle peut lui poser la question que la poésie en personne était susceptible de recevoir avant même l’existence d’Homère.
« Est-ce que vous pouvez décrire ça ? »
Anna répond par un olé de torero qui plonge son « espada en la cruz », le point où les omoplates du taureau croisent sa colonne vertébrale. C’est là qu’est la perfection : dans la cruz.
Anna répond : « Je peux », avant tout autre syllabe.
Par sa bouche, la poésie se charge de la tâche demandée par la femme engourdie, plantée dans la file.
À partir de ce moment-là, chaque lecteur est en mesure de savoir qu’au sommet des littératures se trouve le point culminant, les vers.

Je peux : ce n’est pas une volonté de puissance, mais de mise au service, au sacrifice. Anna a enseigné à son fils le risque de la liberté. Il la purge à présent dans la réclusion, pour l’avoir apprise d’elle, pour lui avoir obéi.
C’est bizarre, pourtant c’est ainsi : la liberté ne dépend pas d’un choix, mais d’une inexorable obéissance à un commandement.
« Tempête sacrée est la nécessité/qui n’écoute pas la prière humaine. » Hölderlin voit dans le poète le tatouage gravé par la coercition de la « Ananké » grecque.
C’est pourquoi au XXe siècle les prisons, les camps de concentration, les exils ont dans leurs listes les noms des poètes.
J’ai lu dans le plus grand désordre, seul ordre adapté à un lecteur. Les systématiques ne veulent pas lire, ils veulent avoir déjà lu.
J’ai écouté Lorca dans un disque gravé par la voix d’un acteur qui l’imprimait à chaud dans les oreilles.
On vendait alors des disques sans musique, les paroles suffisaient.
C’est mon père qui les achetait. Le soir, il répétait par cœur les vers avec le disque.
De Lorca mis contre un mur et fusillé, il me reste en mémoire un vers nocturne :
« Les phares s’éteignirent et les grillons s’allumèrent. »
L’ouïe s’ouvre en grand dans le noir.

J’ai escaladé de nuit à la lumière d’une frontale les pentes infinies de haute altitude. Je connais le bruit des pas qui enfoncent leurs pointes dans les névés et vont au rythme intérieur du cœur et de la respiration.
Je sais que le silence n’existe pas. L’ouïe perçoit en ces heures-là, à travers l’obscurité, à la fois le très proche et le lointain.
Les poètes du XXe siècle scandent leurs syllabes à une allure de montée.
Je lis les quinze psaumes dits « Maalot », des montées dans les pèlerinages vers les hauteurs de Jérusalem. « Nous étions tels des rêveurs », mais dans un état de veille concentrée, absorbés par l’acte de souffler les syllabes des vers au-dessus du rythme des pas qui avançaient.
Les poètes du XXe siècle allaient toujours vers le haut, du moins ceux qui ne se sont pas bouclés chez eux pour pleurer, alors que la majuscule Histoire coupait la forêt et en faisait voler les éclats.
Il y a larmes et larmes. « Lishnie » inutiles, dit-on en russe pour celles qui sont gaspillées. Ou bien la prodigieuse larme que Fleming enrhumé laissa tomber sur une culture de bactéries. Le contraire des larmes, c’est le soldat Giuseppe Ungaretti qui l’écrit, une nuit où il se trouve près du corps d’un camarade massacré et se met à écrire des lettres pleines d’amour, en déclarant au dernier vers :
« Je n’ai jamais été autant/attaché à la vie. »

 

 

