Articles

 

>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

 

Valérie Trierweiler continue de presser le citron littéraire de son passage à l’Élysée en tant que première dame furtive. Après Merci pour ce moment et son lot de révélations croustillantes à propos de « qui nous savons », voici venir On se donne des nouvelles (Éditions Les Arènes). François Hollande reste le sujet phare de l’ouvrage, le produit d’appel qui mène le chaland jusqu’au tiroir-caisse. Qu’a-t-il encore dit ? De quel mépris envers les classes laborieuses s’est-il encore rendu coupable ? Il y avait un deuxième scooter ? Un harem de premières dames ?

Le lecteur restera sur sa faim. L’auteur a revu son ex-tortionnaire à plusieurs reprises « discrètement et sans casque » (humour !), le verdict est sans appel : il veut revenir. « Il veut de nouveau se placer dans la course à la présidentielle, c’est certain. C’est sa nature, son obsession, sa raison de vivre », écrit l’ex-deuxième dame. L’homme rumine. Calife à la place du calife. Il peut encore le faire. Sur un malentendu, un moment de distraction du Président en place, un peu de chirurgie esthétique, et paf ! Hollande le retour. Coucou, c’est re-moi. Vous me reconnaissez ?

« Il veut prendre sa revanche sur Macron et sur son quinquennat impopulaire. Il n’aime pas être mal-aimé. » S’il revient : amour, gloire et beauté. Portrait officiel dans toutes les écoles : Hollande, tu l’aimes ou tu dégages. Tout individu surpris à ne pas aimer le conducator de Tulle perdra cinq points sur son permis de conduire. Michael Jackson de la politique sinon rien.

« Il regrette de ne pas s’être présenté en 2017 », affirme la journaliste de Paris Match. Présenté à quoi ? Valérie Trierweiler ne donne pas plus de précision. Au baccalauréat ? Au concours de l’Eurovision ? À un tournoi de pétanque ? Le lecteur complétera les pointillés selon les compétences qu’il prête à François Hollande.

La chroniqueuse de la turpitude hollandesque donne sa version des conditions dans lesquelles ont été réalisées les interviews qui ont abouti au livre de Gérard Davet et Fabrice Lhomme Un président ne devrait pas dire ça… « Lorsque nous vivions ensemble [avec François Hollande], j’avais assisté à un dîner organisé par ces deux journalistes. Je trouvais leur jeu grossier. » Le tandem est rhabillé pour l’hiver : « Ils ne rechignaient à aucune courbette. » Un « double jeu » découvert par l’ex-Président, mais… trop tard. Le bouquin était déjà en librairie. On ne peut pas être bon partout. « Après la publication de ce livre, Hollande, dans un accès de lucidité, a immédiatement compris qu’il ne s’en relèverait pas. Il était terrassé », révèle Valérie Trierweiler. Curieux épisode qui voit la première dame du moment plus clairvoyante que son compagnon censé présider la République française. À la lumière de cette anecdote, l’enjeu pour 2022 ne fait plus aucun doute : plutôt Trierweiler que Hollande.

Pour le retraité de Tulle, les chances d’obtenir le poste de « premier monsieur » semblent également bien compromises. L’éventuelle future Présidente ne laisse aucune ouverture : « Le temps a fait son œuvre, le lien s’est distendu ju

squ’à se briser irrémédiablement. » Grillé, aussi, pour ce job. Reste l’Eurovision… On ne sait jamais.

 

CORRELATs

 

 

 

 

 

Pierre Hadot, vous êtes un grand spécialiste de la philosophie antique. Vous êtes, entre autres, auteur de Qu’est-ce que la philosophie antique [1][1]Gallimard, « Folio-Essais », 1995. et vous venez de publier une édition du Manuel d’Épictète [2][2]Le Livre de Poche, 2000.. Mais vous avez aussi écrit, par exemple, sur Montaigne, Kierkegaard, Thoreau, Foucault, Wittgenstein. Pourrait-on dire que votre intérêt pour des penseurs aussi divers est d’ordre éthique ? Et en quel sens d’ « éthique » ?

2Quand j’entends le mot « éthique », je suis un peu perplexe, en ce sens que le mot « éthique » implique une appréciation concernant le bien et le mal des actions, ou alors des gens, ou des choses. Mon intérêt pour tous ces auteurs n’est peut-être pas vraiment éthique. Je dirais plutôt qu’il s’agit d’un intérêt existentiel. Chez Wittgenstein par exemple, ce qui m’a intéressé, étant donné la mentalité avec laquelle je le lisais en 1959, c’était avant tout le mystique, ou plutôt, selon moi, le positivisme mystique. C’était presque une contradiction dans les termes : Pourquoi Wittgenstein avait-il osé parler de mystique ? La fin du Tractatus était pour moi particulièrement frappante chez Wittgenstein. Il s’agit, selon mon interprétation, que je ne crois pas être trop fausse, d’une « sagesse silencieuse ». C’était aussi une formule que j’avais lue dans le livre de Madame Anscombe, laquelle disait à propos de Wittgenstein que ce qui était le plus important pour lui, c’était l’émerveillement devant le monde. Tout ça n’est pas tellement « éthique ».

3D’une manière générale, je ne suis pas très moralisant, et je crains que le mot « éthique » ne soit trop restreint, à moins qu’on ne l’entende au sens de l’éthique de Spinoza. Après tout, Spinoza intitulait Éthique un livre de métaphysique. Il faudrait donc plutôt prendre le mot « éthique » au sens très large.

4Ce sens particulier du mot « éthique » que vous revendiquez, vous lui donnez parfois le nom de « perfectionnisme », une forme de philosophie morale qui est un peu délaissée par la philosophie contemporaine. Ce serait l’idée de recherche du meilleur moi, l’idée du perfectionnement de soi, qui trouve sa source chez Platon et qui apparaît, comme votre œuvre l’a montré, dans l’ensemble de la philosophie antique. On peut aussi la retrouver chez des penseurs plus contemporains, comme, par exemple, le philosophe américain Emerson, ou Nietzsche. Ce perfectionnisme – que vous liez aussi à l’idée d’exercice spirituel – pourrait-il être défini au-delà de la période historique des exercices spirituels ? Bref, cette éthique peut-elle avoir une pertinence plus moderne ?

5Oui, la notion de perfectionnisme peut, d’une part, être considérée comme une forme d’éthique, et, d’autre part, elle a l’avantage d’impliquer toutes sortes de notions qui ne sont pas proprement éthiques. C’est finalement une formule commode qui correspond en plus à une tradition qui remonte à Platon. À la fin du Timée, Platon parle de la partie la plus excellente de nous-mêmes qu’il faut mettre en accord avec l’harmonie du tout. J’ai été frappé d’ailleurs, notamment en commentant le Manuel d’Épictète, de voir que la notion d’aller vers le meilleur, de se tourner vers le meilleur, qui réapparaît plusieurs fois, était pratiquement équivalente à la notion de philosophie aussi bien chez Épictète lui-même, que chez un cynique de l’époque de Lucien. Il s’agit de celui au sujet duquel Lucien de Samosate, le fameux satiriste du IIe siècle après J.-C., dit justement que « Démonax se tourna vers le meilleur », ce qui veut dire qu’il se convertit à la philosophie. Cela correspond très bien aussi à l’idée de la fin du Timée de Platon : la partie la plus excellente se met en harmonie avec le tout, avec le monde.

6Cela nous ramène au problème de l’éthique et de sa définition. Dans la perspective de ce que vous venez de nommer le perfectionnisme, on pourrait dire que c’est la recherche d’un état ou d’un niveau supérieur du moi. Ce n’est donc pas seulement une question de morale. Dans l’Antiquité – comme j’ai été amené à le dire à propos notamment des stoïciens, mais je crois que l’on peut finalement le dire à propos de toute philosophie – il y a trois parties de la philosophie : la logique, la physique et l’éthique. En fait, il y a une logique théorique, une physique théorique, une éthique théorique, et puis il y a une logique vécue, une physique vécue, une éthique vécue. La logique vécue consiste à critiquer les représentations, c’est-à-dire tout simplement à ne pas se laisser égarer dans la vie quotidienne par des jugements faux, notamment pour ce qui est des jugements de valeur. Tout le travail d’Épictète est justement d’essayer d’amener le disciple à prendre conscience qu’il faut avant tout commencer par s’en tenir aux choses telles qu’elles sont, c’est-à-dire à une représentation objective, ce qui évite d’ajouter immédiatement des jugements de valeur face aux événements, si graves soient-ils. La logique vécue consiste en cela. On retrouve très souvent de la physique vécue chez Marc Aurèle, mais aussi chez Épictète. Il s’agit de la prise de conscience du destin, pour la philosophie stoïcienne, ou alors de la prise de conscience des réalités physiques, pour les épicuriens. Selon ces derniers, pour pouvoir se rendre compte que nous pouvons vivre sans avoir peur des dieux, parce que les dieux n’ont pas créé le monde, il faut appliquer la physique à notre comportement de tous les jours. En ce qui concerne l’éthique vécue, il s’agit évidemment de ne pas se contenter d’une éthique théorique, mais de la pratiquer. Pour les stoïciens, il s’agit surtout de ce qu’ils appellent les devoirs, c’est-à-dire les obligations de la vie de tous les jours. Donc, il s’agit d’exercices spirituels, ou de ce que j’appelle, moi, des exercices spirituels, c’est-à-dire des pratiques destinées à transformer le moi et à lui faire atteindre un niveau supérieur et une perspective universelle, notamment grâce à la physique, à la conscience du rapport au monde, ou grâce à la conscience du rapport avec l’humanité dans son ensemble, ce qui entraîne le devoir de tenir compte du bien commun.

7Alors, est-ce que tout cela peut avoir un sens actuellement ? Je pense qu’il y a une continuité de ces pratiques, doublée d’une discontinuité. Ces exercices spirituels réapparaissent toujours au cours des siècles. On les retrouve, par exemple, au Moyen Âge, mais intégrés à la vie chrétienne, car les chrétiens ont repris beaucoup d’exercices spirituels, comme, par exemple, l’examen de conscience, la méditation de la mort (en la déformant plus ou moins, d’ailleurs), etc. D’autre part, on les retrouve aussi, par exemple, chez Descartes (au moins dans les Méditations, pour prendre un des exemples les plus clairs), chez l’écrivain anglais Shaftesbury (qui a écrit des Exercices – tout court – qui sont tout à fait à la mode d’Épictète et de Marc Aurèle), chez Goethe (dans certains poèmes, entre autres), chez Emerson et Thoreau, et chez Bergson. Dans tous les cas, il y a perfectionnisme, car il s’agit bien d’un mouvement vers un moi supérieur. C’est très net chez Bergson, car il oppose toujours les habitudes qui émoussent notre perception (c’est-à-dire celles qui font que nos décisions ne sont pas de vraies décisions, mais des réponses presque mécaniques à des situations habituelles) à la conscience claire d’un moi qui est (il utilise l’image inverse) plus profond. Il s’agit bien toujours de perfectionnisme. D’ailleurs, on pourrait même retrouver ce perfectionnisme chez Heidegger dans la mesure où il oppose le « on », qui est le moi tout à fait enfoncé dans les habitudes mécaniques, dans les réflexes automatiques, à l’existence authentique, qui est d’ailleurs une existence qui n’a pas peur de l’angoisse, et donc qui suppose un état du moi supérieur. Dans cette perspective, le perfectionnisme est très actuel.

8Dans votre livre sur Marc Aurèle, La Citadelle intérieure [3][3]Fayard, 1991., vous vouliez modifier une lecture traditionnelle qui présente Marc Aurèle comme un pessimiste dégoûté de la vie quotidienne, et vous mettez en évidence ce qu’il nous apprend de la beauté de la vie, cet émerveillement devant le monde dont vous parliez tout à l’heure. Dans cette perspective, l’exercice philosophique n’est plus l’arrachement à la vie quotidienne que vous définissiez dans les exercices spirituels, mais peut s’accomplir dans la vie quotidienne, par la compréhension même de ce qu’est le quotidien. Cela pose une question : celle de l’ambiguïté de cette idée du quotidien, puisque selon vous, il faut pouvoir accepter l’ordinaire, mais aussi s’en arracher. Comment résolvez-vous cette dualité ? Je pense ici à ce que dit le philosophe américain Stanley Cavell[4][4]Une nouvelle Amérique encore inapprochable. De Wittgenstein à… de deux sortes de quotidien. Le premier comporte les habitudes dont vous parliez tout à l’heure et dont il faut se dégager. Le second, qui est une transformation du premier, serait comme une « seconde naïveté ». Dans votre lecture de Marc Aurèle, y a-t-il cette même dualité, du quotidien à dépasser et du quotidien à atteindre ?