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FORMULES
20 - 2016
Ce que les formes veulent dire
What forms mean
Chris Andrews
Presses Universitaires du
Nouveau Monde
!
Formules. Revue des créations formelles est une revue publiée par les Presses Universitaires
du Nouveau Monde avec le soutien de la chaire Melodia E. Jones de la State University of
New York.
Formules est une revue traitant d’un domaine particulier, celui des créations formelles.
Chaque numéro annuel est consacré à un aspect spécifique lié à cet intérêt principal!; on y
trouve également des rubriques régulières concernant des sujets proches ou des créations
plastiques qui correspondent aux préoccupations des rédacteurs et des lecteurs de la revue.
Les envois spontanés sont encouragés, pourvu qu’ils soient en rapport avec ce domaine ;
toutefois Formules ne maintiendra pas de correspondance avec les auteurs des textes refusés,
qui ne seront pas retournés. Les auteurs publiant dans Formules proposent librement une
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Christopher Rothko. ARS, New York/Licensed by Viscopy, 2016
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Valeria De Luca
Université de Limoges
Antonino Bondì
École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris
Métamorphose des formes, figures de la culture
Résumé
Dans cet article nous visons à cartographier l’état actuel de certaines
propositions en sciences du langage autour de la notion de forme et à
ouvrir des pistes de réflexion sur les articulations entre trois pôles
profondément imbriqués : i) les différents degrés de formalité des objets
langagiers ; ii) la normativité et les ritualisations traversant toute prise de
parole ; iii) les modalités de constitution d’une conscience
sémiogénétique, à savoir les régimes d’appropriation énonciative et
d’inscription figurale/figurative des formes dans certains régimes de
transmission culturelle constituant l’horizon sociosémiotique de la valeur
des formes. En effet, on s’aperçoit d’une tension constitutive entre
l’intentionnalité propre du dire, étroitement liée aux formes de
l’expression ainsi qu’aux degrés de conscience des sujets parlants, et la
nature à la fois intersubjective, sociale, normée et instituée des formes
signifiantes.
En nous situant dans l’enceinte des recherches autour des notions
de formes sémantiques, perception sémiotique et figuralité, nous
aimerions tracer, dans le socle de la phénoménologie merleau-pontienne
et d’une sémiotique dynamiciste, une généalogie des horizons de la
forme, dans les modes de son émergence sémiotique et de ses
métamorphoses, ainsi que des passages/paysages figuratifs qui
s’incarnent, se stabilisent dans la vie culturelle et qui en emblématisent
l’activité.
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32!
Abstract
In this paper we aim to discuss some proposals in language sciences
about the concept of form. Furthermore, we intend to introduce some new
ways of thinking about the interweaving between the following related
issues : i) the different degrees of formality of linguistic objects ; ii) the
normativity and the ritualisations running through all acts of speaking ;
iii) the ways in which a semio-genetic awareness is constituted – that is,
the systems of enunciative appropriation and the related figurative/figural
involvement of forms in dynamics of cultural transmission, which
constitute the socio-semiotic horizon of form’s value. Indeed, it is
possible to point out a fundamental tension between the very
intentionality of the act of speaking – which is bound to expression and to
different degrees of the awareness of speaking subjects – and the
intersubjective, social and normative nature of the semiotic forms.
Starting from the concepts of semantic forms, semiotic perception
and figural dimension, and following Merleau-Ponty’s phenomenology,
we would like to outline some aspects of form’s development, observing
this movement in its dynamics of semiotic emergence and
transformations, as well recognizing it in figurative landscapes and
patterns which exemplify the activity of forms in cultural practices.
Mots-clés : formes, figuralité, perception sémiotique, théorie des formes
sémantiques, sémiogenèse, Antonino Bondì, Valeria de Luca.
1. Préambule
Dans cet article nous visons à cartographier l’état actuel de
certaines propositions en sciences du langage autour de la notion de
forme et à ouvrir des pistes de réflexion sur les articulations entre trois
pôles profondément imbriqués : i) les différents degrés de formalité des
objets langagiers ; ii) la normativité et les ritualisations traversant toute
prise de parole ; iii) les modalités de constitution d’une conscience
sémiogénétique, à savoir les régimes d’appropriation énonciative et
d’inscription figurale/figurative des formes dans les paysages culturels,
ainsi que certains régimes de transmission culturelle constituant l’horizon
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33!
sociosémiotique de la valeur des formes. En effet, dès lors que l’on
s’interroge sur ce que les formes veulent dire, on s’aperçoit d’une tension
constitutive entre l’intentionnalité propre du dire, étroitement liée aux
formes de l’expression ainsi qu’aux degrés de conscience des sujets
parlants, et la nature à la fois intersubjective, sociale, normée et instituée
des formes signifiantes. Dans les dernières années, maints travaux issus
des disciplines sémiolinguistiques et esthétiques, ont dégagé un champ
conceptuel fort chargé historiquement, comprenant d’autres notions
apparentées à celle de forme, telles la figure, le diagramme, le
schème/schéma, le motif, etc., qui promeuvent et soutiennent – quoique
selon des déclinaisons différentes – une activité sémiotique, un faire
sens, au coeur même de leur constitution théorique.1 En nous situant dans
l’enceinte des recherches autour des notions de formes sémantiques,2
perception sémiotique,3 et figuralité à l’oeuvre dans les cultures,4 et en
nous inscrivant dans le socle de la phénoménologie merleau-pontienne et
d’une sémiotique dynamiciste, nous aimerions d’abord tracer une
généalogie des horizons de la forme, dans les modes de son émergence
sémiotique et de ses métamorphoses, ainsi que des passages/paysages
figuratifs qui s’incarnent, se stabilisent dans la vie culturelle et qui en
emblématisent l’activité.
2. Un imaginaire dynamique du concept de forme en sémiolinguistique
: la théorie des formes sémantiques
La notion de forme, son statut et sa définition ont constitué pour les
disciplines sémiolinguistiques un domaine d’étude et un champ
problématique privilégié et toujours ouvert. Pour n’en mentionner qu’un
exemple, la linguistique au XXe siècle s’est inlassablement interrogée sur
les processus de formation des unités sémiotiques et/ou linguistiques, en
construisant des méthodologies d’identification des formes, conçues
comme des unités segmentées (et fragmentables) essentiellement
compactes et, en dernière analyse, homogènes. Ainsi, dans l’histoire de
l’épistémologie structuraliste cette conception a conduit à l’élaboration de
représentations du sens comme discontinu, détaché de toute praxis
langagière expressive et sémiotiquement située. En fait, ce qui fait signe
et constitue le point de départ de toute sémiose, est une forme, à savoir
l’union de composantes sensibles et intelligibles dont l’empan et
!
34!
l’épaisseur sémiotique et normatif restent non captés par l’objectivation
de la théorie linguistique. Par conséquent, cette interprétation du concept
de signe linguistique en tant que forme, liée à un imaginaire
épistémologique algébriste, a pour ainsi dire écarté de sa propre réflexion
et de son horizon épistémologique et d’explication non seulement
l’univers référentiel face auquel le langage travaille et d’où il émerge,
mais aussi – et surtout – tous les opérateurs de l’intentionnalité langagière
(le corps, la gestualité, l’expressivité des formes)5 et même le principe
d’une dynamique de constitution qui s’internalise au signe, et partie
prenante de son individuation et de son identité. Toutefois, un premier
tournant décisif a été pris avec le développement d’une reconstruction
continuiste et dynamiciste des concepts fondamentaux de l’analyse
structurale. Dès lors, la question de la forme a été à nouveau
problématisée en linguistique, sous l’égide des enseignements de la
Gestalt, de la phénoménologie de Merleau-Ponty ou de la philosophie des
formes symboliques de Cassirer, ainsi que de la théorie des catastrophes
de René Thom, première inscription aboutie de la notion discontinue et
jusque-là statique de structure dans une problématique dynamiciste des
formes (morphogénèse). Ce tournant perceptiviste, dont
l’accomplissement théorique est représenté selon nous par la théorie des
formes sémantiques6 (dorénavant TFS) a pour horizon commun
l’élaboration d’une théorie impliquant une continuité de principe, en fait
une communauté de nature, entre les régimes d’élaboration
sémiolinguistique et les régimes perceptifs et praxéologiques généraux.
2.1. La perception sémiotique : le couplage forme-sens
La TFS s’intéresse aux différentes façons de faire intervenir
l’inspiration de la phénoménologie et des problématiques gestaltistes
dans le champ de la sémiolinguistique : reprise directe d’un modèle
d’intentionnalité centré sur une conception dynamique du champ
thématique, problématique de l’être au monde corporel et pratique, ou
bien chantier d’une nouvelle phénoménologie de la sémiose et/ou de
l’activité de langage. Dans cette direction, donner un fondement
phénoménologique à la théorie sémiolinguistique permet de penser
l’activité de langage comme une perception, c’est-à-dire comme une
activité générique de relation à, accès à (au monde), de déplacement
!
35!
constant du/des sujet/s, d’ajustement dialogique, pragmatique et narratif
sur un fond à la fois expressif et perceptif, normatif, social et institué.
Cela a deux conséquences immédiates. D’un côté la nécessité d’une
focalisation sur le primat de la perception7 et de la parole, accompagnée
par l’individuation des fonds (à la fois perceptifs, énonciatifs et
normatifs). De l’autre côté, il faut comprendre la signification comme une
sémio-genèse, à savoir une activité de construction et de constitution de
formes-sens et de valeurs concomitantes, se déployant à l’instar d’une
activité perceptive, praxéologique et expressive. De ce point de vue, la
signification se met en place comme un phénomène complexe,
manifestant à la fois la constitution, la réalisation, ainsi que la circulation
et les métamorphoses des formes.8 La sémio-genèse implique également
un exercice constant, ou une activité incessante de mise en place de
formes-valeurs soumises à des régimes hétérogènes de différenciation,
modulant les formes et leurs changements : régimes de reprise, de
répétition, d’innovation, de désir, de conflit, etc. Une telle approche
phénoménologique de la signification, que l’on qualifie d’approche
sémiogénétique, issue d’une lecture certes un peu hétérodoxe de Merleau-
Ponty,9 permet de centrer le périmètre de la réflexion encadrant les
rapports entre activité de langage et langue, en réadmettant le flot de la
parole comme « objet » d’une linguistique à la fois herméneutique et
textuelle. De surcroît, cette phénoménologie sémiotique permet
d’analyser la nature de la parole propre à la tradition saussurienne dans
les termes d’un dispositif événementiel affectant de sa propre émergence
certaines questions problématiques en sciences du langage : a) corpslocuteur-
identité de sujet parlant ; b) corps-expérience-énonciationreprise
énonciative ; c) parole réelle/parole potentielle ; d) statut de
l’activité de langage au sens d’une energeia ; d) statut de l’acte pris au
sens d’un ergon toujours dynamique ; et e) statut de la norme comme
cadre plastique des usages d’une forme sémiolinguistique.10
Revenons sur la conception praxéologique du langage, telle qu’elle
a été développée par la TFS, et approfondissons un peu plus l’idée d’une
communauté d’organisation ou de continuité11 entre activité perceptive et
perception sémantique, ou mieux entre perception et construction des
formes sémantiques. La question de la continuité entre perception et
langage, ou perception et sémiose, si elle n’est pas nouvelle, a néanmoins
orienté la tradition occidentale en direction d’un paradoxe implicite, à
!
36!
savoir une assomption presque subreptice de leur différence (à la fois
morphologique, pragmatique, cognitive) au moment même où l’on
cherche à déterminer leur continuité. Il est donc possible de focaliser
l’attention sur la continuité entre l’expérience sensible et l’expérience
linguistique en regardant leurs relations : un enchevêtrement de
dynamiques et de modalités se déployant de façon commune dès le début
de leur manifestation sémiotique. Perception et langage donnent vie à des
Gestalten sémantiques qui ont pour fonction de stabiliser l’instabilité
constitutive de chaque expérience de sens ; c’est par le biais des tensions
entre instabilité et stabilisation précaire que l’on vise à une description en
style phénoménologique de la valeur linguistique au sens saussurien.12
Cette valeur est à saisir en continuité avec l’expérience sensible d’où elle
émerge : expérience expressive du monde que les corps et les sujets
parlants expérimentent sans arrêt. Comprendre la valeur sémiogénétique
d’une unité langagière ou d’une manifestation énonciative (la taille ne
devenant dans un premier temps rien d’autre qu’un problème secondaire
de délimitation épistémologique de l’objet) veut dire décrire les procès de
structuration de ces Gestalten sémantiques. En ayant recours
explicitement à la tradition phénoménologique, la TFS conçoit la langue
en termes d’une saisie du monde et en même temps d’une capture ou
saisie du discours d’autrui : une pratique d’expression ou mieux une
praxis expressive où la notion d’expérience acquiert un statut particulier,
à la fois venant du sens commun et inaugurant une physionomie
originelle.
2.2. La forme comme activité : le sens entre thématisation et
physionomie
Toute activité sémiotique se résout ou peut être interprétée comme
une activité de constitution de formes réalisée par une perception conçue
dans les termes d’un accès thématique polymorphe à l’expérience. Dans
le sillage de Merleau-Ponty,13 la perception se présente comme une
structure interprétative dès le début expressive, praxéologique et
perceptive. Parler de perception sémiotique veut dire que toute forme est
perçue comme non seulement porteuse de sens mais comme une
stabilisation temporaire et précaire de valeurs relevant de différents
régimes de modalité de normativité, degrés d’engagement et de
!
37!
différenciation Si l’activité de langage est donc comprise comme une
construction/perception de formes, il n’en reste pas moins que le concept
de forme devrait être situé à nouveau. La forme-sémantique peut être
définie comme une unité organisée, contrainte par des propriétés
particulières : i) elle est organisée au sein d’un champ de thématisation ;
ii) l’extériorisation des formes dépend de degrés d’individuation et de
localisation variables ; iii) elle correspond aux modes d’unification
qualitatifs et praxéologiques d’organisation du champ ; iv) elle se
différencie selon une dynamique intentionnelle de constitution complexe
et stratifiée.
Qu’arrive-t-il, donc, dès que l’on perçoit un énoncé ? Quelles
strates de la mémoire figurale des parlants sont mobilisées ? Cadiot et
Visetti (2001) proposent de focaliser dans ce champ thématique global
trois phases de l’organisation du sens : i) les motifs, comprenant la
dimension aléatoire et coalescente des significations ; ii) les profils,
constituant la première modulation orientant le procès d’individuation et
singularisation d’une forme émergente ; c) les thèmes, c’est-à-dire le
complexe perceptif-praxéologique et singulier où les sujets parlants
focalisent leur accès immédiat à une expérience quelconque. Les motifs
et les profils peuvent être décrits dans les termes de composantes d’une
Gestalt fluctuante, à savoir une totalité organisée sur la base d’une
complexité praxéologique et expérientielle, où les éléments évaluatifs,
modaux et pratiques constituent des modes d’accès au monde. Pour cette
raison, la compréhension d’un énoncé se réalise comme une capture
physionomique du sens. Qu’est-ce que l’on entend donc par
physionomie ? En suivant les indications de la théorie de la Gestalt, et
notamment de Köhler et Werner,14 avec le concept de physionomie nous
visons la dimension proprement expressive des formes sémiotiques et
sémiolinguistiques. Percevoir un signifié équivaut à saisir l’animation
intérieure d’une forme perceptible et disponible dans l’espace extérieur
des échanges langagiers et pratiques. La dimension physionomique relève
de la perception de la globalité de la forme – sans pour autant être
restreinte à une pure configuration topologique et morphologique – et
prend en charge aussi l’intentionnalité que chaque élément textuel (ou
chaque texte à part entière) évoque. Du point de vue sémiotique,
percevoir des unités physionomiques impliquerait d’être en mesure de
comprendre l’intentionnalité propre de la parole, à savoir son