9Oui. Cela correspond d’ailleurs tout à fait à un questionnement personnel. J’avais pensé, à la fin de Qu’est-ce que la philosophie antique ?, à définir la philosophie comme la transfiguration du quotidien. Vous avez parfaitement raison de demander quelle est la situation de ce quotidien, c’est-à-dire si le philosophe doit s’arracher au quotidien ou au contraire le transfigurer. Il y a bien un arrachement au quotidien. Chez Marc Aurèle, par exemple, on trouve cet effort pour éviter d’avoir les représentations ou les jugements qui sont habituels dans la vie quotidienne. À un homme qui est en admiration devant les mets que l’on mange à table, il répond que tout ça n’est rien de plus que du cadavre de poisson ou d’animal. Devant sa propre pourpre, il se dit que c’est du sang d’un animal dont l’étoffe est imbibée. Et, en ce qui concerne les plaisirs sexuels, que l’on considère dans le quotidien comme quelque chose d’extraordinaire, il dit que c’est un frottement de ventres, et voilà... Il produit des définitions qui replacent les réalités quotidiennes dans le monde, ou le cosmos ; il donne des définitions physiques de ces réalités. Comme vous le disiez à propos de Stanley Cavell, il y a un arrachement au quotidien, dans la mesure où ce quotidien consiste en des jugements ou des comportements dans lesquels le moi véritable ne s’engage pas, mais est dominé par les habitudes et les préjugés.

10Bien que la philosophie soit un arrachement à ce quotidien, elle reste cependant inséparable de ce quotidien. J’ai toujours aimé ce passage de Plutarque dans son traité Si la politique est l’affaire des vieillards. Il y parle de Socrate en disant qu’il n’a pas été philosophe pour la raison qu’il enseignait sur une estrade et qu’il développait des thèses, mais qu’il l’a été en plaisantant, en buvant, en faisant la guerre, en allant à l’agora et, surtout, en buvant la ciguë. Socrate a ainsi montré qu’en tout temps, quoi qu’il nous arrive ou quoi que nous fassions, la vie quotidienne est inséparable de la possibilité de philosopher. Je pense que cela correspond assez aux conceptions de Cavell : il n’y a pas de séparation entre le quotidien et la philosophie. La philosophie n’est pas une activité réservée à un contemplatif restant dans son cabinet de travail et qui cesserait dès qu’il en sort, ou dès qu’il sort de son cours, mais il s’agit plutôt d’une activité qui est absolument quotidienne.

11Vous avez remarqué, toujours à propos de Marc Aurèle, que l’exercice spirituel est aussi exercice de langage. Et vous vous êtes toujours intéressé à ces questions de langage. Vous parlez à propos d’Épictète et de Marc Aurèle d’ « exercices d’écriture toujours renouvelés, toujours repris ». Quel est le rôle de l’écriture et du langage dans la transformation de soi opérée par l’éthique ?

12Il y a deux sortes de discours. Les stoïciens le disaient, mais c’est une question de bon sens. Il y a un discours extérieur, c’est-à-dire, par exemple, le discours que le philosophe prononce ou écrit. Et il y a un discours intérieur. Le discours extérieur joue un rôle important, au sens où selon moi la philosophie a toujours deux pôles. Dans la perspective de l’éthique, même au sens large, le discours extérieur se ramène à des formules reçues, au moins pour des gens comme Marc Aurèle et Épictète. Pour trouver un exemple de discours très simple, il suffit de se rappeler un point essentiel pour les stoïciens : il n’y a de bien que le bien moral et il n’y a de mal que le mal moral. Une formule comme cela, on l’enseigne dans les cours de philosophie. Une fois qu’elle est reçue, il faut cependant la réaliser et l’appliquer. C’est là qu’intervient le discours intérieur. Il s’agit d’intérioriser ou d’assimiler l’enseignement. Pour y arriver, il ne suffit pas de se rappeler qu’il n’y a de bien que le bien moral et de mal que le mal moral, mais il s’agit vraiment que cette formule devienne attractive, qu’elle vous décide à vous dire, par exemple : « Je suis malade, je souffre, mais ce n’est rien à côté du mal moral, ce n’est pas un mal par rapport au mal moral. »

13Mais toutes sortes de facteurs, par exemple imaginatifs ou affectifs, doivent intervenir pour permettre cette application. Ce problème m’a intéressé pendant toute mon existence. Durant la période où j’ai reçu mon éducation chrétienne et où je fréquentais le milieu chrétien, j’ai lu la Grammaire de l’assentiment du cardinal Newman [5][5]An Essay in Aid of a Grammar of Assent, 1870., qui était un auteur qu’on ne lisait pas tellement encore à l’époque. Newman pose une distinction intéressante entre l’assentiment notionnel et l’assentiment réel. Il a bien vu que tous les assentiments notionnels du monde n’arriveront jamais à susciter la croyance du chrétien s’il ne donne, aussi, un assentiment réel (au sens anglais du verbe « réaliser », qui est très fort). Dans la perspective de l’éthique, le discours intérieur, surtout quand il « réalise », ou quand il « est réalisé », est donc extrêmement important.

14Ce qui ressort de votre conception de l’éthique, c’est qu’elle est moins théorique que pratique, et « thérapeutique ». Cette thérapeutique constitue chez vous un fil directeur, depuis le stoïcisme jusqu’à Wittgenstein. C’est peut-être ce qui explique que très tôt vous vous soyez intéressé à Wittgenstein. Vous avez été, je crois, le premier à publier un article sur ce philosophe en France, dans la revue Critique en 1959. Vous vous êtes d’abord intéressé au Tractatus logico-philosophicus, ouvrage particulièrement difficile, qui se clôt sur un silence.

15Il faut dire que cette fin du Tractatus est extrêmement énigmatique. On comprend assez bien, je crois, que Wittgenstein ait cherché à conduire le lecteur à la constatation que toutes ses propositions étaient des non-sens (c’est peut-être avant tout ce qu’il veut faire avec le Tractatus). Même si c’est compréhensible, on se demande quand même pourquoi il faut se taire. Je n’ai pas du tout la prétention d’élucider ce problème. D’ailleurs, on n’ose plus parler de Wittgenstein après ce qu’en a dit Jacques Bouveresse. Son livre, La rime et la raison[6][6]Wittgenstein : La rime et la raison, science, éthique et…, est un véritable chef-d’œuvre que j’admire beaucoup. Je n’ai pas la prétention de faire mieux. Je ne vais donc me contenter de ne faire remarquer que de petites choses.

16Au fond, ce silence peut avoir plusieurs sens. Il peut prendre un sens dans la perspective d’une lettre à L. von Ficker de 1919. Wittgenstein y écrit qu’il y a deux choses dans le Tractatus : ce qu’il a dit et ce qu’il n’a pas dit, et ajoute que ce qu’il n’a pas dit est le plus important, c’est-à-dire : « Mon œuvre est surtout ce que je n’ai pas écrit. » Or, justement, il dit que ce qu’il n’a pas écrit est la partie éthique. On pourrait alors parler d’une éthique silencieuse. En fait, j’ai toujours eu tendance à comprendre qu’à la fin du Tractatus, Wittgenstein considère que son lecteur en a suffisamment appris pour quitter la philosophie et entrer dans la sagesse : la sagesse étant silencieuse.

17Cela peut avoir aussi d’autres sens, parce que, comme il ne dit rien, on peut en imaginer. Ainsi, ce silence peut avoir un sens sceptique selon l’acception ancienne du terme. C’est-à-dire qu’il s’agirait d’une attitude sceptique qui consisterait à vivre comme tout le monde tout en ayant un détachement total intérieur, qui implique le refus de tout jugement de valeur. Cela représente une forme de sagesse.

18Ou alors, Wittgenstein dit que l’on peut avoir une juste vision du monde. Gottfried Gabriel [7][7]Gottfried Gabriel, « La logique comme littérature », Le Nouveau… pense que cette juste vision est au fond la vision du monde comme tout. Cette idée peut signifier un rapport au monde naïf, comme le dirait Cavell. Cette idée renvoie aussi à Bergson, et à sa formule : « La philosophie n’est pas construction de systèmes, mais la résolution une fois prise de regarder naïvement en soi et autour de soi. » Ce silence peut donc être tout simplement cela : une naïveté qui est en fait le résultat d’un détachement très compliqué.

19Mais je trouve qu’il y a aussi dans cette sagesse silencieuse un acte de foi assez fort, que l’on trouve déjà chez Socrate dans la mesure où l’homme, livré au langage quotidien et à lui-même, est capable de désirer le bien, et donc d’avoir une vie morale « juste », comme dit Wittgenstein. Au plan personnel, je n’admets pas tellement cette attitude silencieuse, parce que je pense que la philosophie ne doit pas s’arrêter comme cela après un livre. Il n’y a pas de fin de la philosophie, et cette dernière oscille toujours entre ces deux pôles : le discours et la décision concernant le mode de vie.

20Wittgenstein lui-même est revenu à la philosophie après le Tractatus. Tout cela pose la question du rapport entre cette sagesse pratique et la philosophie même. Dans le Tractatus, Wittgenstein prend position contre l’existence même de quelque chose comme la philosophie morale, puisque pour lui la philosophie n’est pas une théorie, un corps de doctrines, mais une activité de clarification de nos pensées. L’éthique serait-elle, pour vous, plus une activité, une manière de vivre, qu’un ensemble de propositions théoriques ?

21Je vais répondre oui, et ensuite oui et non. D’abord oui, parce qu’en réfléchissant sur ces pratiques, ou plutôt après avoir écrit mon article intitulé « Exercices spirituels », je me suis rendu compte que j’avais voulu d’abord parler de l’Antiquité. C’était mon devoir, puisqu’on me demandait d’écrire l’article liminaire de la Ve section de l’EPHE, et cet article devait être en rapport avec mes travaux. Donc, c’est sûr, j’ai voulu d’abord parler de l’Antiquité. Mais au fur et à mesure que j’en ai parlé, je me suis hasardé à sortir de la perspective de l’Antiquité. Je me suis rendu compte que j’avais essayé de proposer une attitude philosophique qui soit indépendante, d’abord, de toute philosophie particulière et, ensuite, de toute religion. Quelque chose qui se justifie par soi-même. Au fond, je me suis rendu compte que ce que j’appelle exercice spirituel peut être aussi indépendant de toute théorie. Je veux dire par là que si on le pratique, on transforme sa vie sans que l’on ait besoin de dogmes très précis. Prenons un exemple (c’est peut-être le seul, mais il me semble très important) : « Vivre dans le présent. » Si je me dis que le passé n’est plus là, que l’avenir n’est pas encore là, je pense qu’il y a une seule chose dans laquelle je peux agir, c’est le présent. Cette constatation entraîne beaucoup de choses. Par exemple, je peux prendre conscience de la valeur infinie du présent en pensant aussi à la mort. Tout cela est indépendant de toute théorie particulière. En prenant conscience de la valeur du présent, je peux même me dire que j’ai non seulement en face de moi mon action présente, mais aussi la présence de tout l’univers, c’est-à-dire que le monde entier m’appartient. C’est ainsi que toutes sortes de choses peuvent être impliquées dans une petite décision.