!
38!
expressivité et son intériorité animatrice, non plus en termes d’états
mentaux et d’intentions des sujets, mais au contraire comme un principe
de constitution des formes. La perception sémantique est alors une
perception physionomique puisqu’elle demande la coprésence d’un
champ et d’objets engendrant des modes d’individuation du sens qui ne
se détachent jamais des horizons d’action langagière et sémiotique. Dès
que nous percevons du feu, par exemple, nous ne nous limitons pas à voir
le phénomène thermique et lumineux de la combustion de certaines
substances (forces cinétiques et configurations morphologiques), mais
nous voyons de façon concomitante un flux de chaleur à la fois violent,
destructif, génératif, fascinant, dangereux etc.15 : nous percevons des
motifs instables et toujours en cours de stabilisation. Cet ensemble de
qualités actives ou de motifs constitue ce que nous appelons la
physionomie du feu, permettant une perception multimodale,
synesthésique, simultanée et instantanée dont l’enjeu constitutif est
l’anticipation de chacun des motifs sur l’autre lors du déploiement
perceptif /expressif. Chaque mise en forme anticipe des aspects latents de
l’objet, relevant toujours de sa physionomie. Il en va de même dans la
perception langagière où le sens ne réside pas dans une agglomération de
composantes plus ou moins bien agencées, mais ressemble plutôt à la
capture ou saisie d’une physionomie, et consiste dans le pouvoir expressif
qui se réalise lors de chaque prise de parole. En reprenant la généricité
constitutive du motif expressif de n’importe quel formant langagier, le
procès de thématisation singularise et stabilise des motifs qui se trouvent
à l’état d’instabilité et de chaoticité non pas pour les figer, mais pour les
faire participer, les animer et les lancer, compte tenu de leur capacité
d’être déplacés et repris dans d’autres situations discursives et
expérientielles.16 Les formes sémantiques, donc, constituent le lieu
privilégié du jeu d’anticipation et déplacement propre à l’activité de
langage et à la prise de parole.
Pourtant, une question se pose : comment ces physionomies vontelles
devenir histoire ? Comment une ressource langagière peut-elle
devenir matériau pour d’autres reprises énonciatives ? Si on ne partage
pas une conception de l’intentionnalité liée à un imaginaire subjectiviste,
comment définir le pouvoir du langage qui permet cette dialectique de
stabilisation et de reprise ? La notion de physionomie peut-elle suffire ?
De notre point de vue, pour refonder une notion dynamique de forme
!
39!
sémantique de manière à capter cette dialectique expressive, il faut
revenir sur le concept de figure et de figuralité ou sur ce que Jean-
François Lyotard appelait le pouvoir figural du langage.17
3. Les figures, ou le devenir des formes
L’examen conjoint des notions de figure et de forme dans le cadre
d’une anthropologie sémiotique d’inspiration phénoménologique comme
celle qui est présentée ici permet tout d’abord de différencier cette
approche des phénomènes de sens – esthétiques mais également sociaux
et culturels – par-delà les déterminations propres à d’autres disciplines
(histoire de l’art, critique littéraire, etc.). En deuxième lieu, cette
investigation permet de relier de nombreuses réflexions autour de grands
thèmes tels que l’apparaître, la subjectivité, la poïésis et la praxis,
l’imaginaire, etc., sous l’égide précisément d’un processus générique
d’émergence et de constitution du sens – de formes signifiantes – à même
de traverser différents matériaux et matières sémiotiques.
En effet, tant la figure que la forme se placent à la croisée de
matières, d’instances et de pratiques sémiotiques multiples concernant à
la fois la substance linguistique et le visuel, des contraintes de production
textuelle ou visuelle et des processus de (ré) appropriation, des pratiques
publiques, normées, et de véritables formes de vie dans l’acception de
conduites identitaires diffuses et généralisées. Cela tient au caractère
mobile et mouvant de ce couple conceptuel, mobile par son
indétermination et sa transposabilité constitutives, mouvant en raison de
l’animation, à travers la figure, de dynamiques d’individuation subjective
et sociale ou, autrement dit, en raison de sa capacité de se modifier tout
en modifiant des éléments d’un milieu perceptif, affectif et social.
Bien qu’il soit impossible de retracer entièrement l’histoire lexicale
et des usages du mot figure, il est néanmoins nécessaire de rappeler le
champ sémantique du terme latin figura dégagé par Eric Auerbach dans
ses analyses de la rhétorique ancienne. On s’y aperçoit que la figure est
considérée comme un mode d’être et comme un outil de connaissance qui
se situe dès le départ dans un entre-deux, dans un espace liminaire entre
perception et représentation, entre visible et invisible, entre présence et
absence. Figura, du latin « fingere, figulus, fictor et effigies » signifie « à
l’origine ‘forme plastique’»18 et par là même on peut l’entendre en termes
de « configuration, chose façonnée, manière d’être ».19 Auerbach
!
40!
remarquait également que figura suggère l’idée de manifestation inédite
de mouvance, relevant d’une activité à la fois d’anticipation et de reprise
propre au devenir des formes qu’elle incarne : « la figura est l’événement
en corrélation avec l’accomplissement à venir qui s’y dissimule ».20
À partir de ce constat, le sémioticien Herman Parret, dans un
ouvrage consacré aux rapports entre discours, sensibilité et stratégies
esthétiques, affirme que :
la notion de figure réunit ainsi les caractères de plasticité, de
dynamisme et d’innovation propre à l’activité du discours.
C’est bien cette richesse du sémantisme de figure qui nous
permet de considérer ce concept comme approprié pour
nommer toute forme de représentation du sens élaborée par
et dans l’interprétation, quelle que soit sa configuration
sémiotique.21
On entrevoit que la figure constitue l’entrelacs du dicible et du
perceptible, de l’appréhension et de l’imagination, dans la mesure où elle
témoigne d’un mouvement continu entre l’apparition, l’incarnation – une
prise de forme – et la nécessité d’une lecture, d’une reconfiguration dans
un paysage de médiations autres – le regard, le repérage de motifs et de
thèmes que la figure propose, son inscription dans une mémoire
figurative transindividuelle – ou, autrement dit, une donation de forme.
En ce sens, comme plusieurs auteurs – de Deleuze à Didi-Huberman –
l’ont souligné, la figure dépasse à la fois le statut « formel » ou
« formaliste » qu’elle s’est vue attribuer à l’intérieur de certains courants
de la critique littéraire et celui, plus iconisant, de figure-coupe du monde
naturel issu de la tradition structuraliste. Ni totalement abstraite, ni
totalement objectivable en termes de chose représentée, la figure réalise
cette étrange rencontre de l’incorporation et d’un transcorporel à la
surface des images ainsi que dans les épaisseurs fragiles de la mémoire
corporelle.
En effet, toute activité de figuration ou de figurabilité –
Darstelbarkeit ou puissance de figure si l’on suit la terminologie
freudienne22 – nécessite d’un côté une incarnation, une incorporation dans
des unités ou des singularités constituées par les images ou par
l’exploitation dans le langage de sa propre puissance figurale23 à travers
un travail sur ses qualités tensives (rythmes, accents, tempo, etc.) ;
!
41!
néanmoins, d’un autre côté, cette activité de figuration, à l’instar de la
perception conçue en tant qu’activité sémiotique et sémiotisante, ne se
fige pas dans le corps éphémère de ses figures, mais relance cette
incarnation dans la métamorphose, dans la transfiguration des figures
mêmes. Une pareille conception de l’activité de figuration pourrait
paraître évasive ou, du moins, il semblerait qu’elle ne tienne pas
précisément compte de tous les phénomènes pouvant se rattacher à des
dynamiques de répétition, d’habitude, de routine, de programmation
pratique voire rituelle, de scénarisation sociale et instituée. On serait en
effet tenté de voir l’événement de la figure comme un éclat de présence
pure, comme un remplissage définitif, sans restes, des facettes du signe
(l’expression et le contenu). En dépit de cette dérive possible, il est
toutefois démontrable que c’est au contraire précisément parce que la
figure – l’activité de figuration – ne se stabilise que temporairement, et
parce que l’activité de figuration demeure toujours disponible à d’autres
formations, susceptible de mobiliser d’autres formes, qu’elle peut d’un
côté, esquisser des horizons de développement et d’institution des figures
mêmes et, d’un autre côté, animer la trace, faire survivre ou faire revenir
des figures virtuellement présentes mais appartenant à d’autres
temporalités que celle de la figure instituée.
La relative fragilité des figures témoigne en creux des doubles
mouvements de l’activité de figuration : i) rapprochement et distanciation
– en ceci que c’est par elle qu’un scénario (proto) actanciel peut émerger
dans un paysage, dans la reconnaissance et dans la prise de forme ; et ii)
débordement et différenciation – en ceci que c’est par l’impossibilité de
condenser, de confiner toutes les ressources sémiotiques et imageantes en
une seule figure et dans la totalité d’une figure que l’activité de figuration
peut (re) produire des significations, des ressemblances qui puisent dans
des ressources disponibles, tout en conférant un caractère événementiel à
cette même (re) production.
Or, ce va-et-vient entre des pôles que l’on pourrait nommer l’un
institué et l’autre créatif ou instituant,24 dévoile la nature exquisément
expressive de la figure. En effet, comme le montre, entre autres,
l’historien de l’art Bertrand Prévost :
si l’expression décrit bien un mouvement de sortie, celui-ci
n’a rien à voir avec le passage d’une intériorité à une
extériorité. C’est d’elle-même que sort l’image, et cela
!
42!
suppose toute une série de dynamismes du type :
détachement, arrachement, décollement, soit tous les
mouvements par lesquels une forme substantielle,
individuelle ou corporelle s’abstrait au sens très précis où
elle s’abstrait, se tire d’elle-même, perd son individualité, sa
corporéité. […] Il faut insister sur l’irréductibilité de
l’expressivité à toute partition entre intérieur et extérieur,
autant qu’à toute division entre un sujet et un objet. On l’a
dit, elle n’a rien à voir avec l’expression d’une intériorité.
Mais le détachement qui la caractérise ne peut par principe
lui donner la dureté ou la stabilité d’un objet extérieur. Un
trait expressif cesse de l’être dès qu’il est rattrapé par un
corps, par une qualité, par une individualité. L’expression,
elle, étant toujours ce qui passe entre les corps pour rester à
l’état subtil, presque éthéré.25
Par conséquent, c’est cette expressivité – par laquelle la figure peut être
interprétée sous le prisme d’une perception sémiotique dans une
continuité entre les faits linguistiques stricto sensu et des phénomènes de
sens constitués par des matières autres que la langue – qui permet,
comme dans le cas de la Ninfa warburgienne en tant que Pathosformel, de
formuler la répétition, la revenance, la survivance des images, en un seul
mot la reprise, en tant que retour non pas du même dans le sens d’une
« identité de l’être » mais dans celui d’un « semblable ».26 Didi-
Huberman, dans son analyse de la Nachleben – la vie posthume des
images dans le projet warburgien –, où l’on peut repérer à la fois une
dimension extensive de la figure et une dimension intensive de sa propre
force de figuration, cite à ce propos un passage de Giorgio Agamben
autour du Gleich (le même) nietzschéen. Le philosophe italien constate en
effet que Gleich
est formé du préfixe ge (qui indique un collectif, un
rassemblement) et du terme leich, qui remonte au moyenhaut
allemand lich, au gothique leik et enfin à la racine *lig
indiquant l’apparence, la figure, la ressemblance […] Gleich
signifie donc : qui a le même *lig, la même figure […] En ce
sens, l’éternel retour du gleich devrait être traduit à la lettre
comme éternel retour du *lig. Il y a donc dans l’éternel
!
43!
retour quelque chose comme une image, comme une
ressemblance.27
La différenciation du semblable ainsi que les processus conséquents
d’interprétation/appropriation des figures rendent compte d’une part, du
statut énigmatique de la figure et de l’activité figurale innervant
l’émergence et la (re) constitution de son sens et, d’autre part, de la
possibilité de sa singularisation stylistique, propre aux formes littéraires
et artistiques. Concernant le premier aspect, le critique littéraire Bertrand
Gervais établit une triangulation entre la figure, la perception et
l’imagination où cette dernière est conçue, en partant de la notion de
musement28 chez Peirce, comme une traversée des univers d’expérience,
un jeu de l’imagination et de la pensée s’interrogeant sur les mécanismes
mêmes de l’apparition des figures. Sous sa plume la figure
est un énigme ; elle engage en ce sens l’imagination du sujet
qui, dans un même mouvement, capte l’objet et le définit
tout entier, lui attribuant une signification […] voire un
destin. La figure, une fois saisie, est au coeur d’une
construction imaginaire. […] Il ne peut y avoir figure, en
effet, que si un sujet identifie dans le monde un objet qu’il
croit être chargé de signification. La figure ne se manifeste
que dans cette révélation d’un sens à venir. De la même
façon, elle ne se déploie que si le sujet dote ce signe […]
d’un récit auquel il peut s’identifier et qu’il peut lui-même
générer. La figure est le résultat d’une production
sémiotique, d’une production imaginaire. […] La figure
n’existe pas en soi, elle n’est jamais que le résultat d’un
travail, d’une relation […] C’est une forme dont on s’empare
et que l’on manipule.29
Quant au deuxième volet, le travail conjoint de la perception et de
l’imagination dans l’appropriation de la forme-figure permet de
comprendre le style ou l’activité de stylisation, en tant que pratique. Il
s’agit de la proposition du critique littéraire Laurent Jenny qui définit le
style
comme une pratique de ressaisissement de l’individualité.
Lorsque cette individualité porte sur un artefact, il y a
!
44!
stylisation esthétique, c’est-à-dire travail continu de
ressaisissement, d’élaboration et d’inflexion des différences
propres à l’objet. C’est supposer que le style d’un objet n’est
pas donné d’emblée […] mais qu’il est l’objet d’une activité
réflexive.30
Du moment où l’on définit le style comme pratique et qu’on le fait
dépendre d’une activité réflexive, on peut d’un côté conférer une
épaisseur historique aux figures et, plus généralement, aux stratégies
rhétoriques et, d’un autre côté, faire remarquer le lien étroit entre le
devenir langagier et celui des figures soumises à stylisation, en ceci que
ces deux faits sémiotiques partagent les mêmes « processus de
décatégorisation et de récatégorisation »,31 du moins du point de vue de
leur sémantisme et non pas de celui d’une grammaire à proprement
parler. Le problème consiste en effet – pour Jenny mais l’on pourrait dire
de même pour la singularisation de tout acte de parole – en la possibilité
de dégager des traits qui exemplifient le style d’un objet tout comme un
style de vie. En reprenant la notion d’exemplification issue des travaux de
Nelson Goodman, Jenny place au coeur même de toute pratique de
stylisation une activité de configuration d’un champ à partir duquel il est
possible de dégager des propriétés perceptibles – et non pas préexistantes
à l’objet – qui ne constitueront des exemplifications que dans l’aprèscoup
de la configuration. En effet, il affirme que
Le processus de l’exemplification ne se conçoit donc guère
hors d’un espace de configuration : c’est en effet
l’organisation globale de cet espace qui opère la conversion
des propriétés de l’objet en exemplifications, par une mise en
relief différenciée. […] Le style n’est pas simple perception
de propriétés, il est différenciation de propriétés perceptibles.
[…] L’exemplification stylistique est bien « valorisation »
puisqu’elle module différentiellement un ensemble de
propriétés. […] L’essentiel de cet intérêt tient à la dialectique
entre le donné ou le « trouvé » et le « ressaisi » dans l’objet.
La forme que nous « avançons » nous captive précisément en
ce qu’elle excède notre intentionnalité et nous renvoie sa
dynamique propre. Cette dialectique jouée dans l’objet […]
nous attire spéculairement parce qu’elle figure le processus
!
45!
de notre individualisation subjective, faite elle aussi de projet
et de découvertes, de « trouvailles » et de « ressaisissement
».32
Un espace de configuration conçu en termes de différenciation de
propriétés perceptibles dépasse les frontières textuelles ou visuelles d’un
objet – qui peut par conséquent être compris comme un « précipité » de
figuration – : il investit de la sorte un milieu perceptif-culturel-social plus
vaste où se négocient non pas les normes d’exemplification des oeuvres,
mais plus globalement les normes régissant la possibilité même que les
formes et les figures adviennent à l’existence, soit à leur propre