22Voilà pour le oui. Mais je peux aussi répondre oui et non, car si on supprime toute référence dogmatique et théorique, l’individu est complètement livré à lui-même. Même quand il y a des normes sociales (ou des préjugés sociaux), il n’arrive pas à se décider, tellement les situations sont complexes. Par conséquent, je pense malgré tout que dans une certaine mesure il faut connaître des modèles de vie ou, en tout cas, des modèles humains pour s’orienter. Je réhabiliterais une attitude qui est très mal vue depuis toujours : l’éclectisme. J’ai toujours admiré Cicéron [8][8]Tusculanes, V, 11, 33. vantant la liberté et l’indépendance d’esprit des académiciens (académiciens, en tant qu’héritiers de l’Académie platonicienne, mais avec une tendance probabiliste). Pour prendre leurs décisions, ils cherchaient ce qui est le plus vraisemblable rationnellement. Et pour chercher ce qu’il y avait de plus vraisemblable rationnellement, ils prenaient conseil, pour ainsi dire, soit de l’attitude stoïcienne, soit de l’attitude épicurienne, soit de l’attitude platonicienne. Suivant les circonstances, ils se décidaient d’une manière libre et personnelle.

23Nietzsche aussi dit, de façon très intéressante, qu’il ne faut pas avoir peur de prendre une recette stoïcienne et, suivant les besoins de la vie, ensuite une recette épicurienne. Ce qui ne signifie pas non plus qu’il n’y a que le stoïcisme et l’épicurisme comme attitude possible, mais aussi l’attitude platonicienne. Après tout, certains peuvent trouver leur voie dans le bouddhisme, ou dans l’attitude sceptique, ou alors dans l’existentialisme puisque c’était quand même un style de vie. Le cas du marxisme est plus compliqué, mais, au fond, c’était aussi un modèle et il y a des gens qui ont eu des vies exemplaires en le suivant.

24Cet éclectisme, cette recherche de modèles ne se restreignent alors pas à la théorie morale. Ils impliquent un recours à la vie, à l’observation d’autrui, mais aussi de figures que l’on trouve dans la littérature, ou au cinéma. L’éthique pourrait-elle se trouver parfois ailleurs que dans la philosophie, dans l’examen de ces modèles-là ? Je sais combien certains livres ont compté pour vous : vous avez dit un jour que des livres vous ont réellement imprégné, comme si les personnages faisaient partie de vous. Je crois que chacun de nous a eu cette expérience, et qu’elle a à voir avec l’éthique.

25Oui, j’ai parlé de cela à propos de Montaigne, Wittgenstein, Rilke, Goethe. Finalement, ils étaient tous à leur manière des philosophes. Mais on pourrait aussi le dire de quelqu’un de contemporain et plus populaire, comme David Lodge. Beaucoup de ses romans posent réellement des problèmes philosophiques, ou religieux, ou en général des problèmes de comportement. Et il y a, dans le roman, quelque chose que le philosophe ne pourra jamais produire : la représentation d’une situation dans tout son déroulement. Ça ne signifie pas que quand on a une décision à prendre il faut lire un roman de Lodge, par exemple ; mais que, sans être dans l’urgence, on peut apprendre énormément dans des romans qui ont une grande lucidité vis-à-vis de ce qui se passe dans la vie. L’inverse est malheureusement vrai aussi. À l’époque de la guerre, j’ai lu les romans de Charles Morgan, Fontaine et Sparkenbrook, et ça m’a fait beaucoup de mal ! Dans ces romans, il s’agissait toujours un peu de la même situation, d’un homme très cultivé et plutôt platonicien, donnant une grande valeur à la contemplation et à l’art, et qui utilise une femme comme pure source d’inspiration. Au fond cela m’a donné une conception erronée de l’amour – je veux dire de l’amour humain, pas de l’amour plotinien – parce que c’était très séduisant à cause de ce vernis de platonisme, avec la présence dans ces romans d’une triade qui assure l’unité de l’esprit : l’art, l’amour, la mort. Je crois que ce pseudo-platonisme est assez dangereux.

26Mais vous ne m’avez pas chargé de parler de mes mauvaises lectures. Je crois qu’il faut parfois se méfier du mélange de la littérature et de la philosophie. Par exemple, Lawrence Durrell dans l’admirable Quatuor d’Alexandrie. Là je crois que ce n’est pas tellement dangereux, mais il y a des passages de philosophie absolument incompréhensibles qui alourdissent le roman. Donc le roman peut aider seulement s’il décrit un effort de perfectionnisme, par exemple, par ce qu’il montre directement.

27Mais alors ce que nous retirons de la lecture n’est pas seulement un modèle à suivre, une leçon qui va nous dire comment faire en telles circonstances. Faudrait-il alors différencier une éthique normative, prescriptive, pour employer le jargon actuel de la philosophie morale, disons une éthique de l’obligation, de la loi morale kantienne, et une éthique de la description, mais aussi, comme vous semblez le dire, de la transformation ?

28À propos de l’éthique kantienne, qui est bien au cœur du problème, je serai quand même plus nuancé. J’ai tendance, peut-être d’une manière erronée, à interpréter Kant d’une manière moins rigide qu’on ne le fait d’habitude. J’ai cité très souvent la formule de Kant : agis de telle manière que la maxime de ton action, c’est-à-dire ce qui dirige ton action, puisse être une loi universelle de la nature. Évidemment, la formule n’est pas très alléchante aujourd’hui, mais ce que j’y vois, c’est justement la volonté de l’universalité. L’un des secrets de la concentration sur le moment présent, qui est aussi un « exercice spirituel », c’est la volonté de se mettre dans une perspective universelle. Premièrement, c’est essayer de se mettre à la place de l’autre et puis appliquer, tout simplement, cette fameuse règle : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît. C’est un principe qui n’est fondé sur aucune philosophie, qui est lié à l’expérience humaine. Et en fait la formule de Kant correspond aussi à cette idée de passer d’un moi inférieur, égoïste, partial, qui ne voit que son intérêt, à un moi supérieur, qui justement découvre qu’il n’est pas tout seul au monde, mais qu’il y a le monde, il y a l’humanité et il y a les autres hommes, il y a les gens que l’on aime, etc. Au fond, le vieux Kant, je l’excuse beaucoup à cause de cette formulation : elle est évidemment tout à fait kantienne, au sens de la volonté systématique de formule des lois, mais au fond c’est une loi que l’on se donne à soi-même, et il y tient beaucoup. C’est une loi qui n’est pas imposée de l’extérieur, mais qui vient de l’intérieur. Et qui a l’avantage aussi de ne supposer aucun dogme. Donc je ferais une réhabilitation de Kant.

29Vous nous proposez un Kant perfectionniste au lieu du Kant moraliste qui a cours aujourd’hui, c’est assez original !

30Une dernière question. À la fin de sa vie, Michel Foucault s’est intéressé de près aux techniques de soi, aux pratiques de soi, sous l’influence de votre idée d’exercice spirituel : vous êtes très proches sur ce point, et la plupart des philosophes contemporains ne parlent pas des pratiques de soi, mais plutôt des théories du soi. Vous avez, par contre, critiqué l’idée de Foucault d’une esthétique de l’existence. Comment situeriez-vous vos positions respectives sur l’éthique ?

31Foucault m’a dit un jour qu’il avait été influencé aussi par mon premier article, que j’ai écrit sur la notion de conversion, où je distinguais deux formes de conversion : l’épistrophé, qui était retour à soi, et la métanoia, qui était transformation de soi. De ce point de vue, il y a une proximité évidente entre nous. Mais peut-être y aurait-il une différence : en ce sens que Foucault a plutôt centré son idée des pratiques de soi sur une certaine attitude de l’individu, qu’il a appelée l’esthétique de l’existence et qui consiste en définitive à faire que son existence soit belle. Et je reproche donc un peu à Foucault ce que j’ai appelé son « dandysme ». Les grands hommes de Foucault sont souvent des dandys, comme Baudelaire – des gens qui ont cherché d’abord à avoir une belle existence.

32Au contraire, j’aurais plutôt tendance à être moins entièrement « éthique », et plus sensible à la notion que j’ai étudiée à travers l’Antiquité, depuis le Timée jusqu’à la fin de l’Antiquité, de la physique comme exercice spirituel. Je suis plus intéressé par l’aspect cosmique de la philosophie – peut-être à cause des expériences particulières que j’ai eues, comme celle d’un « sentiment océanique ». Je souhaite donc que le philosophe se situe plus dans la perspective de l’univers, ou de l’humanité dans sa totalité, ou de l’humanité comme autre.

Notes

  • [1]
    Gallimard, « Folio-Essais », 1995.
  • [2]
    Le Livre de Poche, 2000.
  • [3]
    Fayard, 1991.
  • [4]
    Une nouvelle Amérique encore inapprochable. De Wittgenstein à Emerson, L’Éclat, 1991.
  • [5]
    An Essay in Aid of a Grammar of Assent, 1870.
  • [6]
    Wittgenstein : La rime et la raison, science, éthique et esthétique, Minuit, 1973.
  • [7]
    Gottfried Gabriel, « La logique comme littérature », Le Nouveau Commerce, Cahiers 82/83, 1992, p. 76.
  • [8]
    Tusculanes, V, 11, 33.
 
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/02/2008
https://doi.org/10.3917/cite.005.0127

 

Lors d’un discours prononcé le 9 juillet au 2e Sommet mondial sur la production et l’industrialisation à Ekaterinbourg, en Russie, le président Poutine a présenté une brillante intervention sur l’éthique anti-croissance – et anti-humaine – sans vision qui caractérise l’ordre mondial néolibéral, faisant de la prépondérance pour la fusion nucléaire une priorité nationale russe.

S’adressant à 2 500 représentants des secteurs public et privé, le président Poutine a exposé ce paradoxe du besoin de développement de l’humanité qui s’est souvent fait au détriment de la santé de la biosphère :

« La manière de combiner le développement à long terme et l’accroissement de la production, tout en préservant la nature, et un niveau de vie élevé n’est pas encore claire. »

S’attaquant aux technocrates anti-croissance qui font la promotion d’une halte du progrès et d’une diminution de la population mondiale, Poutine a déclaré :

« Il s’agit d’appels à renoncer au progrès qui permettront au mieux de perpétuer la situation et de créer un bien-être local pour quelques privilégiés. En même temps, des millions de personnes devront se contenter de ce qu’elles ont aujourd’hui – ou plutôt, de ce qu’elles n’ont pas aujourd’hui : l’accès à l’eau potable, à la nourriture, à l’éducation et à d’autres éléments fondamentaux de civilisation. »

 
 

Prenant ses distances avec cette vision cynique du monde, Poutine a ajouté :

« Il est impossible et vain d’essayer d’arrêter le progrès humain. La question est la suivante : sur quelle base peut concrètement s’appuyer ce progrès pour atteindre les objectifs de développement du millénaire fixés par les Nations unies ? »

Répondant à sa propre question, il a exposé le rôle important de la fusion nucléaire comme fondement d’un accord entre le domaine de la nature – la biosphère – et le domaine de la raison créatrice – la technosphère :

« Des solutions scientifiques, d’ingénierie et de fabrication extrêmement efficaces nous aideront à établir un équilibre entre la biosphère et la technosphère. […] L’énergie produite par la fusion nucléaire, qui est en fait semblable à la façon dont la chaleur et la lumière sont produites dans notre étoile, le Soleil, est un exemple de ces technologies calquées sur la nature. »

Poutine a décrit le rôle moteur de l’Institut Kourtchatov, qui a déjà lancé un projet de réacteur hybride fusion-fission qui sera opérationnel d’ici 2020, ainsi que son rôle dans la recherche avancée : il constituera une force motrice pour le programme ITER – International Thermonuclear Experimental Reactor – en France qui devrait créer son premier plasma d’ici 2025.

Le retour d’un paradigme oublié

Il y a bien longtemps, des discours comme celui de Poutine étaient monnaie courante en Occident alors que le progrès scientifique et technologique était reconnu comme fondation existentielle de la civilisation.

Mais ça, c’était avant que la « nouvelle morale » ne fût créée, dans le sillage de la contre-culture sex, drugs & rock’n roll de 1968. Le « vieux paradigme obsolète de la cellule famille fondatrice », que Woodstock cherchait à remplacer, reconnaissait la simple vérité que « puisque nous serons tous un jour morts, à quoi bon vivre si nous n’avons rien laissé de mieux à nos enfants et à ceux qui ne sont pas encore nés ? » C’est ce fondement de la foi dans le progrès scientifique et technologique qui motiva le combat de l’humanité contre le fascisme pendant la Seconde Guerre mondiale et le dépassement de ses limites à travers l’exploration de l’espace et des secrets de l’atome.