perceptibilité et énonçabilité.
Cette formulation rejoint précisément les analogies ontologiques
que Patrice Maniglier établit entre la langue et les formes de la littérature
dans un texte consacré aux enjeux philosophiques des objets littéraires.
Le philosophe soutient explicitement que
la forme n’est pas la réalité objective pour ainsi dire morte
(ainsi la hache dans l’état où elle se trouve), elle est cette part
d’une réalité instrumentale qui n’est déterminée ni par sa
fonction, ni par sa matière, mais par le devenir de l’objet à
travers son usage – autrement dit par ce que Focillon appelait
la « vie des formes » […]. C’est d’ailleurs une expression
tout à fait similaire à celle de Focillon que Ferdinand de
Saussure utilisait lorsqu’il voulait attribuer aux langues une
certaine réalité, en définissant la sémiologie comme la
science de la « vie des signes ». L’idée n’est pas qu’il y a des
signes et que par ailleurs ces signes ont une vie propre,
autrement dit qu’ils changent en fonction de lois et de
contraintes qui échappent tout à fait au contrôle des sujets
parlants ; mais que ce qui est signe dans le langage est
précisément ce qui est doté d’une telle vie. Le « signe »
saussurien est le réel du langage tout à fait comme la
« forme » formaliste est le réel de la littérature. […] Les
formes sont les seuils d’objectivation de la littérature […].
La forme est cette part en excès qui fait dériver une
expérience malgré nous et qui existe dans cette dérive
même.33
!
46!
En guise de conclusion et de relance d’un projet fédérateur de
réarticulation du champ conceptuel installé par les notions de motif,
physionomie, forme et figure, l’on peut affirmer que le passage d’une
vision générative ou génératrice des formes à une conception
sémiogénétique permet de mettre au jour non seulement la richesse
théorique et opérationnelle de ces concepts, mais notamment de penser
autrement les processus d’institution de normes et contraintes. En effet,
dans cette perspective, de tels processus ne se bornent pas à des règles de
composition ou de genre propres à un domaine d’activité sémiotique
et/ou esthétique, mais ils embrassent le devenir identitaire des sujets et
des objets, c’est-à-dire l’économie même des valorisations à partir
desquelles des stratégies rhétoriques et esthétiques ainsi que des régimes
de conduite pratique peuvent se déployer dans un milieu.
!
47!
NOTES
1 Cadiot, Pierre et Yves-Marie Visetti. Pour une Théorie des formes
sémantiques. Motifs, profils, thèmes, Paris : PUF, 2001. Basso Fossali,
Pierluigi. La tenuta del senso. Per una semiotica della percezione,
Rome : Aracne, 2009. Didi-Huberman, Georges. L’Image survivante.
Histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg, Paris :
Minuit, 2002. Gervais, Bertrand et Audrey Lemieux, éds. Perspectives
croisées sur la figure. À la rencontre du lisible et du visible, Québec :
Presses de l’Université du Québec, 2012. Batt, Noëlle. « L’expérience
diagrammatique : un nouveau régime de pensée », TLE (22 2005) : 5-28.
2 Visetti, Yves-Marie et Pierre Cadiot. Motifs et proverbes. Essai de
sémantique proverbiale, Paris : PUF, 2006.
3 Rosenthal, Victor et Yves-Marie Visetti. Köhler, Paris : Les Belles
Lettres, 2003. Bondì, Antonino. « Pour une anthropologie sémiotique et
phénoménologique. Le sujet de la parole entre cognition sociale et
valeurs sémiolinguistiques », Intellectica 63 (2015) : 125-148.
4 De Luca, Valeria. « Le figural entre imagination et perception »,
Metodo. International Studies in Phenomenology and Philosophy 3.1
(2015) : 199-220.
5 Fontanille, Jacques. Soma e Sema. Figures du corps, Louvain :
Maisonneuve et Larose, 2004.
6 Cadiot et Visetti, Pour une Théorie des formes sémantiques ; Visetti et
Cadiot, Motifs et proverbes. Le concept de forme sémantique apparaît
pour la première fois dans le contexte de la sémantique intérprétative de
Francois Rastier (Arts et sciences du texte, Paris : PUF, 2001), qui
l’utilise pour expliquer la tension essentielle entre fragments textuels qui
se stabilisent, formes de contextualisation et constitution de genres et
interprétations situées des locuteurs. La théorie des formes sémantiques
de Cadiot et Visetti, de son côté, vise à élargir la notion de forme
sémantique, conçue comme la clé de voûte d’une nouvelle théorie
linguistique à la fois perceptiviste, praxéologique et expressiviste. Dans
cette perspective, le concept de forme – au sens d’une forme dynamique
et microgénétique – devient central pour définir les phases de
stabilisation du sens, scandé selon ces phases d’organisation (motifs,
profils et thèmes) et se différenciant constamment par transposition des
formes mêmes.7 Le primat de la perception est une expression de
Merleau-Ponty (Le Primat de la perception et ses conséquences
!
48!
philosophiques, Lagrasse : Éditions Verdier, 1994), valorisant une
conception de la perception comme ouverture originaire et généralisée
du sujet à l’égard du monde. En linguistique et sémiotique, les travaux
ayant transposé le propos merleau-pontien sont ceux de la théorie des
formes sémantiques mise en place par Yves-Marie Visetti et Pierre
Cadiot. Cf. Cadiot et Visetti, Pour une Théorie des formes sémantiques ;
Visetti et Cadiot, Motifs et proverbes ; et Bondì, Antonino. « Le sujet
parlant comme être humain et social », Cahiers Ferdinand de Saussure
65 (2012) : 25-38.
8 Cadiot et Visetti, Pour une Théorie des formes sémantiques ; Bondì,
« Le sujet parlant comme être humain et social ».
9 Pour une discussion approfondie de Merleau-Ponty, voir Piotrowski,
David, et Yves-Marie Visetti. « Expression diacritique et sémiogénèse »,
Metodo. International Studies in Phenomenology and Philosophy 3.1
(2015) : 63-112.
10 Bondì, Antonino, éd. Percezione, semiosi e socialité del senso,
Milano : Mimesis, 2012.
11 L’idée d’une continuité entre perception et langage n’est pas originale.
Les linguistiques cognitives, et, un peu différemment, les linguistiques
énonciatives, ont développé des modèles de la construction à l’intérieur
d’une intuition de ce genre. Néanmoins, Cadiot et Visetti ont souligné le
réductionnisme des approches cognitivistes en sémantique, contraintes
par des schématisations topologiques et/ou cinétiques, qui sont censées
constituer l’ancrage perceptif de chaque signification.
12 Visetti et Cadiot, Motifs et proverbes.
13 Rosenthal et Visetti, Köhler.
14 Ibid.
15 L’exemple est repris par Rosenthal et Visetti dans Köhler.
16 Visetti et Cadiot, Motifs et proverbes.
17 Lyotard, Jean-François. Discours, figure, Paris : Klincksieck, 1971 ;
Parret, Herman. Sutures sémiotiques, Limoges : Lambert-Lucas, 2006.
18 Auerbach, Eric. Figura, Paris : Belin, 1993 (1929). 9.
19 Parret, Sutures sémiotiques, 73.
20 Auerbach, Figura.
21 Parret, Sutures sémiotiques, 73-74.
22 Nous suivons ici la réflexion de Bertrand Prévost contenue dans le
texte « L’image et le problème de l’expression. Pour une cosmologie
esthétique » à paraître. Nous citons ici la version du texte par gentille
!
49!
autorisation de l’auteur.
23 On se réfère évidemment à l’ouvrage fondateur de Jean-François
Lyotard autour du figural : Discours, figure (1971). Pour un examen de la
figuralité dans les images, nous renvoyons à Acquarelli, Luca, éd. Au
prisme du figural. Le sens des images entre forme et force, Rennes :
Presses Universitaires de Rennes, 2015. Pour un examen sémiotique sur
la figure et le figural voir le déjà mentionné Parret, Sutures sémiotiques
(2006). Nous renvoyons aussi à De Luca, « Le figural entre imagination
et perception », Metodo. International Studies in Phenomenology and
Philosophy 3.1 (2015) : 199-220.
24 Cf. la notion d’imaginaire radical élaborée par Cornelius Castoriadis.
25 Prévost, Bertrand. « L’image et le problème de l’expression. Pour une
cosmologie esthétique », op. cit.
26 Didi-Huberman, Georges. L’Image survivante. Histoire de l’art et
temps des fantômes selon Aby Warburg, Paris : Minuit, 2002. 172.
27 Agamben, Giorgio, cité dans Didi-Huberman, ibid., 172.
28 Pour une réflexion sur les relations entre musement et imaginaire nous
renvoyons à De Luca, Valeria. « Tra valore e immaginario : musement e
magma a confronto », RIFL 1 (2015) : 19-31.
29 Gervais, Bertrand. Figures, lectures. Logiques de l’imaginaire – Tome
I, Montréal : Le Quartanier, 2007. 16-17, 19, 31.
30 Jenny, Laurent. « Du style comme pratique », Littérature 118 (2000) :
102. http://www.persee.fr/doc/litt_0047-4800_2000_num_118_2_1679.
31 Ibid.
32 Ibid. : 111-112, 117.
33 Maniglier, Patrice. « Du mode d’existence des objets littéraires : enjeux
philosophiques du formalisme », Les Temps modernes 676.5 (2013) : 56-
57.

 

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Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par Bernard Wicht à l'Académie de géopolitique de Paris dans lequel il évoque l’articulation entre puissance militaire et légitimité politique et le rôle du citoyen-soldat. Universitaire, historien des idées et spécialiste en stratégie, Bernard Wicht a récemment publié Une nouvelle Guerre de Trente Ans (Le Polémarque 2011), Europe Mad Max demain ? (Favre, 2013), L'avenir du citoyen-soldat (Le Polémarque, 2015), Citoyen-soldat 2.0 (Astrée, 2017) et Les loups et l'agneau-citoyen - Gangs militarisés, État policier et citoyens désarmés (Astrée, 2019).

 

L’entretien de Géostratégiques : Bernard Wicht

Question : Pourriez-vous nous expliquer pourquoi votre démarche de stratégie prospective se place le plus souvent au niveau des problématiques fondamentales de l’articulation entre puissance militaire et légitimité politique, et la question récurrente dans vos analyses du citoyen-soldat ?

Bernard Wicht : Au plus tard avec les travaux de Clausewitz, la stratégie moderne a opéré une distinction stricte entre armée / gouvernement / population. Cette dernière est alors complètement passive ; elle n’est plus un sujet mais seulement objet de protection. Cette distinction trinitaire fonctionne tant que l’Etat-nation demeure la forme d’organisation politique la plus appropriée pour faire la guerre, c’est-à-dire pour combattre un autre Etat, un ennemi extérieur commun au moyen d’armées régulières. Cette réalité est codifiée par la formule clausewitzienne, « la guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens ». En d’autres termes, la guerre est alors un acte politique à la disposition exclusive de l’Etat. Ce dernier est désormais pacifié à l’intérieur, toute forme de justice privée est bannie et le crime est poursuivi par la police et la justice – l’ennemi est à l’extérieur et le criminel à l’intérieur.  Mais une telle situation est aujourd’hui caduque : avec l’effondrement des nations européennes au cours de la tragédie Verdun-Auschwitz-Hiroshima et, ensuite à partir de 1945, avec le développement exponentiel de la guérilla, des guerres révolutionnaires et des mouvements de libération populaire, le peuple maoïste ou marxiste-léniniste fait son grand retour comme acteur central de la stratégie. Il importe dorénavant de l’encadrer, de lui montrer la voie de sa libération, de lui expliquer les raisons de son combat et de lui fournir le récit idéologique correspondant. Il serait faux de croire que la chute du Mur de Berlin, puis l’implosion du bloc soviétique ont mis fin à ce tournant « populaire » de la stratégie et que celle-ci peut revenir « tranquillement » au modèle clausewitzien de la guerre comme acte étatique au moyen d’armées professionnelles, voire de mercenaires (contractors, sociétés militaires privées). Daech et ses épigones, les gangs latino-américains et les milices ethniques de tout poil en ont fait malheureusement la « brillante » démonstration aux yeux du monde entier : les techniques maoïstes ou marxistes-léninistes de prises en main des populations se sont franchisées (au sens du franchising commercial), elles se sont dégagées du message révolutionnaire, elles sont au service du djihad ou tout simplement d’un contrôle des populations (des favelas, des bidons-villes, des banlieues) par la terreur. On a pu penser un temps que tout ceci ne concernait que le « Sud », que les sociétés n’ayant pas le niveau de modernisation des pays occidentaux. Avec les attentats, les fusillades et les tueries en France, au Royaume-Uni, en Belgique, en Espagne et ailleurs, il a fallu déchanter. Cette réalité a désormais franchi la Méditerranée ; elle est désormais présente chez nous en Europe occidentale, dans les banlieues des grandes métropoles et c’est la principale menace qui pèse aujourd’hui sur nous …. et sur nos enfants – l’ennemi est à l’intérieur !

Après cette longue entrée en matière, je peux répondre assez simplement à votre question en disant que le paradigme clausewitzien n’est absolument plus pertinent et qu’il est impératif d’en trouver un autre remettant au centre de la réflexion stratégique l’interface armée/cité. C’est pourquoi j’insiste tant sur l’articulation entre puissance militaire et légitimité politique et, surtout, sur ce système d’arme qu’est le citoyen-soldat parce qu’il est un acteur politique et militaire incontournable, le seul et unique apte à restaurer la cité. On le retrouve chez des auteurs aussi différents que Machiavel, Locke, Rousseau, Mirabeau ou Jean Jaurès. En ce qui me concerne, je suis plutôt machiavélien : la res publica, la liberté comme droit de participer à la gestion des affaires de la cité et le peuple en armes. Je suis convaincu que le paradigme machiavélien peut nous apporter des outils de raisonnement décisifs dans le contexte actuel. N’oublions pas que le Chancelier florentin vit une période assez semblable à la nôtre avec la lutte entre factions rivales au sein de la cité, l’importance des intérêts privés au détriment du bien commun et une importante fracture sociale entre citadins riches et paysans pauvres.

Question : Comment expliquez-vous la difficulté pour les Etats européens de canaliser par la motivation et la mobilisation, le capital guerrier des jeunes générations ?

Bernard Wicht : L’Etat-nation est en panne de cause. Le récit national est clôt ; il n’est plus en mesure de fournir les repères nécessaires pour se projeter « en avant » et, surtout, il n’est plus adapté pour opérer la distinction ami/ennemi. L’Etat ne parvient donc plus à mobiliser les énergies autour d’un projet commun. Par ailleurs, l’économiste italien Giovanni Arrighi le dit clairement : « L’Etat moderne est prisonnier des recettes qui ont fait son succès », c’est-à-dire l’Etat-providence. Mais, il ne s’agit plus de l’Etat providence au sens bismarckien, garantissant à chacun sa place dans la pyramide sociale sur le modèle des armées nationales. La révolution de 1968, les crises économiques des années 1970, la disparition de l’ennemi soviétique et la globalisation financière ont complètement ébranlé cette pyramide. Aujourd’hui, l’Etat-providence ne parvient plus à garantir « à chacun sa place » ; il n’est plus qu’un distributeur d’aides et de subventions cherchant à maintenir un semblant de stabilité sociale. Tout ceci explique que le capital guerrier des jeunes générations ne s’investit plus dans les institutions étatiques (l’armée notamment). L’historien britannique John Keegan en faisait le constat dès le début des années 1980. De nos jours, le capital guerrier des jeunes a plutôt tendance à migrer vers des activités et des groupes marginaux, là où ils retrouvent un code de valeurs, une forte discipline, la fidélité à un chef et d’autres éléments similaires de socialisation. Le phénomène de radicalisation et de départ pour le djihad en est une illustration particulièrement frappante.

Question : Pourquoi l’organisation militaire actuelle des Etats est de moins en moins adaptée à la nouvelle donne stratégique ? Et pourquoi affirmez-vous que l’émergence de nouvelles forces sociales est une rupture civilisationnelle ?

Bernard Wicht : Les différents groupes armés qui s’affirment depuis la fin du XXème siècle, représentent un modèle d’organisation politico-militaire en adéquation parfaite avec la mondialisation parce qu’ils savent 1) se brancher sur la finance globale (en particulier le trafic de drogue), 2) s’adapter à la révolution de l’information en diffusant un récit et une mobilisation des énergies via internet et les médias sociaux, 3) se déplacer furtivement en se fondant dans les flux migratoires. Face à cela, les armées régulières apparaissent comme des dinosaures d’un autre temps : elles sont incapables de fonctionner sans infrastructures lourdes (bases, aéroports, etc.), leurs chaînes de commandement sont à la fois lourdes et excessivement centralisées. Elles n’ont aucune liberté d’action au niveau stratégique. En revanche, les groupes armés bénéficient d’une flexibilité remarquable leur permettant d’agir aussi bien de manière criminelle que politique : c’est ce qu’on appelle l’hybridation de la guerre. Ainsi, un groupe armé subissant des revers sur le champ de bataille conventionnel est capable de basculer très rapidement dans la clandestinité pour entreprendre des actions terroristes. Il ne s’agit pas là d’un simple avantage tactique ou technique, mais d’une mutation en termes structurels. En effet, la formation de ces nouvelles formes d’organisation politico-militaire que sont les groupes armés, relève d’une dynamique d’ensemble à contre-pied de la mondialisation libérale : c’est la réponse-réaction des sociétés non-occidentales qui n’ont pas réussi à accrocher le train de la mondialisation – là où les structures étatiques se sont affaissées (les Etats faillis) – et qui, par réflexe darwinien de conservation, se sont retournées vers des modes d’organisation politique simplifiés et pré-étatiques aussi rustiques que la chefferie et l’appartenance à une forme de « clan » assurant protection. Cette dynamique n’est donc ni irrationnelle, ni passagère ; elle révèle une mutation de l’ordre mondial, une vague de fond. Forgés ainsi à l’aune de la survie, ces groupes armés sont les nouvelles machines de guerre à l’ère de la mondialisation, au même titre que la chevalerie a façonné le Moyen Age et que les armées révolutionnaires françaises ont façonné l’époque moderne. C’est pourquoi il est possible de parler de rupture civilisationnelle. En outre, ces nouvelles machines de guerre ne représentent pas qu’une adaptation réussie de l’outil militaire aux conditions de la mondialisation. Elles s’inscrivent dans une dialectique empire/barbares traduisant la résistance à l’ordre global.