Lewis Strauss, président de la Commission de l’énergie atomique, a exprimé cette éthique avec brio en 1958 :

« J’espère vivre assez longtemps pour voir la force naturelle qui alimente la bombe à hydrogène domestiquée à des fins pacifiques. Une percée pourrait advenir demain comme dans une décennie. De nos laboratoires peut venir une découverte aussi importante que la domestication du feu par Prométhée. »

Pourquoi ne sommes-nous pas encore parvenus à la fusion ?

Il reste cependant une question cruciale : si les hommes d’État et les responsables politiques les plus importants, pendant les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, croyaient si fermement au pouvoir de la fusion, pourquoi n’avons-nous pas atteint ces nobles objectifs fixés comme objectifs nationaux dans les années 1980 ou même avant ?

La façon la plus simple d’y répondre, c’est que les malthusiens ont gagné.

Les années 70 ont vu l’Occident subir un subtil coup d’État éliminant tous les dirigeants nationalistes engagés à protéger leurs populations contre le renouveau d’une oligarchie financière qui avait échoué encore récemment à atteindre la domination mondiale avec Hitler et Mussolini. Après que le dernier bastion de résistance à ce coup d’État eût été anéanti avec les assassinats de Bobby Kennedy et Martin Luther King en 1968, des organisations non gouvernementales ont été rapidement formées pour instaurer une nouvelle éthique sous la bannière du 1001 Club, du Club de Rome et du Fonds mondial pour la nature (WWF). Ces organisations étaient composées d’anciens eugénistes et impérialistes comme le prince Bernhard des Pays-Bas, fondateur du 1001 Nature Trust et du Bilderberg Group, son ami le prince Philip Mountbatten et sir Julian Huxley. Les trois oligarques furent d’ailleurs les cofondateurs du WWF.

Ces groupes financèrent une nouvelle « science des limites » afin de promouvoir l’idée que la plus grande menace de l’humanité était l’humanité elle-même, plutôt que la rareté, la guerre, la famine ou tout autre sous-produit de l’impérialisme, comme on l’avait cru auparavant. Le prince Philip incarnait explicitement cette éthique élitiste lorsqu’il déclara en 1980 :

« La croissance de la population humaine est probablement la plus grave menace à long terme pour notre survie. Nous sommes confrontés à une catastrophe majeure si elle n’est pas maîtrisée. […] Nous n’avons pas d’alternative. »

Un des premiers malthusiens à avoir pris le contrôle de l’élaboration des politiques aux États-Unis pendant cette période est Henry Kissinger, qui détourna les États-Unis d’une politique de soutien au désir de progrès industriel des anciennes colonies et les engagea dans une politique de « contrôle de la population » en vertu de son Rapport NSSM 200 de 1974 qui affirmait :

« L’économie américaine aura besoin de quantités importantes et croissantes de minéraux provenant de l’étranger, en particulier de pays moins développés. Ce fait augmente l’intérêt des USA. pour la stabilité politique, économique et sociale des pays fournisseurs. [Par conséquent,] là où une diminution des pressions démographiques par une diminution des taux de natalité peut accroître les perspectives d’une telle stabilité, une politique démographique devient pertinente pour l’approvisionnement en ressources et pour les intérêts économiques des États-Unis. […] Bien que la pression démographique ne soit évidemment pas le seul facteur en cause, ces types de mécontentements sont beaucoup moins probables dans des conditions de croissance démographique lente ou nulle. »

Kissinger fut rejoint par un autre malthusien nommé George Bush Sr., qui était alors membre du Congrès et présidait une certaine Task Force on Earth, Resources and Population (Groupe de réflexion sur la Terre, les ressources et la population). Bush déclara le 8 juillet 1970 :

« Il est presque évident en soi que plus la population humaine est nombreuse, plus la demande de ressources naturelles augmente. […] La question primordiale est celle d’une population humaine optimale. Combien y a-t-il de personnes surnuméraires par rapport aux ressources disponibles ? Beaucoup croient que nos problèmes environnementaux actuels indiquent que le niveau optimal a été dépassé. »

Alors que Sir Kissinger et Sir Bush, faits chevaliers respectivement en 1995 et 1993, reprogrammaient l’Amérique pour une politique étrangère agressive envers la croissance des pays du tiers monde, une politique de désindustrialisation était en cours en Amérique même, puisque le secteur de la machine-outil industrielle et le système agro-industriel de petite et moyenne dimension étaient en cours de démantèlement, en prévision d’une ère de mondialisation néo-libérale. Afin de s’assurer que la nouvelle éthique consistant à « s’adapter aux limites » plutôt que de tenter de les dépasser grâce à de nouvelles découvertes était maintenue, des programmes comme le programme spatial Apollo furent annulés pour « raisons budgétaires ».

Peu de temps après, il y eut un affaiblissement délibéré des ambitieux programmes de fusion nucléaire qui avaient été lancés au cours des années 1950 et dont le budget est passé de 114 millions de dollars en 1958 à 140 millions de dollars en 1968. Le budget ne cessait d’augmenter en raison des records réalisés par le laboratoire de physique des plasmas de Princeton qui, en 1978, avait crevé le plafond des 44 millions de degrés nécessaires pour initier la fusion et avait même battu les records internationaux en fabriquant un plasma de 200 millions de degrés en 1986. En collaboration avec la Fusion Energy Foundation, une organisation créée par l’économiste américain Lyndon Larouche, le député démocrate Mike McCormack poussa l’adoption d’un projet de loi à la Chambre et au Sénat, qui faisait de la fusion une priorité nationale pour les États-Unis en 1979.

Plutôt que de financer la fusion et d’encourager la construction de nouveaux concepts et des prototypes absolument nécessaires à cette transformation de la société, c’est le contraire qui se produisit : un sous-financement systématique, et l’effondrement de la vision mena à une démoralisation des scientifiques nucléaires qui ne pouvaient plus réaliser leurs expériences. Au moment de quitter son poste de Directeur de la fusion du Département de l’énergie des États-Unis pour protester contre le sabotage, Ed Kintner déclara :

« [Ceci]… laissait le programme de fusion sans épine dorsale stratégique : il s’agit [dorénavant] d’un ensemble de projets et d’activités individuels sans objectif ou calendrier défini. […] Le plan visant à accroître la participation de l’industrie dans le développement de la fusion est reporté indéfiniment, et les bénéfices industriels et économiques des retombées de la haute technologie, certainement le sous-produit de plus en plus important d’un programme de technologie de fusion accéléré, seront perdus. »

 

Révélateur de la philosophie malhonnête utilisée pour justifier le rejet de la recherche sur la fusion aux États-Unis, l’un des pères du regain néo-marxiste, Paul Ehrlich, auteur en 1968 de La Bombe PThe Population Bomb –, affirma dans une interview de 1989 que fournir une énergie bon marché et abondante à l’humanité était comme « donner une mitrailleuse à un enfant idiot ».

Un disciple et coauteur d’Ehrlich, le biologiste John Holdren, devenu « tsar des sciences » sous Barak Obama écrivait en 1969 :

« La décision de contrôler la population sera contestée par des économistes et des hommes d’affaires soucieux de croissance, par des hommes d’État nationalistes, par des chefs religieux zélés ainsi que par les myopes et bien nourris de toute nature. Il appartient donc à tous ceux qui perçoivent les limites de la technologie et la fragilité de l’équilibre environnemental de se faire entendre par-dessus ce refrain creux et optimiste, c’est-à-dire convaincre la société et ses dirigeants qu’il n’y a pas d’autre solution que l’arrêt de notre croissance démographique irresponsable, exigeante et consommatrice. »

La mort imminente du malthusianisme

Le président Poutine a récemment fait remarquer, lors d’un entretien du 27 juin avec le Financial Times, que l’ordre néolibéral qui a défini l’Occident au cours des dernières décennies est dorénavant obsolète. Avec son fort soutien à la fusion nucléaire et un retour à une politique de croissance industrielle mondiale aux côtés de l’initiative chinoise de la nouvelle route de la soie, le président Poutine a clairement identifié la vision néomalthusienne du monde comme étant imbriquée dans le tissu du libéralisme occidental. Tout comme ce libéralisme nie les vérités objectives fondées sur des principes en faveur de l’opinion populaire, le néomalthusianisme ne peut prospérer que lorsqu’un « consensus » pessimiste tente de cacher à ses victimes la vérité suivante : la capacité naturelle de l’humanité à faire en permanence des découvertes volontaires et à les traduire en nouvelles technologies qui amènent notre espèce dans des états de potentiel – matériel, moral et cognitif – toujours accrus.

Alors que l’animal malthusien croit que l’humanité a pour seule perspective de s’adapter à la rareté dans le cadre d’un système fermé de ressources fixes administrées par des élites privilégiées, des humanistes comme Poutine et Xi Jinping admettent que la nature de l’humanité ne se trouve pas dans la chair, mais dans les pouvoirs de l’esprit. Ces pouvoirs nous désignent comme une espèce unique, capable de faire des découvertes dans un univers de création permanente qui peut être caractérisée de la même manière que Beethoven décrivait sa musique : aussi rigoureuse que libre.

Cette affirmation toute simple reflète une vérité puissante que les libéraux et les malthusiens ne peuvent supporter : le pouvoir naturel du changement créateur dans l’univers, dévoilé par le pouvoir de la raison imaginative, permet la coexistence du cadre et de la liberté à la seule condition que nous harmonisions notre volonté et notre raison avec l’amour de la vérité et de nos semblables.

 

Note du traducteur

C’est à une inversion de paradigme et une redistribution des concepts auquel Matthew Ehret nous invite. Le malthusianisme sous la forme d’une police écologique est dorénavant intégré à la pensée néolibérale - et nous rappelons que le terme anglais liberal peut aussi se traduire par progressiste. Par quel mystère le progressisme a-t-il pu devenir malthusien ? Pour expliciter cet apparent paradoxe sous un autre angle, voir cette vidéo : à partir de 51’30, le situationniste Francis Cousin présente l’écologie comme une « névrose capitaliste » développée pour que le « circuit de la servitude continue à fonctionner ».

 Traduit par Stünzi, relu par Hervé pour le Saker francophone

 

 

« Les smartphones, les objets connectés, que la 5G va permettre de centupler, sont autant d’espions. »

« Les smartphones, les objets connectés, que la 5G va permettre de centupler,

sont autant d’espions. » INGRAM / PHOTONONSTOP

>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

 

 

 

 

>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

 

SÉRIE (6/7) - Figure respectée du milieu intellectuel parisien, l’écrivain publie en 1991 un essai iconoclaste dans lequel il dynamite les idoles contemporaines, les faux rebelles, le politiquement correct et la bien-pensance institutionnelle. Ses anciens amis ne le lui pardonneront jamais.

«L’Empire du bien» est réédité en poche chez Perrin, «Tempus». En librairie le 29 août.
«L’Empire du bien» est réédité en poche chez Perrin, «Tempus». En librairie le 29 août. - Crédits photo : ,

 

Nous sommes à l’automne 1991, deux ans après que la chute du mur de Berlin a supposément jeté les bases d’un monde pacifié par la démocratie et le marché, au lendemain de la première guerre du Bien, menée dans le Golfe par les Américains et leurs alliés dans le but explicite de faire le bonheur des populations bombardées.

» LIRE AUSSI - Mathieu Laine: «L’État nounou ou le sempiternel retour à l’empire du Bien de Philippe Muray»

La Fête de la musique a presque dix ans, le néoféminisme et sa passion persécutoire pointent leur nez, déjà l’antiracisme punitif accuse tous azimuts. L’avant-garde artistique et culturelle est au pouvoir, sans que quiconque songe à lui signaler que l’ordre ancien qu’elle prétend abattre a disparu depuis longtemps. Chacun est prié d’approuver bruyamment ces manifestations éparses d’un nouveau monde promettant de congédier à jamais les horreurs d’Auschwitz et du chemin des Dames.

Le bien, ennemi du bien

Et voilà qu’un écrivain presque inconnu du grand public se met en tête de porter la mauvaise nouvelle. Le Mal a disparu de la circulation. Le Bien triomphe. Circulez, y a plus rien à combattre, l’Histoire est terminée. «Ce millénaire finit dans le miel. Le genre humain est en vacances», écrit ce prophète de malheur dans son essai L’Empire du bien, où il manie l’ironie cinglante comme une épée. Or, privé d’ennemi et majusculisé, ce Bien, qui est «ce qui reste de la Vertu quand la virulence du Vice a cessé de l’asticoter», est en réalité le pire ennemi du bien.

Sous couvert de cet imperium cordicole (de cordis, cœur), la civilisation moderne s’emploie à détruire tout ce que les Temps modernes avaient patiemment édifié, des cathédrales, vouées à accueillir des installations d’art contemporain, à l’individu autonome et souverain, dont la Révolution française aura été en même temps l’aurore et le crépuscule: délivré de ses chaînes catholiques et monarchiques, il en a créé de nouvelles et innombrables pour devenir cet être capricieux bardé de droits qui affirme sa singularité en faisant et plus encore en pensant comme tout le monde.

Le néohumain de Muray ressemble furieusement au dernier homme

«Point de berger, un seul troupeau», a écrit Nietzsche: le néohumain de Muray ressemble furieusement au dernier homme. Avide de jouissance à deux balles, il veut en finir avec les conflits, les divisions, les ratages et, comme rien n’est plus propice au ratage que la différence entre les hommes et les femmes, il entend l’effacer en attendant de pouvoir un jour criminaliser sa seule évocation.

Un malentendu consenti

Dans les cercles de l’ex-avant-garde qui, rassemblée sous l’étendard du parrain Philippe Sollers, fait la pluie et le beau temps dans La République des Lettres, Philippe Muray, toutefois, est loin d’être un inconnu. Ami du même Sollers, de Jacques Henric, de Catherine Millet - les fondateurs d’Art Press -, il a fréquenté, dans les années 1980, la petite bande de Tel Quel, haut lieu de fabrication de fumeuses théories littéraires après avoir été celui du soutien enthousiaste à la Révolution culturelle chinoise (ornière dans laquelle Muray n’est jamais tombé). Aux marges de la famille, il peut passer pour un de ses membres. Si un murmure flatteur a salué son XIXe Siècle à travers les âges (Denoël, 1984), c’est au prix d’un malentendu consenti, qui permettra, plus tard, d’accréditer la thèse d’un bon Muray progressiste et ensollersisé et d’un mauvais Muray dépeint en Raël des nouveaux réactionnaires.

» LIRE AUSSI - La République des lettres: au nom de l’esprit

Dans ce livre éblouissant, écrit en quelques mois d’exil sur un campus américain, Muray y avait déjà déclaré la guerre à son époque - donc à ses amis -, mais à fleurets encore vaguement mouchetés. Contre les prétentions de la modernité à incarner la Raison, il débusque le mariage clandestin qu’elle a contracté, dès l’origine, avec la pensée magique, se payant les illustres tourneurs de table comme Victor Hugo, Michelet ou George Sand. Tout en flinguant ce livre qui révèle le vilain secret de naissance du camp du Progrès, Bertrand Poirot-Delpech ne s’y trompe pas. «Le XIXe Siècle à travers les âges, écrit-il dans Le Monde(11 mai 1984), mériterait de faire un petit événement si le public était encore libre de sa curiosité.» Par la suite, Muray publiera chez Grasset son roman Postérité et un merveilleux essai, La Gloire de Rubens.

L’Empire du Bienest en quelque sorte sa lettre de rupture avec le milieu littéraire. À 46 ans, Muray quitte les grands éditeurs qui lui tendent les bras et les à-valoir pour aller prendre ses quartiers aux Belles Lettres, maison vénérable, savante et discrète, dirigée par Michel Desgranges. Les deux hommes sont amis depuis 1969. «Philippe finit par admettre ce qu’il savait et, sans éclats - trop bien élevé pour les criailleries rancunières - il se sépara des pipole germanopratins qui le haïssaient et le craignaient pour être l’écrivain qu’ils ne pouvaient être», écrira Desgranges après la mort de l’écrivain en mars 2006.

«Un écrivain s’est échappé»

Sans éclats, certes, mais non sans éclat. Jusque-là, Muray conspirait clandestinement contre son temps, ses lecteurs pouvaient faire comme s’ils n’avaient pas mesuré l’exécration qu’il lui portait. Avec L’Empire du bien, il brûle ses vaisseaux. Plus de détours par le passé, plus de compromis, fussent-ils dictés par l’amitié. Muray défie son temps en combat singulier et merde à celui qui lira. «Un écrivain s’est échappé», résumera Sébastien Lapaque près de trente ans plus tard, dans un beau numéro spécial de la Revue des deux mondes. Désormais, il fait des personnalités, comme disait Péguy, donnant des noms propres aux maux qu’il désosse avec une férocité jubilatoire. Le livre paraît dans la collection «Iconoclastes», dirigée par Alain Laurent et Pierre Lemieux, qui a alors déjà publié, entre autres, Je fume et alors?, de Jean-Jacques Brochier et La Peste verte dans laquelle Gérard Bramoullé s’en prend au «déferlement économaniaque». Muray est en bonne compagnie.

» LIRE AUSSI - Les romanciers partent en guerre contre «l’Empire du Bien»

On lui reproche de ne pas argumenter. De fait, il ne démontre pas, il montre, traçant des traits d’union entre des phénomènes disparates et révélant à ses lecteurs ce qui était sous leur nez mais qu’ils ne voyaient pas. «C’est comme un grand parc d’attractions qu’il faut visiter l’esprit du temps», annonce-t-il d’emblée. Au rythme haletant de son écriture, le lecteur parcourt toutes les diableries contemporaines qualifiées d’avancées. Fidèle au programme de son maître Balzac - le dévoilement de la comédie -, Muray met à nu les rouages orwelliens d’un mensonge qui nous fait appeler liberté la servitude, subversion le conformisme et homme le néohumain à roulettes qui peuple ce que nous nommons encore villes. Ce royaume du sucré fait preuve, observe Muray, d’une férocité implacable avec ses opposants, matés à coups de lois, de règlements et de néoprocès de Moscou. Visionnaire, voire prophétique, il annonce la délation généralisée, la mise au pas des singularités, la persécution encouragée qui vont naturellement de pair avec la victimocratie.

Certes, «L’Empire du Bien» ne cesse d’inventer de nouvelles lubies pour nous pourrir la vie, imposant partout son idéal de transparence et de vertu

Et, comme il reste son plus étincelant interprète, voilà ce qu’il note le 13 novembre 1991 dans son Journal, dont le tome III paraîtra cet automne *: «Dans l’après-midi, une fille brune, à la tête aussi frisée que sa chatte, vient m’interviewer pour une revue qui porte au front son propre principe d’annulation: Magazine sans nom. J’y vais à fond sur le fanatisme persécuteur américain, les monstruosités de l’outing, la guerre civile délirante menée par toutes les minorités les unes contre les autres, l’espionnage et la dénonciation de tous par tous, des fumeurs par les non-fumeurs, des pédés “cachés” par les pédés militants, des harceleurs sexuels ou des Womanizer par les féministes, la haine généralisée, déchaînée, autogestionnée, l’interdiction de n’importe quoi (en ce moment - au nom de la collectivité et du coût des accidents - l’obésité, la moto, l’avortement, les sports dangereux), l’envie du pénal partout crépitante comme un incendie, la Justice saisie sous n’importe quel prétexte, par les alcooliques contre des bars, par des veufs ou des veuves de fumeurs contre des marques de cigarettes, l’instauration du règne terrorisant des victimes, toutes les victimes de l’Histoire, réelles ou supposées, la victimocratie infernale, la machine infernale et galopante de la victimocratie, le fascisme effrayant de la political correctness, l’accusation à tout faire de racisme balancée par chacun contre chacun, etc, etc.»

Ses lecteurs le savent, la réalité réalise ses projections les plus foutraques, ses prédictions les plus outrées. Pourtant, elle ne le rattrape jamais. Certes, L’Empire du Bien ne cesse d’inventer de nouvelles lubies pour nous pourrir la vie, imposant partout son idéal de transparence et de vertu. Au moins Muray nous a-t-il laissé un arsenal pour le ridiculiser. Il voulait déconner plus haut que son époque. Pari tenu.

* «Les Belles Lettres», en librairie le 18 octobre.

» Suivez toutes les infos du Figaro culture sur Facebook et Twitter.
» Retrouvez notre rubrique littérature sur Le Figaro Store.

 

>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

 

Juste avant d’être arrêté et expulsé d’URSS, en février 1974, Alexandre Soljenitsyne lançait un vibrant appel à la résistance et au refus du mensonge. « Le premier pas du courage civique : refuser le mensonge », écrivait-il, dans ce qui était à la fois un testament politique pour ses compatriotes, qu’il était contraint de quitter, mais aussi un avertissement pour l’Occident qui l’accueillait. Car si Soljenitsyne avait principalement en vue le communisme en écrivant cela, il n’ignorait pas que le mensonge qui fait violence à l’homme peut prendre bien des formes, dont certaines peuvent sembler extrêmement attirantes, ce qui ne les rend que plus dangereuses.

 

Le mensonge communiste a été vaincu, tout au moins sur le plan géopolitique, en partie grâce au courage exceptionnel d’hommes comme Soljenitsyne. Mais d’autres mensonges continuent à prospérer en notre sein et à exercer leur influence délétère sur l’ensemble de la société.

 

Parmi ceux-ci le plus important, peut-être, par ses conséquences et par sa puissance de séduction est celui selon lequel la sexualité pourrait être « libérée ». Nous vivons en Occident sous l’empire de la « révolution sexuelle », formellement enclenchée dans les années 1960, qui promet à l’humanité une sexualité enfin délivrée de toutes les contraintes qui l’empoisonnaient jusqu’alors, un peu de la même manière que la révolution communiste promettait la fin de la lutte des classes et de l’éternelle exploitation de l’homme par l’homme.

 

La première étape du mensonge commence par mal décrire la réalité. C’est le cas lorsque nous parlons de « libération sexuelle ». Car ce faisant, nous parlons implicitement de la sexualité comme si celle-ci était une sorte d’objet, qui aurait été tenu enfermé jusqu’alors et qui serait aujourd’hui généreusement mis à la disposition de tous ceux qui voudraient en profiter. C’est-à-dire que nous considérons la sexualité comme séparable du reste de notre existence, et comme si nous pouvions en user selon notre seule volonté individuelle. Or c’est évidemment l’inverse qui est vrai. La manière dont nous ordonnons notre sexualité affecte l’ensemble de notre personnalité et, d’autre part, la sexualité est toujours un échange, une modalité des relations humaines (même le « plaisir solitaire » implique la mobilisation de fantasmes, et donc le recours à un « autre », fut-il imaginaire). La sexualité implique une dépendance dont il n’est jamais possible de se défaire : nous pouvons déplacer les contraintes, pas les éliminer.

 

Une manière plus adéquate de décrire ce que nous avons fait consisterait donc à dire que nous avons rendu la sexualité bon marché. La « libération sexuelle » a consisté, fondamentalement, à abaisser le « prix » de la sexualité. Car, même si cela nous choque, il existe bien, nécessairement, une sorte de marché de la sexualité, un marché qui met en relation des êtres humains cherchant à acquérir ce qui leur manque en cédant une partie de leurs ressources, comme pour n’importe quel bien et service. Plus exactement, il existe un marché de « l’accouplement », ce terme devant être entendu en son double sens de « rapport sexuel » et de « mise en couple ». Hommes et femmes s’y rencontrent depuis la nuit des temps pour tenter d’y satisfaire deux besoins, ou deux désirs puissants, liés mais distincts : un besoin sexuel et un besoin « conjugal » : aimer, être aimé, fonder une famille.

 

Sur ce marché de l’accouplement, « le sexe est peu coûteux lorsque les femmes attendent peu en échange et lorsque les hommes n’ont pas à fournir beaucoup de temps, d’attention, de ressources, de reconnaissance, ou de fidélité pour y accéder. »

 

Ce qui advient lorsque le « prix » de la sexualité baisse aussi drastiquement qu’il l’a fait en Occident depuis une cinquantaine d’années est le sujet du dernier livre du sociologue américain Mark Regnerus, qui s’intitule précisément Cheap sex et a pour sous-titre « la transformation des hommes, du mariage et de la monogamie ».