Question : Pourquoi pensez-vous que la nouvelle forme de conflit n’est plus celle du choc classique de puissance mais bien une longue suite de conflits de basse intensité conduisant à l’effondrement progressif des sociétés européennes ?

Bernard Wicht : Selon les théories du système-monde proposées par Immanuel Wallerstein et d’autres auteurs à sa suite, les successions hégémoniques d’une grande puissance à une autre sont généralement le fruit de ce qu’ils appellent « une grande guerre systémique ». Typiquement, les guerres de la Révolution et les guerres napoléoniennes accouchent de l’hégémonie anglaise qui se maintiendra jusqu’en 1914. De même, la Première- et la Deuxième Guerre mondiale accouchent de l’hégémonie étatsunienne. Ceci présuppose cependant que le système international soit dominé par plusieurs grandes puissances en concurrence les unes avec les autres. Une telle situation disparaît au plus tard avec la désintégration du bloc soviétique. Et, si aujourd’hui la super-puissance américaine est en déclin, il n’y a aucun challenger digne de ce nom capable de disputer l’hégémonie mondiale et, par conséquent, susceptible de déclencher une guerre systémique de succession hégémonique comme l’Allemagne l’a fait en 1914. De nos jours en effet, la Chine est économiquement très dynamique, mais elle reste un nain en termes financiers et son outil militaire n’est en rien comparable à celui des Etats-Unis. C’est pourquoi, dans ces circonstances, certains historiens de la longue durée émettent l’hypothèse que la prochaine grande guerre systémique pourrait être, en fait, une longue suite de conflits de basse intensité (guérilla, terrorisme épidémique, guerres hybrides, etc.). Or cette hypothèse me paraît particulièrement plausible compte tenu de la réalité actuelle de la guerre. A titre d’exemple, depuis la guerre civile libanaise (1975-1990) le Proche- et Moyen-Orient s’est peu à peu complètement reconfiguré sous l’effet de ce type de conflits : d’anciennes puissances militaires (Syrie, Irak, Lybie) sont en pleine déconstruction tandis que de nouveaux acteurs locaux-globaux (Hezbollah, Hamas) s’affirment avec succès dans la durée ; longtemps acteur stratégique central de cette région, Israël est aujourd’hui totalement sur la défensive. A moyen terme, l’Europe risque fort de subir le même sort. Car j’interprète les actes terroristes intervenus à partir de 2015 comme des signes avant-coureur d’un phénomène semblable ; la dynamique enclenchée au sud de la Méditerranée a atteint dorénavant sa masse critique. Pour reprendre une comparaison tirée de la médecine, la tumeur cancéreuse moyen-orientale commence à diffuser ses métastases. C’est la vague de fond, la mutation à laquelle je faisais référence précédemment.

Question : Qu’est-ce que la « guerre civile moléculaire » ?

Bernard Wicht : Pour tenter de conceptualiser la menace susmentionnée à l’échelle de l’Europe, nous avons utilisé la notion de « guerre civile moléculaire » empruntée à l’essayiste allemand Hans-Magnus Enzensberger. Il me semble qu’elle est bien adaptée pour décrire la forme de violence qui touche nos sociétés, à savoir au niveau de la vie quotidienne (sur les terrasses, dans des salles de spectacle, dans des trains), en plein cœur de la foule, employée par des individus seuls ou par de très petits groupes (des fratries dans plusieurs cas) à la fois complètement atomisés dans- et en complète rupture avec le corps social : d’où la pertinence de cette notion mettant en évidence, d’une part, la dimension civile de cette nouvelle forme de guerre et, d’autre part, l’échelle moléculaire à laquelle elle se déroule. Ceci permet également de re-positionner l’équilibre de la terreur. Ce dernier se place désormais non plus au niveau étatique (équilibre militaro-nucléaire), mais à celui immédiat du citoyen qui est devenu tant la cible que l’acteur de cet affrontement. Autrement dit, le couteau, la hache ou le pistolet remplacent l’arme atomique comme outil de dissuasion : d’où l’urgence de repenser le citoyen-soldat dans ce contexte, non plus comme conscrit, mais comme système d’arme à part entière, comme la nouvelle unité militaire de la société. En ce sens, la diffusion du port d’armes et l’échelle du citoyen armé ayant une existence politique et étant acteur stratégique, redeviennent pertinentes face à la nouvelle menace C’est ce que nous nous sommes efforcés d’expliquer dans ce petit ouvrage.

Question : Du constat terrible que vous faites de la situation des sociétés européennes, ne devrions-nous pas en tirer la conclusion de la nécessité du « tout sécuritaire » ?

Bernard Wicht : Selon la doctrine classique de l’Antiquité grecque, seul l’hoplite peut restaurer la cité, c’est-à-dire dans notre cas le citoyen-soldat. Comme je l’ai dit plus haut, c’est lui le système d’arme, c’est lui le dépositaire des valeurs civiques de la communauté politique. Aujourd’hui malheureusement, l’Europe prend exactement le chemin inverse ; on assiste à une dérive pénal-carcéral de l’Etat moderne dont la principale préoccupation est précisément le désarmement de ses propres citoyens (voir la nouvelle Directive européenne à ce sujet, élaborée rappelons-le à la demande expresse de la France suite aux attentats de 2015). C’est une réaction typique, mais aussi une grossière erreur que l’on retrouve presque systématiquement lorsque l’Etat se sent menacé de l’intérieur. Plutôt que de chercher l’appui de ses concitoyens, celui-ci se centralise au point de devenir un Etat policier qui finit par s’aliéner toute la population précipitant ainsi, à terme, son propre effondrement. Le spécialiste australien de la contre-guérilla et du contre-terrorisme David Kilcullen qui a fait ses classes sur le terrain au Timor oriental puis en Irak, souligne dans un de ses derniers livres que l’Etat voulant absolument éradiquer le terrorisme, va obligatoirement détruire l’essence même de sa substance, à savoir la société civile et la démocratie. C’est aussi l’analyse que fait le politologue israélien Gil Merom dans son ouvrage, How Democracies Lose Small Wars. Signalons que l’historien français Emmanuel Todd n’est pas très éloigné de telles considérations dans son étude intitulée, Après la démocratie.

Question : Votre ouvrage ne réduit-il pas exagérément le rôle de la relation politique dans la Cité ?

Bernard Wicht : Permettez-moi une réponse que vous jugerez sans doute iconoclaste. Hormis les utopies pacifistes du type flower power considérant chaque individu comme un « petit flocon unique et merveilleux », toute forme d’organisation politique viable est généralement basée sur la relation protection contre rémunération. Hobbes est probablement le philosophe qui a le mieux décrit cette équation dans le cas de l’Etat moderne. Dans le Léviathan, il poursuit sa réflexion en rappelant toutefois que le droit à la légitime défense est un droit naturel de la personne humaine que celle-ci récupère immédiatement si l’Etat ne remplit plus son obligation de protection. Or c’est précisément la situation qui se met en place à l’heure actuelle. Le problème, à mon avis, est que le discours politique contemporain brouille complètement les cartes à ce propos : le citoyen n’est plus présenté que comme un contribuable, le peuple qui vote contre l’avis de sa classe politique est victime des sirènes du populisme, toute solution durable ne peut venir que du niveau supra-national et, last but not least, le défi sécuritaire posé par le terrorisme nécessite une limitation drastique des libertés. Répétées en boucle, ces affirmations créent un brouillard suffisamment dense pour laisser croire que la relation politique dans la cité est devenue si complexe, si délicate à gérer, que le citoyen n’est plus en mesure de la saisir et doit, par conséquent, se contenter de payer ses impôts.

 

Bernard Wicht (Académie de Géopolitique de Paris, 10 juillet 2018)