 

Comme presque tous les bons livres de sociologie, Cheap sex est à la fois captivant et relativement trivial, car il ne fait guère, en somme, que confirmer ce que tout homme (ou femme) raisonnablement intelligent, expérimenté, et dépourvu de préjugés sait déjà. A notre époque éclairée il faut souvent beaucoup de « science » pour prouver des choses apparemment simples. Mais, précisément, il est assez fascinant de voir la science sociale, avec ses enquêtes par échantillon, ses statistiques et ses analyses de régression, démolir méthodiquement certaines des illusions progressistes les plus chéries. Mark Regnerus s’y emploie avec calme, méthode, compétence, et armé de suffisamment de « preuves empiriques » pour annihiler toute contre-attaque venue du camp du « progrès ».

 

La première de ces illusions, et celle qui est à la base de la « révolution sexuelle », est que les hommes et les femmes sont fondamentalement identiques dans leur rapport à la sexualité et que seules, jusqu’alors, une « société patriarcale » et une « éducation répressive » avaient empêchées les femmes d’être des hommes comme les autres. La vérité, bien sûr, est assez différente. La vérité est que, comme j’ai entendu un jour une femme intelligente le dire : « les femmes sont moins portées que les hommes sur les plaisirs de la sexualité lorsqu’ils sont séparés du reste de l’existence. » Autrement dit, les femmes recherchent moins souvent que les hommes un accouplement qui ne soit pas aussi une mise en couple. La conséquence est que le marché de l’accouplement est, grosso modo, divisé en deux : d’un côté ceux qui recherchent simplement du sexe, et de l’autre ceux qui recherchent une « relation durable » ou disons, pour simplifier, le mariage. Ceux qui recherchent simplement du sexe sont en grande majorité des hommes, et ceux qui recherchent le mariage sont plus souvent des femmes. Bien entendu les femmes, ou en tout cas certaines d’entre elles, sont tout à fait capables d’apprécier et de rechercher des aventures sans lendemain, de même que les hommes ne recherchent pas simplement le plaisir sexuel, mais aussi à satisfaire un besoin de « conjugalité ». Mais ils ne le recherchent pas avec la même intensité et aux mêmes périodes de leur vie. La période des « aventures sans lendemain » est en général courte pour une femme, et elle est loin d’être systématique. Elle est en revanche très répandue chez les hommes et peut se prolonger fort tard dans l’existence. Sur le marché de la sexualité, ce sont donc essentiellement les hommes qui demandent du sexe et les femmes qui en offrent, en échange d’autre chose.

 

Traditionnellement, l’équilibre se faisait de la manière suivante : les hommes accédaient à la sexualité en donnant aux femmes qu’ils convoitaient des preuves concrètes « d’engagement ». Idéalement, le mariage était la preuve d’engagement qui permettait à un homme d’accéder au corps d’une femme. Bien entendu il s’agissait là d’une norme régulatrice, et non pas d’une réalité universelle : nombre d’accouplements, à tous les sens du terme, se produisaient hors du mariage. Il n’en reste pas moins que, pour un homme, il était très difficile d’accéder à une sexualité régulière, et sans s’exposer à la désapprobation sociale, sans être marié.

 

Cet arrangement traditionnel a volé en éclats, et ce qui l’a pulvérisé est d’abord une invention de la science moderne : la pilule contraceptive. Il n’est pas utile de développer davantage ce que la maitrise de sa fécondité peut changer dans la vie d’une femme. L’effet peut être globalement bénéfique ou négatif, selon la femme concernée. Tout le monde le comprend sans peine. Ce qui est moins souvent compris, en revanche, c’est que la pilule n’est pas seulement un comprimé que chaque femme serait libre de prendre ou pas : cette invention scientifique a aussi un aspect collectif et normatif. Avec la diffusion de la pilule, les mœurs et les représentations changent : le sexe est de plus en plus perçu comme « naturellement » infertile et les femmes, prises dans leur ensemble, ont de plus en plus de mal à dire « non » à un rapport sexuel.

 

Plus précisément, une femme a beaucoup plus de mal à dire « non » à un homme qui lui plait, c’est-à-dire à refuser de coucher avec lui sans des preuves d’engagement préalables. Elle a beaucoup plus de mal d’abord car elle-même, très souvent, peine à trouver des raisons persuasives de le faire : la sexualité n’est-elle pas censée être une agréable activité récréative, sans conséquences, et les hommes et les femmes ne sont-ils pas censés avoir des désirs identiques ? Le livre de Mark Regnerus comporte d’amples témoignages de cette confusion intellectuelle qui règne aujourd’hui chez la plupart des jeunes femmes et qui les empêche d’écouter cette petite voix qui leur dit au fond d’elle-même : « ne couche pas trop vite avec lui, sinon il ne s’intéressera plus à toi. » Et puis, d’autre part, car si une femme dit non à un homme qui lui plait, le risque est grand que celui-ci aille chercher ailleurs cette sexualité dont il a envie. Or il n’est que trop évident qu’il n’aura pas grand mal à trouver. En fait, pour qu’un homme reste malgré un « non » initial, il faudrait qu’il soit amoureux. Mais, contrairement à ce que suggère l’expression, tomber amoureux demande en général un certain temps. Il faut se fréquenter pour cela.

 

Autrement dit, la pilule n’abaisse pas seulement le « prix » de la sexualité pour les femmes qui la prennent, mais pour toutes les femmes, qu’elles le veuillent ou non. Du jour au lendemain, pour ainsi dire, les femmes découvrent que leur monnaie d’échange traditionnel avec les hommes s’est gravement dévaluée. Elles doivent accepter de « vendre » à bien meilleur marché, sous peine de rester seules ou de ne parvenir à se marier que bien plus tard qu’elles ne voudraient.

 

Deux autres « avancées » technologiques sont venues abaisser davantage encore le prix la sexualité (ou son coût, suivant le côté où on se place). D’une part la pornographie moderne, la pornographie hyper réaliste et produite à échelle industrielle grâce à tous les progrès des appareils vidéo. D’autre part internet, qui permet à la fois l’accès quasi-instantané à ce gigantesque flux pornographique et les rencontres « en ligne ».

 

Cette affirmation soulèvera immédiatement des objections. Les sites de rencontre en ligne, dira-t-on, ne permettent-ils pas au contraire à des millions de célibataires de trouver enfin l’âme sœur ? Quant à la pornographie, l’image n’est pas la chose, par conséquent les images pornographiques ne sauraient se substituer à la réalité de la sexualité et ne peuvent donc pas faire baisser son coût.

 

Concernant la première objection, il est vrai que nombre de sites de rencontre se présentent comme des services dont le but est de permettre à leurs utilisateurs de se marier, et il n’est pas douteux qu’ils tiennent parfois cette promesse. Mais, réduit à sa substance, le service que proposent ces sites est de mettre en relation des hommes et des femmes qui sont sur le marché de l’accouplement, de leur permettre de se rencontrer, rien d’autre. Ce qui advient au-delà de la rencontre initiale dépend des protagonistes de celle-ci. Or, de nos jours, dans ce genre de rencontres, la sexualité intervient très vite. En général dès la deuxième fois, de l’aveu de l’immense majorité des jeunes femmes interviewées par Mark Regnerus, voire dès le premier soir. Autrement dit, lorsqu’un homme et une femme qui ont échangé sur un site de rencontre acceptent de se voir « en vrai », le sexe est presque garanti. Le reste est beaucoup plus aléatoire. La réalité est donc que les sites de rencontre, quel que soit leur intitulé, fonctionnent globalement comme « un système très efficace de distribution de sexe à bon marché », comme l’écrit Mark Regnerus. Et leur efficacité même nuit au but affiché, qui est d’aboutir à une relation durable. Car, en nous donnant accès à une multiplicité presque infinie de partenaires potentiels, ces services nous incitent à abandonner une relation naissante dès la première difficulté pour aller voir ailleurs si l’herbe ne serait pas plus verte. Il est tellement plus simple et immédiatement gratifiant de se connecter pour recommencer le jeu de la séduction avec des inconnus que de se remettre en question pour tenter de résoudre un problème de couple…

 

Sans compter que ces sites de rencontre en ligne sont des entreprises, dont l’intérêt bien compris est que leurs utilisateurs restent le plus longtemps possible sur le marché de la séduction. Autrement dit, leur intérêt commercial est que des rencontres aient lieu mais que celles-ci soient de courte durée…

 

La pornographie est une question complexe, à multiples enjeux, et Mark Regnerus les examine méthodiquement dans ce qui est sans doute un des chapitres les plus intéressants de son livre. Contentons-nous d’exposer brièvement les principales conclusions auxquelles il parvient. Oui, la consommation de pornographie a connu une véritable explosion avec le développement d’internet et par conséquent aussi la masturbation, qui est presque toujours associée à cette consommation. Consommation pornographique et masturbation restent très « genrées ». En dépit de tous les efforts fait pour ouvrir le « marché féminin », la plupart des femmes continuent à trouver la pornographie rébarbative, voire carrément révoltante. Sur le marché de l’accouplement, l’effet net de ce flot de pornographie hyper réaliste est, selon l’expression très crue mais très parlante de la féministe Naomi Wolf, de « dévaluer le prix d’un vagin ». Les femmes, avec raison, voient dans la pornographie une sorte de concurrence pour l’attention sexuelle des hommes et la plupart perçoivent la consommation de pornographie par leur partenaire comme une forme d’infidélité. Mais cette consommation est désormais si répandue qu’elles doivent souvent l’accepter, en dépit du déplaisir que cela leur cause. Bien plus, la pornographie modifie les représentations, les attentes et les goûts sexuels des hommes qu’elles rencontrent, et les modifie dans une direction qui ne convient pas à la plupart d’entre elles mais que, là aussi, elles sont souvent contraintes d’accepter, sous peine de rester seules ou de ne connaitre des relations que très éphémères.

 

Par ailleurs, étant donné que la sexualité pousse ses racines dans tous les recoins de notre âme, Mark Regnerus suggère que la pornographie de masse modifie également, tendanciellement, le caractère des hommes (puisque ce sont eux, et de très loin, les plus gros consommateurs). Pour le dire très rapidement, la pornographie, et plus généralement le sexe bon marché, tendent à prolonger très tard l’adolescence chez l’être humain mâle. N’ayant plus besoin de se marier pour accéder à la sexualité, les hommes n’ont plus besoin non plus de se rendre « mariables » en développant les qualités que les femmes recherchent en général chez un futur époux, telles que l’ardeur au travail, le sens des responsabilités, le courage, la fidélité à la parole donnée, etc. Le cinéma contemporain porte amplement témoignage de ce nouvel état plutôt lamentable de la masculinité, tout comme les statistiques, qui indiquent nettement que les hommes décrochent par rapport aux femmes pour tout ce qui concerne les études et l’employabilité.

 

La pornographie modifierait aussi les opinions politiques des Américains, dans une direction plus « libérale », selon la terminologie en vigueur outre-Atlantique, c’est-à-dire, selon notre terminologie politique, de gauche. Par exemple, Mark Regnerus montre qu’il existe une relation linéaire entre la consommation de pornographie et le soutien au mariage homosexuel : plus vous consommez de porno et plus vous êtes favorable au mariage homo, et à tout ce qui va avec. Il suggère également, à mon avis à juste titre, que la pornographie joue un rôle actif dans la sécularisation croissante de la société américaine.

 

Mark Regnerus résume ainsi les résultats combinés de ces trois « avancées » technologiques que sont la pilule contraceptive, la pornographie hyper réaliste et internet : « elles abaissent le coût du sexe, rendent un engagement réel plus « coûteux » et compliqué à faire advenir, elles ont engendré un ralentissement massif dans le développement des relations stables, et particulièrement le mariage, elles mettent en péril la fertilité des femmes – générant de ce fait une augmentation des demandes de traitement pour infertilité – et ont réduit la « mariabilité » des hommes. Le régime de la « pure relation » qui s’est développé en même temps que le déclin spectaculaire du prix du sexe n’est pas très favorable à d’autres priorités plus anciennes, comme le fait d’avoir des enfants ou un couple stable. Mais il est en train de devenir la norme en Occident – le modèle pour évaluer la manière dont une relation se développe. Et elles ont changé la manière dont les hommes et les femmes se perçoivent eux-mêmes, leur sexualité, les représentants de l’autre sexe, et le but d’une relation amoureuse. Le sexe bon marché ne rend pas le mariage moins attractif : il rend simplement le mariage moins urgent et plus difficile à obtenir. »

 

Et le fait que le mariage devienne plus difficile à obtenir tandis que le sexe, lui, devient très facile à obtenir, signifie que le marché contemporain de l’accouplement est très favorable aux intérêts des hommes (au moins leurs intérêts à court terme) et très défavorable à ceux des femmes. Les femmes sont les grandes perdantes de la révolution sexuelle, alors même que, selon l’idéologie officielle, elles devraient en être les grandes gagnantes puisqu’elles ont obtenu la « maitrise de leur fécondité » et la possibilité de se conduire comme les hommes.

 

Le hic – et on en revient toujours au mensonge fondateur – c’est que les hommes et les femmes sont différents et qu’il n’est donc pas très satisfaisant pour une femme de se conduire comme un homme. Même du simple point de la qualité des rapports sexuels, le nouveau régime n’est pas forcément une bonne affaire pour elles. Comme le rappelle Mark Regnerus, statistiques à l’appui, chez les femmes le plaisir sexuel est très étroitement corrélé à la stabilité perçue de la relation, ou à l’espoir d’une relation stable. Pour le dire trivialement, les rencontres d’un soir produisent peu d’orgasmes féminins.

« Les femmes », écrit Regnerus, « apprennent à se conduire sexuellement comme les hommes. Mais si vous creusez un peu, il devient évident que cette transformation n’a pas pour cause le pouvoir des femmes mais au contraire leur assujettissement aux intérêts des hommes. Si les femmes avaient davantage leur mot à dire sur la manière dont s’ordonnent leurs relations de couple – si elles avaient davantage leur mot à dire dans les négociations fixant le « prix » de la sexualité – nous verrions, en moyenne, les hommes faire des efforts beaucoup plus spectaculaires pour courtiser les femmes, nous verrions moins de sexe sans lendemain, moins de partenaires sexuels avant le mariage, des cohabitations plus courtes, et plus de mariages (et peut-être même aussi à un âge légèrement plus jeune). En d’autres termes, le « prix » de la sexualité serait plus élevé : y accéder coûterait plus cher aux hommes. Mais aucune de ces choses ne se produit. Absolument aucune. »

 

Tel est le grand paradoxe de la révolution sexuelle : pour les femmes une maitrise accrue de leur fécondité débouche sur une maitrise beaucoup moins grande de leur vie amoureuse, et sur une frustration grandissante de leurs désirs de conjugalité. Mais ce paradoxe n’est qu’apparent : en réalité l’un est la conséquence inévitable de l’autre. Tant que la sexualité sera bon marché, les femmes seront davantage soumises aux désirs masculins sur le marché de l’accouplement.

 

Mark Regnerus conclut son livre par « 8 prévisions pour 2030 », c’est-à-dire qu’il s’essaye à prévoir dans quelles directions va évoluer le marché contemporain de l’accouplement qu’il a décrit en détails. Le sens général de ces prévisions est que le prix de la sexualité va continuer à baisser, et qu’en conséquence le nombre des mariages et des unions durables va continuer à diminuer. La révolution sexuelle a produit plus d’orgasmes, ou du moins plus de rapports sexuels, et plus de solitude, et cela va aller en se renforçant.

 

Pourtant, tel qu’il l’a exposé, l’état actuel des relations entre les hommes et les femmes n’est pas satisfaisant, et Mark Regnerus ne se cache pas de le juger tel. Sans même parler des conséquences sociales et politiques catastrophiques de cet effondrement de la famille dite « traditionnelle ». Mais il ne voit pas, à échéance prévisible, de forces sociales capables de mettre fin à la révolution sexuelle ou même simplement de freiner ses avancées. Et il est difficile de lui donner tort.

 

Que devons-nous faire, alors, face à cette force apparemment irrésistible ? Comment devons-nous nous comporter face à un mensonge nocif mais impossible à abattre ?

 

Ce que nous pouvons faire, semble-t-il, c’est reprendre à notre compte l’exhortation de Soljenitsyne : refuser de participer personnellement au mensonge. « Qu’importe si le mensonge recouvre tout, s’il devient maître de tout, mais soyons intraitables au moins sur ce point : qu’il ne le devienne pas PAR MOI ! »

 

Nous pouvons refuser de souscrire au mensonge de la sexualité « libérée » à chaque fois que celui-ci nous est proposé, que cela soit dans la sphère privée ou dans la sphère publique. Nous pouvons dire la vérité sur les différences hommes/femmes et sur les conséquences de la révolution sexuelle. Nous pouvons éduquer, ou au moins essayer d’éduquer nos enfants, conformément à cette vérité au lieu de les laisser devenir la proie du mensonge. C’est à la fois peu, le minimum, et beaucoup, car refuser le mensonge n’est jamais sans risque. Cela peut vous exposer à l’ostracisme familial, social, professionnel. Cela peut vous exposer à bien des désagréments au quotidien. Mais nous pouvons trouver à la fois du soutien intellectuel et du réconfort dans les travaux d’esprits courageux, comme Mark Regnerus, qui fut il y a quelques années victime d’un assaut professionnel très brutal visant à briser sa carrière universitaire, simplement pour avoir dit la vérité au sujet des enfants élevés par des couples homosexuels. Nous pouvons nous inspirer de son exemple pour continuer à dire la vérité malgré tout. Il est toujours en notre pouvoir de refuser le mensonge, le reste est à la grâce de Dieu.

 

***

 

Une version abrégée de cet article a été publiée dans Politique Magazine, n°182 : https://www.politiquemagazine.fr/societe/cheap-sex-ou-le-grand-mensonge-de-la-liberation-sexuelle/

 

 

Publié par Aristide à 16:47

Envoyer par e-mailBlogThis!Partager sur TwitterPartager sur FacebookPartager sur Pinterest

Libellés : Cheap Sex, Féminisme

4 commentaires:

  1. Unknown9 juillet 2019 à 14:40Répondre
  2. Très intéressant de coordonner les évolutions technologiques aux évolutions sociétés.
  3. Les grands arbres16 juillet 2019 à 16:27Répondre
  4. Voici un lien qui traite le sujet des attentes modernes de la conjugalité.
    En lisant votre article, j'y ai repenséhttps://www.youtube.com/watch?v=g-2ILpmm9Yo

 

CORRELATs

 

 

>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

 

Parce que la Vierge, Mère de Dieu, devait naître d’Anne, la nature n’osa rien produire avant le rejeton de la grâce, mais attendit que la grâce eût donné son fruit. Il fallait bien que Marie fût la première enfant à qui sa mère donnât le jour, elle qui devait enfanter le premier-né de toutes créatures, celui en qui toutes choses ont été faites ! O bienheureux couple de Joachim et d’Anne ! Toute la création vous est redevable. C’est en effet par vous qu’elle a pu offrir au Créateur un présent au-dessus de tous les présents, la chaste mère, qui seule était digne de ce Créateur.

(…)

Réjouis-toi, Joachim, car un Fils nous est né de ta fille, et on l’appelle l’Ange du grand conseil, c’est-à-dire, l’Ange du salut de l’univers. Que Nestorius soit accablé de honte, et qu’il cache de sa main son visage ! Cet enfant est Dieu. Comment donc ne serait-elle point Mère de Dieu, celle qui l’a mis au monde ? Si quelqu’un ne rend point hommage à la sainte Mère de Dieu, il est repoussé par la Divinité. Cette doctrine que j’enseigne n’est pas seulement la mienne : je l’ai reçue comme un très précieux héritage de mon père, Grégoire le Théologien. O bienheureux couple de Joachim et d’Anne ! L’on reconnaît certes votre pureté au fruit de vos entrailles, selon ce que le Christ a dit quelque part : « C’est à leurs fruits que vous les connaîtrez. » Vous avez réglé votre manière de vivre comme il était agréable à Dieu et digne de celle qui devait naître de vous ; c’est chastement et saintement appliqués à vos devoirs, que vous avez produit un trésor de virginité.

Lecture des matines : deux extraits de l’homélie de saint Jean Damascène sur la nativité de la Mère de Dieu.

 

 

190816

 

>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

 

Il n'est guère d'exemple que le retour de la droite vienne autrement que des échecs sempiternels et inéluctables de toutes les politiques de gauche. Or, quand un nouveau pouvoir conservateur tergiverse trop longtemps, dans la nécessaire liquidation des décombres de l'Utopie, quand il ménage un peu trop ses prédécesseurs, il échoue et par là même il discrédite et décourage les tentatives de redressement pour hélas trop longtemps

La reconstruction d'un pays passe par des mesures aussi bien spirituelles que matérielles, sociales et économiques, et d'abord par la détermination des dirigeants.

Se déroulent actuellement sous nos yeux deux expériences, au fond similaires, et comparables au départ : celle de l'Argentine et celle de la Grèce.

Quand Macri est arrivé au pouvoir à Buenos Aires, en 2015, il succédait à Cristina Kirchner, elle-même catastrophique continuatrice de la démagogie se réclamant du "péronisme". Il n'avait obtenu au second tour de l'élection présidentielle que 51,3 % des voix. Sur cette faible majorité, et ne disposant au parlement élu en 2017 que de 89 députés sur 257, il devait balayer un héritage remontant au retour de Peron en 1973. Âgé de 78 ans, le vieux chef disparut dès 1974. Il laissa la place, sous son étiquette à une série de pseudo-nationalistes de gauche et de militaire putschistes qui conduisirent le pays à une effroyable banqueroute en 2001, jamais redressée depuis lors. Le parti "péroniste" vivait en effet sur le mythe du "justicialisme", version sud-américaine du fascisme mussolinien, inventée par Eva Peron, dans les années 1940.

De ce régime, liquidé en 1955, les dirigeants argentins, depuis Isabelita de Peron et jusqu'aux époux Kirchner n'avaient conservé que la mobilisation apparente des "descamisados", l'intervention étatiste et la toute-puissance de la CGT. Les élections d’octobre 2019 s'annoncent aujourd'hui très mal engagées. Et un scrutin primaire organisé ce 11 août confirme les inquiétudes que l'on peut nourrir pour le souriant président Macri. N'ayant pas voulu, ou pas pu, porter le fer dans la plaie, ses difficiles négociations avec le FMI, pour sortir le pays du marasme se retournent contre lui et préludent d'un retour aux manettes des responsables du désastre.

Je crois et j'espère, au contraire, que le nouveau gouvernement choisi par la Grèce au lendemain des élections du 7 juillet, ne suivra pas cette voie faussement conciliatrice que lui recommandent trop de bons apôtres empêtrés dans les idéologies de la décadence et de la complaisance. En cinq semaines, sous la conduite de Kyriakos Mitsotakis il a lancé tous azimuts l'application de son programme de liquidation de l'héritage de 4 ans de Tsipras et de la nuisance créée par le PASOK remontant aux années 1980, soit près de 40 ans.

Disposant d'une majorité parlementaire claire, il serait d'ailleurs inexcusable de ne pas ltenir ses promesses.

Le détail de ce qui a été lancé depuis le 8 juillet donne des raisons de croire à sa détermination. Ne comptez pas sur les médias parisiens pour s'y intéresser.

Ce 15 août ainsi, on a pu retenir symboliquement, à la fois, deux exemples :
- l'affirmation, d'une part, par le chef du gouvernement, à l'occasion de la grande fête religieuse du milieu de l'été[1] de l'identité chrétienne de la nation. Ceci rompt avec l'odieuse attitude antireligieuse de son prédécesseur.
- et, d'autre part, la mise en débat, le même jour, de la disparition nécessaire du prétendu droit d'asile universitaire. Ce faux droit entériné jusqu'ici par la loi ouvrait la porte ouverte aux trafics de drogue, à la violence gauchiste, à l'immigration illégale et à la délinquance pure et simple. Il donnait lieu à toutes les destructions, telles qu'on les a connues en France après 1968, et le vote – par une majorité élue par la droite ! – de la loi Edgar Faure. Sa disparition relève tout bonnement de la nécessité sociale et requiert du courage politique.

Ce n'est ni une naïveté particulière ni une sympathie revendiquée qui obère ici le jugement de votre serviteur.

Le chantier de la reconstruction d'un pays, cela repose sur des principes forts, historiquement confirmés. La réconciliation joue certes son rôle, à condition de ne pas se paralyser dans d'inutiles concessions. Si l'on enseignait encore, en France, l'histoire et la géographie de manière sérieuse, l'opinion éclairée se souviendrait ainsi des leçons de plusieurs époques analogues, volontairement oubliées de nos lumières éteintes. J'essaierai dans une prochaine chronique d'en rappeler les grands traits.

Signature

JG Malliarakis  
Pour recevoir en temps réel les liens du jour de L'Insolent,
il suffit de le demander en adressant un message à 
Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Apostilles

[1] correspondant à la fête catholique de l'Assomption, l'orthodoxie l'appelle Dormition [de la Sainte-Vierge] et le peuple grec la considère comme la fête de la Panaghia, la Toute-Sainte...

 

Déclin de l'occident.jpg

>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

 

Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien donné par David Engels au Figaro Vox et consacré au déclin de la civilisation occidentale moderne. Historien, spécialiste de l'antiquité romaine et président de la Société Oswald Spengler, David Engels est l'auteur d'un essai intitulé Le Déclin. La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine (Toucan, 2013), sa seule œuvre traduite en français, qui vient de ressortir en format de poche.

 

David Engels: «Le déclin de l’Occident n’est pas un accident de parcours»

FIGAROVOX.- Votre livre Que Faire? Vivre avec le déclin de l’Europe relève plus du témoignage personnel que de l’essai politique. Pourquoi avez-vous voulu partager ces réflexions intimes?

David ENGELS.- La situation est grave: ce n’est pas seulement un modèle politique, économique ou social qui est graduellement en train de disparaître, mais l’entièreté de ce qui fut, pendant mille ans, «l’Occident». Cette évolution est tout sauf un fait divers dont il suffirait de prendre bonne note avant de continuer comme si de rien n’était: le déclin massif de l’Europe en tant que civilisation est une véritable tragédie historique qui nous concerne tous, non seulement en tant que collectif, mais aussi en tant qu’individus. Personnellement, je souffre énormément de la fin annoncée de la civilisation occidentale que j’aime de tout mon cœur, et je sais que je suis loin d’être le seul dans ce cas, bien que beaucoup de contemporains ne se rendent pas encore tout à fait compte de la nature gravissime de cette évolution ou n’osent pas en tirer les conséquences qui s’imposent. C’est pour eux que j’ai écrit ce livre, afin de partager avec eux mes réflexions pour savoir comment nous, amoureux de l’Occident, de son histoire, de son patrimoine et de ses traditions, pouvons faire pour rester fidèle, dans un monde post-européen, à nos convictions intimes, et pour les léguer à nos descendants.

Vous rappelez l’analogie entre le déclin actuel du monde occidental et le déclin du monde gréco-romain que vous aviez étudié dans l’un de vos livres précédents. En quoi la comparaison tient-elle?

En effet: le déclin de l’Occident, comme l’ont montré de nombreux historiens comme Oswald Spengler ou Arnold Toynbee, n’est pas un accident de parcours: il est inscrit dans la logique de l’Histoire elle-même qui a déjà connu la montée et le déclin de nombreuses autres civilisations. Dans mon livre Le Déclin , d’ailleurs tout juste sorti en édition de poche avec une nouvelle préface il y a quelques semaines, j’ai tenté de montrer à quel point la crise actuelle de l’Europe rappelait celle de la République romaine du premier siècle, quand, atteinte par une crise politique, économique, démographique, ethnique et sociale sans précédent, elle fut déchirée par des émeutes endémiques se muant en véritables guerres civiles avant de basculer vers un État autoritaire stabilisant, certes, la crise, mais au prix d’une réduction drastique de la liberté politique et d’une certaine stagnation culturelle. Je suis convaincu que cette évolution nous attend également durant les deux prochaines décennies et ne peux qu’appeler mes lecteurs à se préparer à ces événements.

Vous pointez du doigt le fait que peu de gens osent vraiment évoquer un «déclin». Mais ne craignez-vous pas qu’en parler puisse avoir un effet performatif?

C’est comme en médecine: aimeriez-vous être soigné par un médecin qui traitera votre cancer comme un rhume, de peur de l’impact psychosomatique de vous faire part de la véritable situation? Ainsi, je crois surtout que l’honnêteté avec elle-même doit être la vertu suprême pour toute civilisation qui se respecte. Taire volontairement la réalité des processus culturels qui se déroulent actuellement - que ce soit l’immigration de masse, le vieillissement de la population, l’islamisation, l’intelligence artificielle, la dissolution des États Nations, l’auto-destruction du système scolaire et universitaire, l’immense retard de l’Europe sur la Chine, la transformation de la démocratie en technocratie - revient, à mon avis, à un acte de haute trahison avec des conséquences durables. Car quand la vérité - c’est-à-dire la nature de plus en plus irréversible du processus - éclatera au grand jour, même les derniers restes de confiance en notre système politique se trouveront fracassés, tout comme la solidarité sociale entre les différents groupes sociaux et culturels qui composent notre société. Ce n’est qu’en analysant sincèrement et froidement la situation actuelle que nous pouvons déterminer les marges de manœuvre (de plus en plus réduites) qui nous restent et tenter d’envisager les réformes nécessaires pour sauver et stabiliser ce qui persiste de notre civilisation, comme l’a d’ailleurs très bien remarqué Michel Houellebecq quand il a écrit son appréciation de mon livre pour la quatrième de couverture.

Ce déclin civilisationnel semble plus vous inquiéter que les discours qui nous alarment quant à l’urgence climatique…

Au contraire: bien que je reste sceptique concernant la prétendue urgence climatique et encore plus de l’impact de l’humain dans le cadre de cette théorie, l’exploitation outrancière de nos ressources naturelles et la spoliation de la diversité et de la beauté de la nature à tous les niveaux font partie intégrale de notre déclin civilisationnel, comme ce fut d’ailleurs le cas vers la fin de la République romaine. C’est aussi pourquoi je suis convaincu qu’il est essentiel de ne pas s’attaquer à des symptômes, mais aux véritables causes: ce n’est pas seulement en diminuant le CO2 ou d’autres matières problématiques, mais en travaillant sur l’idéologie matérialiste, consumériste, égoïste du monde moderne que nous pouvons espérer trouver un nouvel équilibre avec la nature - tout en sachant que le véritable danger pour notre environnement ne vient plus de l’Europe qui a déjà fait des immenses progrès, mais plutôt de l’Asie… D’ailleurs, dans ce contexte, je m’étonne toujours du double langage de nombreux écologistes: alors que, sur le plan écologiste, ils préfèrent défendre un «conservatisme» de plus en plus radical, sur le plan culturel, ils défendent un constructivisme extrême: on dirait que, pour beaucoup d’entre eux, la disparition d’une espèce de grenouille est plus importante que celle de la civilisation européenne… C’est aussi pour sensibiliser l’opinion publique sur la richesse de notre culture et le risque de la voir diluée ou disparaître définitivement que j’ai écrit ce livre.

Le Brexit serait-il le premier signe concret du délitement de l’Europe que vous redoutez?

Entre nous, j’avoue n’être toujours pas convaincu que le Brexit aura véritablement lieu, bien que la nomination de Boris Johnson puisse faire changer la situation. Mais il ne faut pas confondre «Europe» et «Union européenne»: pendant des siècles, l’Occident a été politiquement et culturellement plus uni que maintenant. Une disparition ou transformation de l’Union européenne en tant que telle ne signifierait donc nullement un délitement de l’Europe en tant que civilisation. Ce délitement vient surtout de l’intérieur, non de l’extérieur. La destruction de la famille traditionnelle, le relativisme culturel, le masochisme historique, la pensée politiquement correcte, la tendance à censurer tout avis déplaisant, le remplacement de communautés homogènes et donc solidaires par une juxtaposition de groupements cherchant uniquement leur propre profit, la polarisation sociale, le cynisme avec lequel toute notion de vérité absolue est remplacée par des «compromis» négociés - voilà les véritables raisons du délitement de l’Europe. Les événements politiques que nous voyons aujourd’hui - la transformation de l’Union européenne en le défenseur principal de ce que je viens d’énumérer ainsi que la volonté non seulement des Britanniques, mais aussi des «populistes» partout en Europe, de sacrifier l’unité européenne afin de protéger, au moins, leur propre identité - n’en sont que les conséquences déplorables. Car la véritable réponse vient d’ailleurs: l’Occident ne pourra stabiliser son déclin actuel que s’il renoue à la fois avec ses racines et reste solidaire et uni. Malheureusement, ce message ne sera entendu que quand il sera trop tard.

Vous dites ne pas vouloir vous laisser aller au catastrophisme. Pour autant vous n’êtes pas ce que l’on pourrait appeler un optimiste…

En premier lieu, je me considère comme historien et ne peux éviter le constat que toutes les grandes civilisations humaines connaissent des cycles historiques plus ou moins analogues. Pourquoi l’Occident serait-il une exception à cette règle millénaire? Puis, je crois être un observateur assez sensible des processus qui affectent actuellement notre société: il suffit de se promener à travers les banlieues de Paris, de Londres ou de Bruxelles ; de voyager à travers les campagnes de plus en plus désertes ; de voir de ses propres yeux le niveau d’éducation des écoles et universités ; d’étudier l’évolution des taux d’intérêt ; de discuter avec les administrateurs politiques nationaux et européens de plus en plus déconnectés des réalités ; de sentir le désarroi et le désamour de plus en plus d’Européens pour leur système politique, pour voir que l’Occident est en train de se transformer radicalement, et pas pour un mieux. L’éclatement de la grande crise que nous attendons tous pourra peut-être, être encore repoussé, à grands frais, de quelques mois ou années. Mais une fois que les caisses seront vides et que la sécurité sociale s’écroulera, nous verrons que les «gilets jaunes» n’auront été que le prélude à des conflits nettement plus violents. L’Europe qui en émergera n’aura plus grand-chose à faire avec celle dont nous connaissons actuellement les derniers soubresauts. Si nous voulons commencer à conserver du moins quelques restes de ce qui nous tient à cœur de cette civilisation déclinante, le moment, c’est maintenant…

Finalement, ce petit livre peut se lire comme un guide de survie à usage individuel (vous y tenez). N’y a-t-il vraiment plus de moyens d’action collective pour contrer un déclin qui, à vous lire, semble inéluctable?

Si, absolument! D’ailleurs, j’insiste plusieurs fois sur le fait que ce petit guide ne remplace nullement l’activité politique et collective ; tout au contraire: «vita activa» et «vita contemplativa» doivent se compléter pour former une société véritablement stable. Mais il faut bien se rendre compte que l’Europe va très mal et que même dans le meilleur des cas, elle se retrouvera radicalement changée par rapport à l’Europe dans laquelle la plupart d’entre nous avons été socialisés. Si nous voulons vraiment conserver notre identité à travers les crises qui nous attendent, il est grand temps de ne pas renvoyer la responsabilité vers un monde politique largement indifférent, voire hostile à la véritable culture européenne - et qu’il ne sera pas facile de déboulonner du jour au lendemain -, mais de commencer par défendre et renforcer notre propre identité au quotidien. En effet, nous constatons de plus en plus la force interne de ces «sociétés parallèles» qui dominent désormais nos métropoles: si nous n’œuvrons pas rapidement à raffermir notre propre identité, nous n’aurons bientôt même plus droit à notre propre «société parallèle»… Désormais, le temps où nous pouvions compter sur la stabilité à la fois de notre système politique et culturel est révolu ; si nous voulons protéger notre héritage, la lutte doit désormais être double: d’un côté, nous devons transformer chaque individu, chaque famille, chaque groupe d’amis en une petite forteresse aux valeurs et identités soudées ; d’un autre côté, nous devons développer une nouvelle idéologie politique alliant conservatisme culturel et lutte pour une Europe unie (non nécessairement identique à l’Union européenne). C’est d’ailleurs le sujet de mon dernier livre Renovatio Europae, paru il y a quelques semaines en version allemande et, durant les prochains mois, en traduction française, anglaise, polonaise, italienne et espagnole, et qui fait diptyque avec Que faire?.

David Engels (Figaro Vox, 2 août 2019